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Questions à Marcel Gauchet – « La démonisation mythique du passé »

L’interprétation de Foucault est fausse de part en part. C’est un mythe moderne, que le recul du temps permet d’expliquer.

Marcel Gauchet avait publié en 1980, avec la psychiatre Gladys Swain, un ouvrage intitulé La Pratique de l’esprit humain. L’institution asilaire et la révolution démocratique. Traduit en anglais en 1999, ce livre a été republié en poche chez Gallimard (collection « Tel »), avec une nouvelle préface de l’auteur. Nous publions des extraits de cette préface, présentés sous forme d’entretien.


Partagez-vous ce point de vue que l’interprétation de Foucault n’a pas résisté au temps ?

Disons tranquillement qu’elle est fausse de part en part. C’est un beau conte, un récit historique de grand style. Il n’est rien qui résiste à l’examen dans cette construction dont la validité est loin d’égaler la virtuosité. Il est faux qu’un « grand renfermement » des fous se soit produit à l’âge classique, faux que la raison moderne, celle du XVIIe siècle, a exclu la folie, faux que le savoir psychiatrique né au XIXe siècle aurait cautionné et durci cette exclusion. La thèse de Foucault est un mythe construit de toutes pièces, un mythe moderne. Moderne en ce sens que critique : il ne célèbre pas un récit fondate

ur, il met en scène l’émergence d’une malédiction, d’une démonisation. Je pense avoir déjà montré tout cela, avec Gladys Swain, à la fin des années 1970.


Si vous avez déjà montré cela voici un quart de siècle, comment expliquer que le mythe perdure ?

On se heurte ici à une certitude d’un genre spécial, invulnérable à l’objection. À quoi bon discuter de ce qui se présente avec autant d’évidence comme l’interprétation puissante, efficace, souveraine ? Je l’ai appris par expérience, aucune réfutation n’est de nature à l’atteindre.


Mais si vous avez raison, comment rendre compte d’une telle défaite de la raison critique ?

Un peu comme l’existentialisme de Sartre en son temps, l’interprétation de Foucault avait ceci de génial qu’elle rencontrait les aspirations d’une époque. Il procédait au dévoilement magistral de la face cachée des prétendus progrès de la raison et de l’humanité. Comment cette thèse n’aurait-elle pas subjugué, en ces années 1960, où la mise en lumière des limites de la modernité occidentale était de toutes parts au programme, et où, de surcroît, l’institution asilaire était visiblement à bout de souffle ? Que l’interprétation de Foucault ait séduit ou fasciné, rien que de très compréhensible à cela.


Mais comment se fait-il que la fascination exercée par cette thèse ait résisté au temps ? Nous ne sommes plus dans les années 1960…

Comme le rappelle Andrew Scull, elle n’a pas résisté au temps des historiens sérieux. Mais elle continue en effet de séduire une bonne partie du monde intellectuel et médiatique. Pourquoi ? La question de l’institution asilaire se pose aujourd’hui en termes tout différents. C’est donc que le mythe créé par Foucault en dépassait largement le cadre. Pour comprendre la fortune de ce mythe, il faut le mettre en résonance avec un autre mythe, un mythe collectif celui-là, le mythe égalitaire. Le discours de Foucault tombe au moment où ce mythe incube, avant de déferler depuis lors. Foucault ne dénonçait pas seulement l’exclusion des fous, il dénonçait l’exclusion tout court. Or l’égalité, c’est la passion de l’inclusion, la volonté d’inscrire l’humanité tout entière dans un espace d’identité commune.

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