Le vent continue de façonner notre histoire

On ne le voit pas, on ne le connaît que par ses effets, mais il a façonné la surface de notre planète et l’histoire de ceux qui vivent dessus. Il s’agit du vent, auquel le fameux géologue-journaliste britannique Simon Winchester, polygraphe et polymathe, consacre son dernier ouvrage sur les phénomènes naturels. La puissance du vent, explique-t-il, connaît deux extrêmes : il souffle à 372 km/h au sommet du mont Washington dans le New Hampshire aux États-Unis, à cause d’une configuration de la chaîne de montagnes qui concentre plusieurs courants ; à l’inverse, dans la zone de convergence intertropicale atlantique, il ne souffle parfois pas du tout (le pot-au-noir). Les vents eux-mêmes sont tantôt calamiteux tantôt bénéfiques, mais tous ont été longtemps tenus pour inexplicables. Les hommes de jadis ont donc sorti le joker traditionnel et les ont divinisés. 


C’est à Sumer, où est née l’écriture et donc l’histoire, qu’on rencontre les premiers dieux/vents : ils étaient quatre, plus ou moins alignés sur les points cardinaux. Puis d’autres ont apparu partout ailleurs dans l’Antiquité : en Égypte, avec le dieu Taou, dont le hiéroglyphe représente une voile stylisée, symbole du vent du Nord qui permet aux bateaux de remonter le Nil ; en Chine où le vent (Feng) est transcrit par un caractère symbolisant peut-être les battements d’aile d’un oiseau fabuleux ; au Japon (Kaze) ; en Perse ; dans la Bible… Et bien sûr en Grèce, où Aristote a tenté dans le premier des quatre volumes de ses Météorologiques d’expliquer l’origine physique du vent – mais, reconnaît Simon Winchester, « même un penseur aussi logique qu’Aristote n’a pas pu y parvenir sans faire appel aux dieux ». Et d’ailleurs on voit encore au pied de l’Acropole d’Athènes l’octogonale Tour des vents, une sorte de station météo antique qui permettait d’identifier d’après leur direction les huit grands vents divinisés. Les navigateurs hawaïens quant à eux avaient dénombré et nommé plus de 600 vents qui circulaient entre leurs îles. 


Plus tard, à force d’observation, les marins parviendront à comprendre les caractéristiques des vents et à les exploiter pour leurs voyages. Si bien que ceux dont les mécanismes de mieux en mieux connus sinon expliqués vont devenir une force majeure dans l’évolution de nos civilisations. Une force maîtrisée, comme les vents alizés – appelés moins poétiquement en anglais « vents commerciaux » (« trade winds ») – « qui ont déterminé l’histoire des échanges au sein du capitalisme global en orientant la direction des flux d’argent et de marchandises selon la spécifique circulation transcontinentale des vents favorables ou défavorables », résume Philip Hensher dans The Spectator. Mais aussi, et peut-être plus fréquemment, une force subie et fortuite, comme ces vents qui à la fin du XVIIe ont détourné la Grande Armada espagnole des rivages de l’Angleterre ou plus récemment qui ont poussé vers l’ouest le nuage radioactif de Tchernobyl, révélant la catastrophe nucléaire qui portera le coup de grâce à l’URSS aux abois. L’auteur consacre d’ailleurs beaucoup de pages aux vents nocifs : entre autres, les vents de sable du désert tels le khamsin du Sahara et le haboub soudanais, le meltem grec qui désespère les vacanciers, et même notre mistral qui met les nerfs à vif et servirait encore à ce jour de circonstance atténuante dans les procès pour violences domestiques. Et malgré les progrès considérables de la météorologie, les hommes d’aujourd’hui n’en ont pas fini avec les mystères aérologiques. « Des choses étranges et pas totalement explicables se produisent en effet dans le domaine du vent », s’étonne l’auteur. Alors qu’ouragans ou typhons semblent à la fois devenir plus fréquents et plus violents, un peu partout sur la planète, les vents traditionnels perdent en intensité et en vitesse voire disparaissent. C’est le « global stilling », ou « calme éolien global », une mystérieuse et sans doute déplorable « sécheresse de vent ». 


Un géographe américain du début du XXe, Ellsworth Huntington, a proposé une variante de la théorie des climats de Montesquieu, fondée non sur les mœurs mais sur la biologie : selon lui, les peuples exposés par leur environnement venteux à de constants et imprévisibles aléas climatiques seraient biologiquement plus stimulés – donc plus énergiques et plus inventifs – que ceux confrontés à des climats irrévocablement chauds ou froids, comme sous les tropiques, dans les déserts ou au Grand Nord. Simon Winchester semble donner du crédit à ces idées controversées. Serait-ce parce que cet Anglais y voit une occasion de corriger la mauvaise réputation climatique de son île, accablée de vent et de pluie ?

LE LIVRE
LE LIVRE

The Breath of the Gods: The History and Future of the Wind de Simon Winchester, Harper, 2025

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