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L’excès d’esprit critique

Le problème aujourd’hui n’est pas le manque d’esprit critique. C’est plutôt son excès et le manque de discernement. Personne n’y échappe : ni le citoyen lambda, ni les intellectuels, ni les artistes.


© Denis Pessin pour Books

Il faut enseigner aux jeunes l’esprit critique », déclarait récemment un excellent spécialiste des théories du complot à qui l’on demandait quoi faire pour lutter contre l’épidémie de complotisme. Le problème est que les adeptes de ces théories les endossent et les diffusent au nom, précisément, de l’« esprit critique » : critique des « vérités officielles », critique des « prétendues vérités scientifiques », critique des « manipulations médiatiques ».

 

Les mêmes, d’ailleurs, sont prêts à ­gober complaisamment le moindre ­ragot circulant sur les réseaux sociaux et, pire, à le relayer comme vérité révélée (des enquêtes ont montré que la propension à croire aux théories du complot est fortement corrélée au fait de s’informer sur les réseaux sociaux et YouTube plutôt que via les médias professionnels et les agrégateurs d’actualités). C’est dire que le problème n’est pas le manque d’esprit critique : c’est plutôt son excès ou, plus précisément, le manque de discernement quant à ses cibles.

 

« Démocratisation » oblige, un individu quelconque, sans autre contrainte d’ex­pression que son bon vouloir, son envie d’opiner et une connexion Internet, est présumé plus crédible qu’un membre de ces « élites » que sont les chercheurs, les experts, les journalistes. La passion pour l’égalité – en vertu de laquelle tout, y compris l’égale ignorance, vaudrait mieux qu’une inégalité, y compris de compétences – emporte tout sur son passage, sans réaliser que les « élites » du savoir et de l’information paient leurs « privilèges » d’un solide réseau de contraintes pesant sur leur activité, faites de régulations professionnelles, de vérification des sources, de codes de déontologie, voire d’obligations légales.

 

Bref : cette belle conquête de l’esprit des Lumières qu’est la faculté des individus à garder leur autonomie de pensée face aux dogmes consacrés se mue sous nos yeux en une propension à faire de la critique systématique une règle, et de la revendication d’autonomie le masque du suivisme, du grégarisme cognitif et de l’adhésion sans réserve au premier bobard venu, pourvu qu’il provienne de n’importe qui. C’est là l’un des effets pervers de la délégitimation des institutions – au premier rang desquelles l’institution scolaire – qui a accompagné la progression (inéluctable et probablement souhaitable) des droits de l’individu dans la modernité occidentale.

 

Pire : les « sachants » s’y sont mis aussi, qui, au lieu de tenter d’endiguer l’épidémie, lui offrent leurs titres de noblesse universitaires. Ainsi, dans le domaine de la sociologie, le paradigme bourdieusien a enlisé maints praticiens de la discipline – et surtout, malheureusement, les plus jeunes – dans la conviction que produire du savoir n’a de sens que si cela permet de prêter main-forte au militantisme, de sorte que toute critique de la « domi­nation », fût-elle éculée, biaisée voire pipeautée, vaut mieux qu’un apport de connaissances non recyclable sous forme de slogan. Ce qui nous a valu – puisqu’il est question de slogan – cette formule inepte, « La sociologie est un sport de combat » 1 (un sport en chambre de combat de coqs, bien sûr), qui a au moins le mérite de signaler que ceux qui la brandissent sont aussi compétents en sociologie que le serait un boxeur en épistémologie. Et voilà que, rattrapé par la frénésie d’esprit critique, l’« intellectuel engagé » de naguère s’est mué en « sociologue critique ». Au moins, le premier se battait pour quelque chose, et non pas contre. Et il ne se contentait pas de ­combats de campus 2.

 

L’art échappe-t-il à cette invasion d’esprit critique ? Certes non : il suffit de lire n’importe quel article dans une revue d’art contemporain, n’importe quel cartel commentant une œuvre, n’importe quelle préface de catalogue d’exposition pour en arriver à l’inévitable conclusion : l’œuvre constituerait une « critique » (ou, variante, une « mise en cause », une « interrogation », une « remise en question ») de la société actuelle, du monde contemporain, du système libéral – peu importe, car l’important est que la création artistique, ravalée au rang de tract, contribue à ce grand programme politique, aussi sophistiqué qu’une déclaration du Parti au pays des Soviets : s’opposer. L’esprit critique comme lieu commun de la critique d’art : au moins cette avalanche de poncifs a-t-elle comme bénéfice de nous permettre de repérer immédiatement soit un artiste médiocre, soit un commentateur paresseux, soit les deux.

 

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Les femmes seraient-elles à l’abri de la contamination ? Certes non, si l’on en croit les inflexions actuelles du féminisme sous influence américaine, passé de l’ambition universaliste – obtenir l’égalité par la suspension de la différence des sexes lorsqu’elle n’est pas pertinente – à la revendication différentialiste, qui exige de mettre du « féminin » partout, y compris dans la langue et dans l’écriture, et fustige de ses excommunications quiconque ne se plierait pas à la nouvelle norme. Naguère, la cause féministe s’appuyait sur l’admiration pour les grandes figures féminines oubliées par l’histoire ; aujourd’hui, elle se repaît de la dénonciation des « méchants », rebaptisés « dominants », lorsqu’elle ne va pas jusqu’à céder à la délation publique des « porcs ». On en viendrait presque à regretter le bon vieux temps des médisances et ragots de village, qui au moins ne bénéficiaient pas de la caisse de résonance d’Internet pour clouer leurs victimes au pilori de la honte publique.

 

Dire cela n’équivaut pas, bien sûr, à nous interdire de dénoncer le sexisme, de critiquer tant les mauvaises manières que les inégalités. Mais de là à faire de la critique systématique de la « domination masculine » l’alpha et l’oméga de toute aspiration à la justice, n’y a-t-il pas un glissement sur la mauvaise pente – celle qui érige la critique en seul mode de présence au monde ?

 

Admiration, disais-je : face à un être plus grand que soi, il n’est de choix qu’entre l’admiration – accepter sa supériorité, et s’en réjouir – et l’envie – refuser qu’autrui puisse posséder quelque chose que l’on n’a pas et, en conséquence, lui contester sa grandeur, le dénigrer, le critiquer. L’anthropologie a démontré les effets ravageurs de l’envie dans un grand nombre de sociétés, ainsi que sa capa­cité à se dissimuler sous toutes sortes de masques, y compris les plus vertueux. Aujourd’hui, c’est le masque de l’esprit critique qui, bien souvent, sert de ­camouflage à l’envie.

 

Tentons une comparaison ontogénétique : dans l’enfance d’un être, la construction de soi passe par la confiance ; dans son adolescence, elle passe par la défiance envers l’autorité des parents, des aînés. Il semblerait que nous en soyons, collectivement, au stade d’une adolescence difficile, dévorée par le besoin de s’opposer, de critiquer. Ne serait-il pas temps de passer enfin à l’âge adulte ? Il s’agirait alors de ne pas critiquer par principe mais seulement lorsqu’il y a effectivement lieu de le faire, après examen rationnel, plutôt que par réflexe d’opposition à tout ce qui fait ­figure d’autorité.

 

Voilà qui n’implique pas pour ­autant de revenir à la confiance aveugle de l’enfant, ni de s’interdire de critiquer lorsque c’est nécessaire : il s’agit de le faire intelligemment, utilement. Et sans pour autant se priver – pourquoi pas ? – d’admirer aussi. Tâchons donc, malgré tout, de maintenir nos droits à l’admiration.

 

— Ce texte a été écrit pour Books.

Notes

1. C’est le titre d’un documentaire de Pierre Carles consacré en 2001 à l’œuvre de Pierre Bourdieu.

2. Lire le livre de Nathalie Heinich Pourquoi Bourdieu (Gallimard, 2007).

LE LIVRE
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Des valeurs. Une approche sociologique de Nathalie Heinich, Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines », 2017

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