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Classiques
Temps de lecture 5 min

Petite madeleine de l’été


© Etienne George

En matière de vacances, chacun a sa madeleine, que ce soit une plage bretonne, une maison de campagne ou un parfum de glace. Pour François Seurel, héros du Grand Meaulnes, c’est Le Vieux-Nancay et la boutique de l’oncle Firmin. Une bouffée de vacances, par Alain Fournier.

 

Le Vieux-Nançay fut pendant très longtemps le lieu du monde que je préférais, le pays des fins de vacances, où nous n’allions que bien rarement, lorsqu’il se trouvait une voiture à louer pour nous y conduire. Il y avait eu, jadis, quelque brouille avec la branche de la famille qui habitait là-bas, et c’est pourquoi sans doute Millie se faisait tant prier chaque fois pour monter en voiture. Mais moi, je me souciais bien de ces fâcheries !… Et sitôt arrivé, je me perdais et m’ébattais parmi les oncles, les cousines et les cousins, dans une existence faite de mille occupations amusantes et de plaisirs qui me ravissaient.

Nous descendions chez l’oncle Florentin et la tante Julie, qui avaient un garçon de mon âge, le cousin Firmin, et huit filles, dont les aînées, Marie-Louise, Charlotte, pouvaient avoir dix-sept et quinze ans. Ils tenaient un très grand magasin à l’une des entrées de ce bourg de Sologne, devant l’église — un magasin universel, auquel s’approvisionnaient tous les châtelains chasseurs de la région, isolés dans la contrée perdue, à trente kilomètres de toute gare.

Ce magasin, avec ses comptoirs d’épicerie et de rouennerie, donnait par de nombreuses fenêtres sur la route et, par la porte vitrée, sur la grande place de l’église. Mais, chose étrange, quoiqu’assez ordinaire dans ce pays pauvre, la terre battue dans toute la boutique tenait lieu de plancher.

Par derrière c’étaient six chambres, chacune remplie d’une seule et même marchandise : la chambre aux chapeaux, la chambre au jardinage, la chambre aux lampes… que sais-je ? Il me semblait, lorsque j’étais enfant et que je traversais ce dédale d’objets de bazar, que je n’en épuiserais jamais du regard toutes les merveilles. Et, à cette époque encore, je trouvais qu’il n’y avait de vraies vacances que passées en ce lieu.

La famille vivait dans une grande cuisine dont la porte s’ouvrait sur le magasin — cuisine où brillaient aux fins de septembre de grandes flambées de cheminée, où les chasseurs et les braconniers qui vendaient du gibier à Florentin venaient de grand matin se faire servir à boire, tandis que les petites filles, déjà levées, couraient, criaient, se passaient les unes aux autres du « sent-y-bon » sur leurs cheveux lissés. Aux murs, de vieilles photographies, de vieux groupes scolaires jaunis montraient mon père — on mettait longtemps à le reconnaître en uniforme — au milieu de ses camarades d’École Normale…

C’est là que se passaient nos matinées ; et aussi dans la cour où Florentin faisait pousser des dahlias et élevait des pintades ; où l’on torréfiait le café, assis sur des boîtes à savon ; où nous déballions des caisses remplies d’objets divers précieusement enveloppés et dont nous ne savions pas toujours le nom…

Toute la journée, le magasin était envahi par des paysans ou par les cochers des châteaux voisins. À la porte vitrée s’arrêtaient et s’égouttaient, dans le brouillard de septembre, des charrettes, venues du fond de la campagne. Et de la cuisine nous écoutions ce que disaient les paysannes, curieux de toutes leurs histoires…

Mais le soir, après huit heures, lorsqu’avec des lanternes on portait le foin aux chevaux dont la peau fumait dans l’écurie – tout le magasin nous appartenait !

Marie-Louise, qui était l’aînée de mes cousines mais une des plus petites, achevait de plier et de ranger les piles de drap dans la boutique ; elle nous encourageait à venir la distraire. Alors, Firmin et moi avec toutes les filles, nous faisions irruption dans la grande boutique, sous les lampes d’auberge, tournant les moulins à café, faisant des tours de force sur les comptoirs ; et parfois Firmin allait chercher dans les greniers, car la terre battue invitait à la danse, quelque vieux trombone plein de vert-de-gris…

Je rougis encore à l’idée que, les années précédentes, Mlle de Galais eût pu venir à cette heure et nous surprendre au milieu de ces enfantillages… Mais ce fut un peu avant la tombée de la nuit, un soir de ce mois d’août, tandis que je causais tranquillement avec Marie-Louise et Firmin, que je la vis pour la première fois…

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LE LIVRE
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Le Grand Meaulnes de Alain Fournier, Le Livre de Poche, 2008

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