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Conversations avec la police chinoise

La relation entre « fauteurs de troubles » et appareil de sécurité, en Chine, tient à la fois du bras de fer et du marchandage. Aussi brutaux que soient les interrogatoires, ils sont aussi l’occasion de joutes verbales étonnamment subtiles. D’un côté, les militants de la démocratie, seuls face à l’arbitraire, mais armés de leur connaissance du droit et d’un langage clair ; de l’autre, les agents, forts de la toute-puissance de l’État, mais piégés par l’hypocrisie du discours officiel et la crainte de perdre la face. Une partie serrée.

Le voyageur lambda qui se rend aujourd’hui en Chine n’a pas vraiment l’impression de séjourner dans un État policier. La population y vaque à ses occupations – travail, mode, sport, amour, loisirs, etc. – avec une vitalité débordante, sans paraître le moins du monde sous contrainte. Le gouvernement chinois consacre pourtant chaque année des dizaines de milliards de dollars à la politique de « weiwen » (l’abréviation chinoise pour « maintien de la stabilité ») –, davantage qu’il n’en dépense pour la défense nationale (1). La notion de « weiwen » recouvre non seulement les appareils policier, judiciaire et pénitentiaire, mais aussi l’activité des censeurs, des « faiseurs d’opinion » sur le Web, des agents du renseignement, de ceux qui espionnent les conversations téléphoniques et des petites frappes d’occasion, qui ont tous pour mission de maintenir les citoyens dans le rang. La cible ? Ceux qui ont précisément tendance à en sortir – les pétitionnaires, les ouvriers mécontents, certains enseignants et certains croyants… Les gardiens de la stabilité sont particulièrement attentifs au moindre signe de gestation d’un groupe non autorisé. Leur but est de tuer les «  troubles » dans l’œuf.

Le « weiwen » assure une couverture complète de la société ; mais, la plupart du temps, cette couverture est légère. Les Chinois ont en effet depuis longtemps contracté l’habitude de se contrôler eux-mêmes. Ils connaissent parfaitement les prises de position et les comportements à éviter. Ils savent aussi que repousser la couverture est non seulement dangereux mais presque toujours vain. Le faire relève à leurs yeux d’un comportement bizarre, pour ne pas dire stupide.

Les Chinois qui décident malgré tout de se détacher de la foule, au risque d’être étiquetés « fauteurs de troubles », sont immédiatement dans le collimateur du « weiwen ». Les policiers viennent d’abord leur « rendre visite ». Puis ils leur donnent un avertissement. Ils essaient aussi de les amadouer. Si cela ne suffit pas, ils menacent et harcèlent. Et si cela ne suffit toujours pas, ils arrêtent et inculpent. À chaque étape, ils en réfèrent à leurs « supérieurs ».

Il faut un tempérament d’exception pour tenir le coup. Les militants qui persistent sont solides et opiniâtres ; ils possèdent un sens de l’intérêt général qui confine, pensent parfois leur famille et leurs amis, à l’aveuglement. Chez certains, la flamme de la révolte a été attisée par une perte personnelle – l’emprisonnement d’un frère, l’assassinat d’un fils, la destruction d’une maison – tandis que d’autres s’indignent des injustices dont ils sont témoins. Beaucoup agissent par idéalisme, étrangement disposés à abdiquer leur propre sécurité parce que la Chine n’est pas à la hauteur des ambitions qu’ils nourrissent pour elle. Certains sont portés par des rêves d’héroïsme, tout en sachant que cela se paie parfois au prix du martyre. Chez beaucoup, ces motivations se mélangent. In the Shadow of the Rising Dragon, traduction en anglais d’extraits d’un livre publié en 2012 à Hong Kong sous le titre « Rencontres avec la police », nous met en présence de quatorze individus de cette trempe.

Mais pourquoi donc comptent-ils tant ? Ils ne forment qu’une petite minorité non violente de personnes pas bien riches, ni haut placées. Beaucoup sont des femmes. Pourquoi ne s’agit-il pas de bestioles un peu urticantes mais sans importance – « des poux sur la crinière d’un lion », comme dit le pouvoir (si d’aventure il en parle) ? Parce qu’ils sont à l’évidence bien davantage que cela, et que leur audace fait peser une menace réelle sur le régime. Ironie de l’histoire, c’est le système lui-même qui en apporte la meilleure preuve – non par la manière dont il parle des contestataires mais par la manière dont il les traite. On les « invite » régulièrement à venir prendre une tasse de thé pour leur demander de se « coordonner » avec la police en lui confiant leurs projets ; on surveille et, au besoin, on confisque leurs téléphones ou leurs ordinateurs ; on poste des agents devant leur porte (24 heures sur 24 aux périodes « sensibles », comme l’anniversaire du massacre de Tiananmen).

Le livre raconte ainsi comment, par une journée glaciale de 2010, Ding Zilin, 73 ans, professeur de philosophie à la retraite, quitte sa maison dans la ville de Wuxi en compagnie de son mari, Jiang Peikun, pour se rendre à Pékin. Jiang est malade. Deux officiers en civil interceptent le vieux couple, lui demandent de sortir de voiture pour s’engouffrer dans un véhicule de police, les accompagnent jusqu’à la gare et grimpent avec eux dans le train pour « partager leur compartiment ». À Pékin, une autre voiture de la Sécurité publique les attend. Pourquoi tant d’attention, de temps, de dépenses ? Qu’a donc une vieille enseignante pour justifier pareille sollicitude de la part d’un État qui possède les plus importantes réserves de change et la plus grande armée de métier du monde ?

 

« L’affreuse source de la vérité »

Ding Zilin a – et c’est bien la seule chose qu’elle possède – le pouvoir de proférer des vérités interdites. Son fils, Jiang Jielian, a été tué au moment de l’occupation de la place Tiananmen par l’armée, en juin 1989. Après cela, elle a fondé et dirigé l’association des « Mères de Tiananmen », un groupe de soutien aux familles de victimes dudit massacre. Elle est aussi devenue le mentor de Liu Xiaobo, qui s’était vu décerner le prix Nobel de la paix à Oslo quatre jours exactement avant ce voyage en train vers Pékin en bonne compagnie policière. Un prix remis in absentia, Liu Xiaobo étant détenu dans une prison chinoise pour « incitation à la subversion du pouvoir d’État ». Voilà qui était, en cette « période sensible », plus qu’il n’en fallait pour lui attribuer une escorte policière. Un parfait symptôme de la peur réelle que la vieille dame inspire aux hommes qui gouvernent la Chine : et si ses idées venaient à sourdre et se répandre ?

Observant dans les années 1970 la décision du gouvernement soviétique d’expulser Alexandre Soljenitsyne, Vaclav Havel y voyait la « tentative désespérée de tarir l’affreuse source de la vérité, une vérité qui pourrait causer d’incalculables transformations de la conscience sociale qui pourraient un jour conduire à leur tour à des débâcles politiques aux conséquences imprévisibles (2) ».

La mentalité qui règne au sein du Zhongnanhaï – le quartier général de l’État et du Parti communiste chinois – aujourd’hui diffère à bien des égards de celle qui prévalait au Kremlin dans les années 1970 ; mais les deux groupes dirigeants ont en partage cette peur de la vérité jaillie des entrailles de la société qu’évoque si bien Havel. Car ils ont bien conscience que le consentement de l’opinion à leur autorité relève souvent plus de la représentation que de la conviction.

 

Prévenir toute commémoration

Le discours officiel, qui énonce par définition le vrai, est en même temps complètement creux. Et même les gouvernants sont confrontés à cette schizophrénie du langage. Au sujet du massacre de 1989, par exemple, ils peuvent proclamer que « le peuple chinois a procédé à une juste évaluation historique des émeutes contre-révolutionnaires ». Mais y croient-ils eux-mêmes ? Si tel était le cas, pourquoi n’ouvrent-ils pas la place Tiananmen le 4 juin pour permettre aux masses de venir vilipender les émeutiers ? Mais non, chaque année, ils font précisément l’inverse, en envoyant des policiers en civil prévenir toute forme de commémoration. Ils tentent, en somme, d’obstruer la « source de la vérité », pour reprendre l’expression de Vaclav Havel. Ding Zilin et tous ceux qui apparaissent dans ce livre sont, au contraire, des sourciers.

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Les « supérieurs » qui orchestrent la répression n’apparaissent pas dans l’ouvrage. Ils agissent en coulisses. Ceux qui font face aux sourciers de la vérité sont des sous-fifres de différents calibres. Généralement jeunes, plutôt hommes que femmes, ils sont payés pour mener à bien la mission qui leur a été assignée. Parfois, ils font preuve de respect envers les individus sous leur surveillance et disent clairement « ne faire que leur boulot ». Ils ne cachent pas qu’ils sont mal rémunérés et évoquent parfois leur charge de travail. Les heures supplémentaires peuvent être bienvenues quand il s’agit de suivre quelqu’un dans un restaurant et de faire bombance aux frais du contribuable.

Il ne s’agit même pas toujours de fonctionnaires, mais de Chinois ordinaires à la recherche de missions ponctuelles, y compris des migrants venus des campagnes. On trouve des entreprises privées qui vendent à l’État des prestations de surveillance. Mais aucun de ces agents du bas de l’échelle ne répond jamais aux questions sur la politique menée ; tous renvoient pour cela vers leurs « supérieurs ». Parfois ils n’utilisent même pas le mot « supérieur » et se contentent de montrer le plafond du doigt pour expliquer qu’ils font ce qu’ils font. Au barreau du dessus, il y a les policiers des commissariats locaux ou des centres de détention. Un personnel en général plus âgé, plus expérimenté, mieux formé aux méthodes d’interrogatoire. Quelques-uns apparaissent dans «Dans l’ombre du nouveau dragon». Ils jouissent d’une certaine marge de manœuvre, mais doivent eux aussi en référer à leurs supérieurs sur les questions importantes – comme la façon de gérer le voyage d’une enseignante de 73 ans, diseuse de vérité.

Dès lors, l’essentiel du livre est consacré aux joutes verbales entre deux types diamétralement opposés d’individus : d’un côté, ces diseurs de vérité obstinés arc-boutés sur des principes ; de l’autre, ces gens qui essaient de faire leur boulot pour mériter leur salaire. Avec un seul point commun : les uns et les autres ont toutes les raisons de continuer à se parler. Pour les premiers, la discussion est une passion ; pour les seconds, c’est un instrument de contrôle. Cette communauté d’intérêt fait naître un jeu rhétorique qui étonne au regard de ce que l’on peut observer ailleurs dans le monde en la matière. Dans l’Europe de l’Est sous domination soviétique, les policiers n’étaient pas si volubiles. Ils étaient brutaux, et, pour eux, le boulot c’était le boulot. Dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, les Noirs dissimulaient leur talent oratoire pour s’en tirer ; en ce sens, ils disputaient eux aussi une partie rhétorique, mais rien qui ressemble à ce jeu de concessions mutuelles qui s’est développé en Chine au cours des dernières décennies. Le match intellectuel, les coups et les parades, les mines pour la galerie (alors même que l’on prétend à la spontanéité, sans être dupe ni d’un côté ni de l’autre) – tout cela est parfaitement exotique.

Deux jours après l’attribution du prix Nobel de la paix à Liu Xiaobo en octobre 2010, une certaine Huang Yalin se rend au pavillon norvégien de l’Exposition universelle, à Shanghai, pour offrir un bouquet de fleurs accompagné de ce petit mot : « I love Norway ». La police la remarque et l’invite à prendre le thé. Voici un florilège de son entretien avec un policier (3) :

– Vous êtes allée à l’exposition ?
– Oui.
– Vous avez visité quels pavillons ?
– Norvège et Danemark. Il y avait trop de monde ailleurs, je n’avais pas envie de faire la queue.
– Y a-t-il quelque chose qui vous aurait frappée ?
– Oh, j’ai rencontré le directeur du pavillon norvégien ! Il était beau comme un acteur de cinéma !
– Vous êtes mariée, et vous vous intéressez au physique d’un étranger ?
– Pourquoi je ne pourrais pas admirer quelqu’un pour son physique ? Mon mari peut bien apprécier la beauté d’une étrangère, et je parie que vous le faites aussi !
– Moi, je suis célibataire, donc je peux évidemment regarder les jolies filles. Mais revenons à ce directeur. Vous savez pourquoi nous vous interrogeons, alors tâchez d’être plus coopérative !
– J’ai offert un bouquet au directeur.
– Et qu’est-ce qu’il a fait ?
– Il l’a pris.
– Comment s’appelait-il, ce directeur ?
– Ah ! là là ! Quel dommage ! J’ai oublié de lui demander son nom. Vous ne le connaîtriez pas, par hasard ?
– Comment voulez-vous que je le sache ? Qu’avez-vous dit en lui offrant le bouquet ?
– Que j’adore la Norvège et que j’offre ces fleurs à la Norvège.
– Pourquoi offrir des fleurs à la Norvège ?
– J’aime la Norvège… Qu’est-ce que je pourrais bien faire d’autre, comme geste ?
– Pourquoi aimez-vous la Norvège ?
Quelques minutes plus tard :
– OK, assez papoté, je vais coopérer. Vous voulez savoir pourquoi j’ai apporté un bouquet au pavillon norvégien ? Je vais vous le dire, mais d’abord, montrez-moi votre carte d’identité.
– Qu’est-ce que vous en avez à cirer, de ma carte d’identité ? Vous ne coopérez toujours pas. Il faut qu’on vous colle une assignation à comparaître ?
– Qui vous permet d’être aussi mal élevé ? Allez, serrons-nous la main, et je vous dis tout.
– On est venu pour faire notre boulot, pas pour serrer des mains. Notre boulot, c’est de comprendre la situation. Pourquoi avez-vous apporté des fleurs au pavillon norvégien ?
– OK, c’était à cause du prix Nobel.
– Quel est le rapport ?
– J’étais contente. Pas vous ? Vous n’êtes pas heureux qu’un Chinois ait eu le prix Nobel de la paix ?
– Notre boulot, ce n’est pas de discuter du bonheur.

Ce « notre boulot » est significatif. À ce niveau, il s’agit pour les policiers de soutirer des renseignements. Leurs méthodes sont étonnamment similaires dans l’ensemble du pays – ce qui reflète l’homogénéité de leur formation. L’une de leurs priorités est de dénicher les contacts d’un suspect. Il y a vingt ans, cela passait par l’examen de son carnet d’adresses ; aujourd’hui, cela passe par la saisie de son ordinateur et de son téléphone portable. Les policiers notent les adresses électroniques et lisent les courriels. Parfois, ils imitent le style d’une personne pour envoyer de faux messages, dans l’espoir de s’attirer des réponses imprudentes. Au cours des interrogatoires, de nombreuses questions portent d’ailleurs sur les relations du suspect : « Qui vous a dit de faire cela ? Qui était avec vous ? » Et ainsi de suite. De leur côté, les personnes interpellées déclarent souvent d’emblée : « Je vais vous parler, mais par principe je ne vous dirai rigoureusement rien concernant qui que ce soit d’autre. »

 

« Comment vont vos enfants ? »

Certaines des méthodes utilisées pour exercer une pression psychologique sur les militants interrogés sont courantes, en Chine comme ailleurs. L’accusé peut être cerné de policiers, placé sous un éclairage violent, assis inconfortablement, privé de sommeil. Il peut être séparé de ses camarades et manipulé (« Untel nous a déjà tout dit : nous vous demandons ce qui s’est passé non pas pour l’apprendre, puisque nous le savons déjà, mais pour juger de votre sincérité, et décider en conséquence de votre peine »). Un soudain changement de ton peut avoir pour but de déstabiliser le suspect. Et une phrase commençant par « Dans la doctrine socialiste de Marx, au sujet de la démocratie… » est parfois brusquement interrompue par « Quand êtes-vous arrivé à Nanjing ? »

Les menaces sont utiles, et on les accommode à toutes les sauces : « On peut vous enfermer pour des années, vous savez. Vous en voulez pour trois ou pour quatre ans ? Comment vont vos enfants ? Ils vont à l’école ? Vous aimeriez qu’ils restent dans la même école ? Vous êtes avocat – vous tenez à garder votre habilitation ? » Les autorisations de voyager – passeports, visas, permis de sortie – sont des armes particulièrement précieuses. Pour les « fauteurs de troubles », la frontière chinoise est devenue un poste de péage politique. Dans quelque sens qu’on souhaite la franchir, il faut en payer le prix. Certaines menaces ont aussi pour objet de maintenir secrètes les menaces elles-mêmes. On demande à l’individu appréhendé de signer une déclaration par laquelle il s’engage à ne pas « souiller l’image de la mère patrie » en racontant ce qui lui est arrivé (les auteurs du livre ont manifestement choisi d’ignorer l’injonction).

 

Gentil flic-méchant flic

Tous les policiers du monde connaissent la technique « gentil flic-méchant flic », et les Chinois y ont souvent recours. À un moment, le premier dit : « On a regardé le contenu de votre ordinateur et vos commentaires sur Internet, on est d’accord avec vous » ; l’instant d’après, raconte l’accusé, le second « m’a frappé sur la tête, a fait vibrer mon siège et m’a secoué d’avant en arrière par les épaules pour que je ne m’endorme pas malgré mon épuisement ».

Si la collecte d’informations est un objectif partagé par toutes les polices du monde, l’appareil de sécurité chinois poursuit, lui, un autre but en parallèle, qu’ignorent la plupart des autres sociétés autoritaires d’hier et d’aujourd’hui : modifier l’attitude politique de la personne interpellée. Cela explique dans une large mesure pourquoi les policiers chinois tiennent tant à ce que les accusés parlent. Ce faisant, ils se livrent, et un dialogue s’engage, qui peut déboucher sur un changement d’opinion, ou du moins de calcul de leur intérêt bien compris. On passe dès lors beaucoup de temps sur des questions comme : « Pourquoi prendre la peine d’écrire des articles comme ça ? Est-ce que la Chine ne se porte pas beaucoup mieux qu’il y a vingt ans ? Vous ne voyez pas que vos amis ont des BMW alors que vous n’avez encore qu’une Toyota ? À quoi bon aller en prison ? Vous ne voulez pas que vos enfants grandissent auprès de leur père ? »

La question a été posée sans ménagement à Teng Biao, avocat et célèbre défenseur des droits de l’homme. Il pouvait choisir entre « deux routes » : « L’arrestation, le procès et la prison » ou « l’indulgence pour bon comportement et… la sortie du commissariat ». Alors ? « Il suffit de dire quelques mots pour reconnaître votre erreur, même si vous n’en pensez rien », lui a conseillé l’agent qui l’interrogeait avant d’ajouter : « Pour me faire plaisir. » Ces paroles ne relevaient pas de la simple tentative de manipulation. Elles étaient en partie sincères. Si le dossier officiel montrait que Teng Biao n’avait subi aucune « transformation idéologique », le policier lui-même risquait d’être incriminé. C’est d’ailleurs l’un des moyens de pression à la disposition des militants, qui leur permet même parfois de placer les policiers sur la défensive. Il y en a d’autres.

Une tactique très courante consiste à se placer sur le terrain du droit. Les lois chinoises accordent des droits aux citoyens, qu’ils soient ou non en liberté, et les policiers, tout en violant fréquemment et ouvertement ces droits, sont obligés de prétendre le contraire. Au niveau rhétorique, la Constitution chinoise est sacro-sainte ; le fossé entre ce qu’elle dit et ce qui se passe pendant les interrogatoires offre de temps à autre aux suspects l’occasion de passer à l’offensive. Au cours des joutes verbales qui s’ensuivent, les policiers disposent d’un atout maître : ils savent que la toute-puissance de l’État sera toujours de leur côté. Mais cela mis à part, les personnes interpellées sont presque toujours en position de force dans la discussion car elles connaissent la loi bien mieux que les agents, moins instruits. Xiao Qiao, une opposante qu’on voulait empêcher de rentrer en Chine par Hong Kong à son retour d’un voyage en Suède, en 2009, demande au garde-frontière chinois : « Pouvez-vous me dire où, dans le code, il est précisé qu’une citoyenne chinoise peut être empêchée de rentrer dans son propre pays ? » Ne recevant pas de réponse, elle accentue la pression, en exigeant qu’on lui rende les livres que la police vient de lui confisquer : « Quels textes justifient la confiscation de ces livres ? » Défait en apparence, mais bien obligé d’obéir à ses supérieurs, le malheureux garde-frontière ne peut que se raccrocher au discours informel : « Allez, ces livres ne coûtent rien. Vous n’aurez qu’à en acheter d’autres quand vous reviendrez à Hong Kong. »

Cette vulnérabilité des agents du bas de l’échelle face à l’argumentation juridique des prévenus explique leur réticence, qui apparaît constamment dans le livre, à donner leur nom ou montrer leur pièce d’identité. Ils se sentent piégés. D’un côté, ils sont formés à arrêter des individus pour leur soutirer des informations. De l’autre, ils ne sont pas censés enfreindre la loi. Ils ont reçu, fondamentalement, des instructions contradictoires, mais ce sont eux qui seront tenus pour responsables de la moindre erreur, pas les auteurs de ces instructions. Et des prévenus astucieux débarquent, qui connaissent tous les articles du code et leur demandent leur nom et leur carte d’identité. Qu’est-ce qu’ils peuvent bien faire ?

Cela étant, l’appel au droit ne suffit pas si les policiers sont les seuls à l’entendre. D’où l’apparition d’une tactique complémentaire : prendre des tiers à témoin. Pendant son altercation avec la police des frontières, Xiao Qiao élève la voix pour être entendue alentour, et le policier, comprenant sa stratégie, lui intime de parler moins fort. Au tribunal aussi, il arrive qu’un accusé transforme l’assistance en une sorte de jury informel et lui soutire des ricanements, voire des applaudissements, en ne faisant qu’énoncer des évidences.

L’un des auteurs du livre, Xu Youyu, raconte comment les policiers, après avoir frappé une nuit à sa porte, ont tenté d’utiliser à leurs propres fins cet « effet témoin ». Comme il se tenait sur le seuil sans les inviter à entrer, ils lui disent : « Ne restons pas à discuter dehors – cela fait mauvais effet vis-à-vis des voisins. » Ils savaient parfaitement que le Chinois moyen a peur de la police et qu’il a tendance à fuir les voisins qui reçoivent sa visite, et ce quelles que soient ses inclinations personnelles. Le message à Xu Youyu, planté sur le seuil, était limpide : « Voulez-vous être déconsidéré par notre présence ici, ou préférez-vous nous laisser entrer ? » Le militant démocrate était déjà trop « déconsidéré » pour se soucier de l’être davantage ; et puis, il se savait estimé de ses voisins. Il a donc retourné la situation. Élevant la voix, il a hurlé qu’il espérait bien que tout le monde dans l’immeuble serait au courant qu’il se heurtait à la police !

 

Le cauchemar des smartphones

Internet a beaucoup amplifié cet effet témoin. Les récits de bavures policières circulent vite sur le Web chinois et font l’objet de groupes de discussion. Et quand parvient la nouvelle d’un conflit entre policiers et citoyens, la sympathie populaire va systématiquement aux seconds. Les smartphones, qui permettent de photographier plus facilement, sont devenus des outils essentiels entre les mains des militants et un nouveau cauchemar pour les policiers. Tout ce qu’ils font peut se retrouver sur Internet dans les minutes qui suivent et être vu par d’innombrables témoins virtuels – du moins jusqu’à ce que les censeurs fassent disparaître les images.

Publier à l’étranger des témoignages de la répression est à bien des égards une manière de rechercher le soutien de tiers à l’extérieur du pays (le livre dont il est ici question en offre un bon exemple). La police chinoise essaie de limiter ce genre d’activité en avertissant que « les patriotes » ne collaborent pas avec « les forces étrangères hostiles » [expression consacrée qui justifie de nombreuses interpellations]. Les Occidentaux évitent d’ailleurs parfois d’entrer en contact avec des opposants chinois, de peur de leur attirer des ennuis, mais c’est presque toujours une erreur. En général, les prévenus et les prisonniers sont mieux traités quand les policiers se savent sous le regard du monde. La meilleure chose que puissent faire les étrangers, c’est de laisser les habitants du pays juger eux-mêmes des risques qu’ils prennent.

Si les opposants chinois comptent sur l’effet témoin, c’est en vertu du principe selon lequel les êtres humains partagent une forme de sociabilité élémentaire qui incite à prendre naturellement fait et cause pour la victime. Cette hypothèse d’un socle éthique commun à tous se manifeste même dans leurs face-à-face avec les policiers. Durant leurs joutes verbales, les deux camps respectent une certaine courtoisie élémentaire, même si elle n’est que de pure forme. Ding Zilin, l’enseignante de 73 ans dont nous avons parlé, subit un jour une descente de police qui la secoue tellement qu’elle fait un malaise quelques jours plus tard, et doit être hospitalisée. La police revient alors la voir pour lui demander de signer une déclaration disant que « la patiente a perdu connaissance à la suite d’une querelle familiale ». Le système de sécurité ne veut pas apparaître officiellement comme à l’origine du mal. La déclaration est évidemment un pur mensonge, mais ce mensonge témoigne de la nécessité de respecter une valeur commune : il est inconvenant de faire s’évanouir les vieilles dames. (On aurait pu imaginer que les policiers disent : « Vous avez tort, nous avons raison, vous avez eu un malaise et c’est bien fait ! » – mais ils ne le font pas.) Ding Zilin refuse d’abord de signer, puisque ce n’est pas vrai. Mais les policiers insistent et lui demandent de prendre en compte leur situation personnelle. Un récit plus exact de l’affaire pourrait leur « causer des ennuis ». Ding comprend l’argument et finit par accepter, malgré ses réticences. Elle aussi tient compte de l’existence d’une civilité élémentaire.

 

Une certaine forme de bienséance

On trouve pléthore d’arrangements de ce genre dans « Dans l’ombre du nouveau dragon ». Les deux camps sont toujours adversaires, parfois ennemis, mais ils s’accordent tacitement sur le respect dû à une certaine forme de bienséance. Et chaque camp en use à son profit. Même un avocat aussi intraitable que Teng Biao témoigne de la considération (ou fait semblant) pour l’angoisse des policiers qui l’interrogent à l’idée de perdre la face quand il commence par concéder que « certaines des phrases ou expressions de mes textes étaient quelque peu inopportunes », avant d’en arriver au « néanmoins » après lequel il dit tout ce qu’il a envie.

Il ne faut cependant jamais perdre de vue la foncière iniquité de la justice pénale chinoise. Comme l’a écrit récemment Jerome Cohen, un expert reconnu du système judiciaire, les policiers disposent, à côté de la procédure criminelle formelle, « d’une vaste panoplie d’instruments légaux. Ils maintiennent chaque année en détention provisoire des millions de personnes – certaines à maintes reprises –, pour des périodes allant jusqu’à quinze jours pour chaque violation supposée d’un large éventail d’infractions mineures. Ils enferment les récidivistes, impliqués dans de petites affaires de drogue ou de prostitution, pour des périodes de réhabilitation allant jusqu’à deux ans. Grâce au célèbre système de “rééducation par le travail” (en cours de réforme), ils ont toujours le pouvoir d’expédier pour trois ans (auxquels peut s’ajouter une année) les plus récalcitrants de ces délinquants, ainsi qu’une flopée de dissidents, pétitionnaires, militants politiques ou religieux et ci-devant “fauteurs de troubles”. Beaucoup d’autres sont condamnés à des périodes d’“éducation légale”, dans des conditions un peu moins pénibles. Aucune de ces mesures privatives de liberté ne constituant une “sanction pénale” dans le droit chinois, les policiers ne sont pas tenus de respecter les garanties de plus en plus nombreuses apportées par les révisions successives du code de procédure criminelle. Et il est très rare que les tribunaux ou les juges d’instruction protègent les inculpés contre l’utilisation arbitraire de ces mesures “administratives” (4) ».

La quasi-totalité du système joue en faveur de la police, mais le facteur « bienséance » bénéficie, au bout du compte, aux militants. Outre son utilité dans la discussion directe, il fonde la tactique d’appel aux témoins (dans quel pays au monde se trouverait-il quelqu’un pour prétendre que la police a le droit de faire une descente qui traumatise une enseignante de 73 ans au point de la rendre malade ?). Qui plus est, ce principe de civilité renforce leur plaidoyer pour la démocratie, l’État de droit et les droits de l’homme – puisque tout cela est réputé relever de valeurs fondamentales auxquelles nulle personne convenable ne peut décemment s’opposer. Quand les défenseurs des droits de l’homme invoquent l’État de droit, les policiers, au moins au niveau rhétorique, se doivent d’être d’accord. Quand les militants revendiquent la démocratie, le régime n’a pas vraiment d’arguments à leur opposer – il ne peut guère que bafouiller quelques mots sur la différence entre la démocratie « chinoise » et la démocratie « occidentale ». En d’autres termes, la joute verbale a lieu en terrain inégal. L’une des parties peut dire ce qu’elle pense ; l’autre est obligée de faire semblant.

Les démocrates chinois publient des livres comme « Dans l’ombre du nouveau dragon » hors du pays parce qu’ils ont le sentiment que ce terrain favorable s’étend au monde entier. Ils ont bien noté que toutes les dictatures se sentent obligées de s’affubler du titre de démocratie – la République démocratique et populaire de Corée, la République démocratique du Congo, la République démocratique du Vietnam, parmi d’autres. À l’inverse, les populations des démocraties (quand bien même elles vantent parfois l’efficacité les dictatures) n’éprouvent jamais le besoin de revêtir les oripeaux de l’autre camp et de se baptiser par exemple la Glorieuse Monarchie indienne ou l’État autoritaire du Canada. Pour les militants chinois, ce déséquilibre rhétorique est révélateur : malgré l’ampleur de la répression, et les milliers de personnes incarcérées pour avoir dit la vérité, cela signifie que les principes fondamentaux des peuples du monde entier, tels qu’en témoigne le langage ordinaire, sont de leur côté.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 7 novembre 2013. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1| Pour en savoir plus sur le « weiwen », on peut lire avec profit l’article de Karita Kan dans la revue Perspectives chinoises (2013/1) : « Weiwen : quel avenir ? »

2| Citation du célèbre texte de Vaclav Havel sur « Le pouvoir des sans-pouvoir », que l’on trouve dans le recueil de ses Essais politiques (Seuil, coll. « Points »).

3| Ce passage ne figure que dans la version chinoise du livre.

4| Jerome A. Cohen, « Criminal Justice in China: From the Gang of Four to Bo Xilai », Human Rights Watch, 25 juillet 2013.

Pour aller plus loin

Émilie Frenkiel, Jean-Louis Rocca, La Chine en mouvements, PUF, 2013. Un petit livre qui permet de découvrir, au-delà des idées reçues, une Chine qui bouge. Par deux politologues.

François Godement, Que veut la Chine ? De Mao au capitalisme, Odile Jacob, 2012. La plus récente des synthèses de qualité sur l’ensemble des enjeux chinois. Par l’un de nos meilleurs spécialistes.

Liu Xiaobo, La Philosophie du porc et autres essais, Gallimard, 2011. Un recueil des textes du prix Nobel de la paix emprisonné, qui témoignent de l’étonnante acuité de ses analyses politiques. Préface de Vaclav Havel.

LE LIVRE
LE LIVRE

Dans l’ombre du nouveau dragon : histoires de répression dans la Chine d’aujourd’hui de Xu Youyu, Palgrave-Macmillan, 2013

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