Conversations avec la police chinoise
par Perry Link

Conversations avec la police chinoise

La relation entre « fauteurs de troubles » et appareil de sécurité, en Chine, tient à la fois du bras de fer et du marchandage. Aussi brutaux que soient les interrogatoires, ils sont aussi l’occasion de joutes verbales étonnamment subtiles. D’un côté, les militants de la démocratie, seuls face à l’arbitraire, mais armés de leur connaissance du droit et d’un langage clair ; de l’autre, les agents, forts de la toute-puissance de l’État, mais piégés par l’hypocrisie du discours officiel et la crainte de perdre la face. Une partie serrée.

Publié dans le magazine Books, janvier 2014. Par Perry Link
Le voyageur lambda qui se rend aujourd’hui en Chine n’a pas vraiment l’impression de séjourner dans un État policier. La population y vaque à ses occupations – travail, mode, sport, amour, loisirs, etc. – avec une vitalité débordante, sans paraître le moins du monde sous contrainte. Le gouvernement chinois consacre pourtant chaque année des dizaines de milliards de dollars à la politique de « weiwen » (l’abréviation chinoise pour « maintien de la stabilité ») –, davantage qu’il n’en dépense pour la défense nationale (1). La notion de « weiwen » recouvre non seulement les appareils policier, judiciaire et pénitentiaire, mais aussi l’activité des censeurs, des « faiseurs d’opinion » sur le Web, des agents du renseignement, de ceux qui espionnent les conversations téléphoniques et des petites frappes d’occasion, qui ont tous pour mission de maintenir les citoyens dans le rang. La cible ? Ceux qui ont précisément tendance à en sortir – les pétitionnaires, les ouvriers mécontents, certains enseignants et certains croyants… Les gardiens de la stabilité sont particulièrement attentifs au moindre signe de gestation d’un groupe non autorisé. Leur but est de tuer les «  troubles » dans l’œuf. Le « weiwen » assure une couverture complète de la société ; mais, la plupart du temps, cette couverture est légère. Les Chinois ont en effet depuis longtemps contracté l’habitude de se contrôler eux-mêmes. Ils connaissent parfaitement les prises de position et les comportements à éviter. Ils savent aussi que repousser la couverture est non seulement dangereux mais presque toujours vain. Le faire relève à leurs yeux d’un comportement bizarre, pour ne pas dire stupide. Les Chinois qui décident malgré tout de se détacher de la foule, au risque d’être étiquetés « fauteurs de troubles », sont immédiatement dans le collimateur du « weiwen ». Les policiers viennent d’abord leur « rendre visite ». Puis ils leur donnent un avertissement. Ils essaient aussi de les amadouer. Si cela ne suffit pas, ils menacent et harcèlent. Et si cela ne suffit toujours pas, ils arrêtent et inculpent. À chaque étape, ils en réfèrent à leurs « supérieurs ». Il faut un tempérament d’exception pour tenir le coup. Les militants qui persistent sont solides et opiniâtres ; ils possèdent un sens de l’intérêt général qui confine, pensent parfois leur famille et leurs amis, à l’aveuglement. Chez certains, la flamme de la révolte a été attisée par une perte personnelle – l’emprisonnement d’un frère, l’assassinat d’un fils, la destruction d’une maison – tandis que d’autres s’indignent des injustices dont ils sont témoins. Beaucoup agissent par idéalisme, étrangement disposés à abdiquer leur propre sécurité parce que la Chine n’est pas à la hauteur des ambitions qu’ils nourrissent pour elle. Certains sont portés par des rêves d’héroïsme, tout en sachant que cela se paie parfois au prix du martyre. Chez beaucoup, ces motivations se mélangent. In the Shadow of the Rising Dragon, traduction en anglais d’extraits d’un livre publié en 2012 à Hong Kong sous le titre « Rencontres avec la police », nous met en présence de quatorze individus de cette trempe. Mais pourquoi donc comptent-ils tant ? Ils ne forment qu’une petite minorité non violente de personnes pas bien riches, ni haut placées. Beaucoup sont des femmes. Pourquoi ne s’agit-il pas de bestioles un peu urticantes mais sans importance – « des poux sur la crinière d’un lion », comme dit le pouvoir (si d’aventure il en parle) ? Parce qu’ils sont à l’évidence bien davantage que cela, et que leur audace fait peser une menace réelle sur le régime. Ironie de l’histoire, c’est le système lui-même qui en apporte la meilleure preuve – non par la manière dont il parle des contestataires mais par la manière dont il les traite. On les « invite » régulièrement à venir prendre une tasse de thé pour leur demander de se « coordonner » avec la police en lui confiant leurs projets ; on surveille et, au besoin, on confisque leurs téléphones ou leurs ordinateurs ; on poste des agents devant leur porte (24 heures sur 24 aux périodes « sensibles », comme l’anniversaire du massacre de Tiananmen). Le livre raconte ainsi comment, par une journée glaciale de 2010, Ding Zilin, 73 ans, professeur de philosophie à la retraite, quitte sa maison dans la ville de Wuxi en compagnie de son mari, Jiang Peikun, pour se rendre à Pékin. Jiang est malade. Deux officiers en civil interceptent le vieux couple, lui demandent de sortir de voiture pour s’engouffrer dans un véhicule de police, les accompagnent jusqu’à la gare et grimpent avec eux dans le train pour « partager leur compartiment ». À Pékin, une autre voiture de la Sécurité publique les attend. Pourquoi tant d’attention, de temps, de dépenses ? Qu’a donc une vieille enseignante pour justifier pareille sollicitude de la part d’un État qui possède les plus importantes réserves de change et la plus grande armée de métier du monde ?   « L’affreuse source de la vérité » Ding Zilin a – et c’est bien la seule chose qu’elle possède – le pouvoir de proférer des vérités interdites. Son fils, Jiang Jielian, a été tué au moment de l’occupation de la place Tiananmen par l’armée, en juin 1989. Après cela, elle a fondé et dirigé l’association des « Mères de Tiananmen », un groupe de soutien aux familles de victimes dudit massacre. Elle est aussi devenue le mentor de Liu Xiaobo, qui s’était vu décerner le prix Nobel de la paix à Oslo quatre jours exactement avant ce voyage en train vers Pékin en bonne compagnie policière. Un prix remis in absentia, Liu Xiaobo étant détenu dans une prison chinoise pour « incitation à la subversion du pouvoir d’État ». Voilà qui était, en cette « période sensible », plus qu’il n’en fallait pour lui attribuer une escorte policière. Un parfait symptôme de la peur réelle que la vieille dame inspire aux hommes qui gouvernent la Chine : et si ses idées venaient à sourdre et se répandre ? Observant dans les années 1970 la décision du gouvernement soviétique d’expulser Alexandre Soljenitsyne, Vaclav Havel y voyait la « tentative désespérée de tarir l’affreuse source de la vérité, une vérité qui pourrait causer d’incalculables transformations de la conscience sociale qui pourraient un jour conduire à leur tour à des débâcles politiques aux conséquences imprévisibles (2) ». La mentalité qui règne au sein du Zhongnanhaï – le quartier général de l’État et du Parti communiste chinois – aujourd’hui diffère à bien des égards de celle qui prévalait au Kremlin dans les années 1970 ; mais les deux groupes dirigeants ont en partage cette peur de la vérité jaillie des entrailles de la société qu’évoque si bien Havel. Car ils ont bien conscience que le consentement de l’opinion à leur autorité relève souvent plus de la représentation que de la conviction.   Prévenir toute commémoration Le discours officiel, qui énonce par définition le vrai, est en même temps complètement creux. Et même les gouvernants sont confrontés à cette schizophrénie du langage. Au sujet du massacre de 1989, par exemple, ils peuvent proclamer que « le peuple chinois a procédé à une juste évaluation historique des émeutes contre-révolutionnaires ». Mais y croient-ils eux-mêmes ? Si tel était le cas, pourquoi n’ouvrent-ils pas la place Tiananmen le 4 juin pour permettre aux masses de venir vilipender les émeutiers ? Mais non, chaque année, ils font précisément l’inverse, en envoyant des policiers en civil prévenir toute forme de commémoration. Ils tentent, en somme, d’obstruer la « source de la vérité », pour reprendre l’expression de Vaclav Havel. Ding Zilin et tous ceux qui apparaissent dans ce livre sont, au contraire, des sourciers. Les « supérieurs » qui orchestrent la répression n’apparaissent pas dans l’ouvrage. Ils agissent en coulisses. Ceux qui font face aux sourciers de la vérité sont des sous-fifres de différents calibres. Généralement jeunes, plutôt hommes que femmes, ils sont payés pour mener à bien la mission qui leur a été assignée. Parfois, ils font preuve de respect envers les individus sous leur surveillance et disent clairement « ne faire que leur boulot ». Ils ne cachent pas qu’ils sont mal rémunérés et évoquent parfois leur charge de travail. Les heures supplémentaires peuvent être bienvenues quand il s’agit de suivre quelqu’un dans un restaurant et de faire bombance aux frais du contribuable. Il ne s’agit même pas toujours de fonctionnaires, mais de Chinois ordinaires à la recherche de missions ponctuelles, y compris des migrants venus des campagnes. On trouve des entreprises privées qui vendent à l’État des prestations de surveillance. Mais aucun de ces agents du bas de l’échelle ne répond jamais aux questions sur la politique menée ; tous renvoient pour cela vers leurs « supérieurs ». Parfois ils n’utilisent même pas le mot « supérieur » et se contentent de montrer le plafond du doigt pour expliquer qu’ils font ce qu’ils font. Au barreau du dessus, il y a les policiers des commissariats locaux ou des centres de détention. Un personnel en général plus âgé, plus expérimenté, mieux formé aux méthodes d’interrogatoire. Quelques-uns apparaissent dans «Dans l’ombre du nouveau dragon». Ils jouissent d’une certaine marge de manœuvre, mais doivent eux aussi en référer à leurs supérieurs sur les questions importantes – comme la façon de gérer le voyage d’une enseignante de 73 ans, diseuse de vérité. Dès lors, l’essentiel du livre est consacré aux joutes verbales entre deux types diamétralement opposés d’individus : d’un côté, ces diseurs de vérité obstinés arc-boutés sur des principes ; de l’autre, ces gens qui essaient de faire leur boulot pour mériter leur salaire. Avec un seul point commun : les uns et les autres ont toutes les raisons de continuer à se parler. Pour les premiers, la discussion est une passion ; pour les seconds, c’est un instrument de contrôle. Cette communauté d’intérêt fait naître un jeu rhétorique qui étonne au regard de ce que l’on peut observer ailleurs dans le monde en la matière. Dans l’Europe de l’Est sous domination soviétique, les policiers n’étaient pas si volubiles. Ils étaient brutaux, et, pour eux, le boulot c’était le boulot. Dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, les Noirs dissimulaient leur talent oratoire pour s’en tirer ; en ce sens, ils disputaient eux aussi une partie rhétorique, mais rien qui ressemble à ce jeu de concessions mutuelles qui s’est développé en Chine au cours des dernières décennies. Le match intellectuel, les coups et les parades, les mines pour la galerie (alors même que l’on prétend à la spontanéité, sans être dupe ni d’un côté ni de l’autre) – tout cela est parfaitement exotique. Deux jours après l’attribution du prix Nobel de la paix à Liu Xiaobo en octobre 2010, une certaine Huang Yalin se…
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