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Ve République : qui parle aux électeurs ?

« Louis XIV ne régnait pas en monarque absolu mais en maître impuissant… Il s’était voulu le géniteur universel. Il avait décrété que de son propre chef il pouvait accorder à ses enfants naturels la grandeur que seules rendaient légitime la tradition et la marche du temps… Il avait oublié que sa semence n’était rien par elle-même que le moyen que l’éternité s’était donné pour la transmission pacifique d’un règne au suivant… Il avait osé se placer à l’origine du monde… C’est que la grandeur qui implique un dépassement de soi pour coïncider avec une idée supérieure aux intérêts particuliers interdit le souci de soi, vaniteux, exclusif, exorbitant dont Louis XIV offrit l’exemple lamentable. » (1)  

C’est en ces termes dignes d’un grand arrêt que Jean-Michel Delacomptée résume la dispute inextinguible entre Louis XIV et Saint-Simon. Le mémorialiste, fils d’un pair ayant reçu ses titres en gages d’un héroïsme tout dédié à Louis XIII, ne peut souffrir le dévoiement de la lignée de celui qui l’a fait duc. À ses yeux, et bien au-delà de lui-même, la seule égalité qui vaille, c’est celle devant le rang. Le roi doit tenir le sien. Par-delà l’anecdote qui vaudra à la France l’un de ses plus grands textes, il y a là une dissection du nœud originel des institutions françaises : l’incarnation de l’État qui est celle de la nation s’accommode peu de l’ego.

Dès lors, soit on défait l’État d’une incarnation active et l’on tombe dans les républiques parlementaires qui, par le jeu des factions ou clientèles, s’effondrent – en 1940, en 1958 – au péril de la nation. Soit on présidentialise et se pose le cas de la succession. Car, que faire quand, révolution oblige, la semence cesse d’être le moyen que l’éternité se donne pour la transmission pacifique d’un règne au suivant ? On vote. Et là, s’ouvre la course à l’ego, la chasse aux clientèles. Double peine.

Hormis de Gaulle, fondateur issu d’une transmission non pacifique et rangé au référendum, tous les présidents de la Ve République traînent ce boulet. Apothéose du moi, flatterie des clientèles, menace des factions, ballets de courtisans, l’élection est sans merci. Et c’est d’avoir trop longtemps confondu le moi élu et le moi régnant que l’actuel président a perdu son aura.

Mais le quinquennat qui renforce le présidentialisme banalise la réélection. Dans ce pays façonné par ses rois, la force du régnant est l’autorité du trône. L’arme des prétendants : la critique égotiste, le dévoiement de la couronne, l’attaque du moi régnant. L’élection à venir n’échappe pas à la règle. Elle conforte le sortant et confine l’adversaire dans l’attaque ad hominem. Sauf accident majeur, plus l’élection approche, plus le prince est légitime. Au final, c’est bien le trône qui parle…

 

Olivier Bomsel

1. Jean-Michel Delacomptée, La Grandeur. Saint-Simon, Gallimard (coll. L'Un et l'autre), 2011, pp. 136 à 139.

LE LIVRE
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La Grandeur. Saint-Simon, Gallimard

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