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« Free speech » et liberté d’expression

N’importe quelle opinion doit-elle pouvoir s’exprimer ? Le débat qui agite depuis quelques années les campus américains trouve son origine dans la démocratie athénienne. Deux conceptions de la liberté d’expression entrent en conflit.


© Josh Edelson / AFP

En avril 2017, manifestation à l’université de Berkeley, en Californie, contre l’interdiction faite à Ann Coulter, éditorialiste ultra-conservatrice, de venir s’exprimer sur le campus.

Rien ne distingue autant la démo­cratie américaine de son homologue européenne que la primauté qu’elle ­accorde à la liberté d’expression et l’usage permissif qu’elle en fait. Les débats qui agitent actuellement les universités américaines montrent toutefois que la liberté d’expression ne fait plus consensus 1. Tandis que des étudiants de droite jugent essentiel de pouvoir inviter des personnalités controversées et tenir des propos offensants, beaucoup de leurs camarades de gauche s’emploient à leur clouer le bec, au besoin par des actions violentes. Car, à les en croire, certains ne se servent de la liberté d’expression que pour exclure et réduire les autres au silence. Il faut donc refuser de donner une tribune à des personnalités odieuses ou issues de catégories historiquement « privilégiées », si l’on veut une égalité effective, et que les exclus et les plus vulnérables puissent enfin s’exprimer – et être entendus.   Si l’invocation du premier amendement à la Constitution des États-Unis 2 ne suffit pas à trancher ces controverses universitaires, c’est parce qu’entrent en conflit deux conceptions de la liberté d’expression. L’antagonisme entre ce que les Grecs appelaient isêgoria d’un côté et parrêsia de l’autre est aussi vieux que la démocratie elle-même. Si l’on traduit souvent aujourd’hui ces deux termes par « liberté d’expression », ils ne sont absolument pas synonymes. Dans la Grèce antique, isêgoria désignait l’égalité du droit à la parole de tous les citoyens dans l’assemblée du peuple ; parrêsia, la liberté de dire ce qu’on veut, comme on veut, quand on veut et à qui on veut.   John Stuart Mill estimait que, en démocratie, la principale menace pour la liberté d’expression n’émanait pas de l’État mais de la « tyrannie sociale » exercée par les citoyens. Et pourtant, aujourd’hui, les défenseurs des libertés publiques qui se réclament de l’héritage de Mill ne parviennent pas à réfuter les argu­ments de leurs opposants en ­matière de liberté d’expression et d’égalité, ou même simplement à y répondre.   Il est fascinant de constater à quel point les deux définitions antiques de la liberté d’expression ont façonné l’idée que nous nous faisons de la démocratie libérale. Surtout, savoir qu’il n’y a pas une mais deux conceptions de la ­liberté d’expression, et qu’elles sont souvent en tension sinon en conflit ouvert, aide à comprendre la tournure pénible que prennent les débats actuels, à la fois aux États-Unis et en Europe – et pourquoi l’on a si souvent le sentiment d’assister à un dialogue de sourds.   Des deux conceptions antiques de la liberté d’expression l’isêgoria est la plus ancienne. Le terme remonte au Ve siècle avant notre ère, même si la date à ­laquelle fut réellement instaurée la pratique démocratique autorisant n’importe quel citoyen à prendre la parole à l’assemblée fait débat chez les historiens. Le terme signifie littéralement « égalité de parole en public ». Le verbe agoreuein, dont il dérive, a la même racine qu’agora, la place publique où le peuple se réunit et discute.   Dans la démocratie athénienne, cette idée de s’adresser à une assemblée infor­melle dans l’agora a donné naissance à une configuration plus formelle, l’ecclé­sia, ou assemblée des citoyens. Le héraut annonçait : « Qui demande la ­parole ? », puis le volontaire gravissait les marches du bema, la tribune de l’orateur. En théorie, l’isêgoria signifiait que tout citoyen athénien de bonne réputation avait le droit de participer aux débats et d’essayer de convaincre ses concitoyens. En pratique, le nombre de participants était plutôt faible, limité à des orateurs accomplis et aux vieux hommes d’État assis au premier rang.   Bien qu’Athènes n’ait pas été la seule démocratie de l’Antiquité, le principe athénien de l’isêgoria fut immédiatement perçu comme quelque chose d’unique. L’historien Hérodote désignait même le régime politique d’Athènes sous le terme non pas de demokratia mais d’isêgoria. Selon Démosthène, orateur et homme d’État du IVe siècle avant notre ère, la Constitution athénienne était fondée sur les discours (politeia en logois), et ses citoyens avaient fait de l’isêgoria leur mode de vie. Mais, pour ses détracteurs, l’isêgoria était une anomalie. Ainsi, un auteur athénien surnommé le Vieil Oligarque se plaignait que même les esclaves et les métèques bénéficiaient de l’isêgoria, si bien qu’il n’était « pas même permis de les frapper » comme on pouvait le faire ailleurs.   Le Vieil Oligarque a peut-être forcé le trait à des fins comiques, mais il n’avait pas entièrement tort : comme l’indique son étymologie, l’isêgoria se rapporte essentiellement à l’égalité, pas à la liberté. C’est à ce titre que ce principe est devenu le trait caractéristique d’Athènes, qui se distinguait des autres cités-États grecques non pas parce qu’elle excluait de la citoyen­neté les femmes et les esclaves (comme l’ont fait toutes les sociétés humaines jusqu’à récemment), mais parce qu’elle incluait les pauvres. Athènes a même pris des mesures pour rendre effective cette égalité d’accès à la parole publique en instaurant une indemnité journalière (le misthos, « salaire ») destinée aux ­citoyens les plus pauvres qui assistaient à l’assemblée ou officiaient comme jurés au tribunal populaire.   Ainsi, en tant que forme de liberté d’expression, l’isêgoria était fondamentalement politique. Sa concurren
te, la parrêsia, recouvrait un domaine plus vaste. Le terme signifie en gros « tout dire » et s’approche de l’idée de « franc-parler ». Parrêsia signifiait donc la franchise, la sincérité et le courage de dire la vérité, même quand celle-ci était dérangeante. Celui qui pratiquait la parrêsia (le parrésiaste) était celui qui disait tout.   La parrêsia pouvait revêtir un aspect politique. Démosthène et d’autres orateurs insistaient sur le fait que ceux qui pratiquaient l’isêgoria à ­l’assemblée se devaient de dire franchement ce qu’ils pensaient. Mais le concept s’appliquait le plus souvent à l’extérieur de l’ecclésia, dans des cadres plus ou moins informels. Au théâtre, des dramaturges parrésiastes tels qu’Aristophane offensaient tout le monde en s’en prenant nommément à leurs concitoyens. Même Socrate en fit les frais. Mais les parrésiastes par excellence étaient les philosophes –les « amoureux de la sagesse » comme Socrate – qui s’adressaient à leurs concitoyens dans l’agora et leur disaient toutes les vérités qu’ils n’avaient pas envie d’entendre. Parmi eux figurait Diogène le Cynique, connu pour avoir vécu dans un tonneau, s’être masturbé en public et avoir ordonné à Alexandre le Grand de s’ôter de son soleil – tout cela, affirmait-il, pour révéler à ses concitoyens grecs l’arbitraire de leurs coutumes.   Le danger que la parrêsia fait courir à celui qui la pratique, en raison de la menace qu’elle suppose pour le pouvoir – qu’il s’agisse de monarques comme Alexandre ou de la majorité démocratique – fascinait Michel Foucault, qui en fit, dans les années 1980, le sujet d’un cycle de conférences à l’Université de Californie à Berkeley (le berceau du mouvement de contestation étudiant connu sous le nom de Free Speech Movement). La pratique de la parrêsia, observait Foucault, implique nécessairement une asymétrie de pouvoir et, par conséquent, l’existence d’un « pacte » entre l’audience qui s’engage à accepter des vérités dérangeantes et l’orateur qui prend le risque de leur dire la vérité et en assume les conséquences.   Si l’égalité était au cœur de l’isêgoria, la parrêsia était plutôt affaire de liberté, au sens de « licence » – qui est non pas un droit mais plutôt un privilège fragile accordé par les puissants selon leur bon vouloir. Dans la démocratie athénienne, cette autorité supérieure était exercée par la majorité des citoyens, qui conspuaient, voire chassaient de la tribune les orateurs qu’ils n’appréciaient pas. Cette version antique du no-­platforming, cette pratique consistant à priver de parole les tribuns qui heurtaient les sensibilités, pouvait avoir des conséquences funestes – comme l’attestent le procès et la condamnation à mort de Socrate, dont Platon avait été le disciple.   L’isêgoria et la parrêsia n’ont pas porté chance aux proches de Platon, et cela explique peut-être que le père de la philosophie occidentale n’ait guère accordé d’importance à ces deux concepts dans son œuvre. Platon avait sans nul doute remarqué que, malgré leurs différences, aucune de ces deux notions ne s’appuyait sur le logos, cette conception typi­quement grecque du discours au sens de « raison » ou de « logique ». Aristote, le disciple de Platon, définissait le logos comme la ­faculté qui fait que l’être ­humain est par nature un animal politique. Et pourtant, ni l’isêgoria ni la parrêsia ne font du logos la seule forme d’expression digne d’une égale liberté. C’est ce que semble avoir voulu dire Platon : comment une cité démocratique, qui se flatte de sa ­liberté d’expression sous toutes ses formes, ­a-t-elle pu condamner à mort Socrate pour avoir osé s’exprimer alors même qu’il avait voué sa vie au logos ?   Comme on pouvait peut-être s’y ­attendre, la parrêsia a mieux survécu que l’isêgoria à la disparition de la démo­cratie athénienne et a perduré en tant que figure rhétorique. Un millénaire après la chute de Rome, les humanistes de la Renaissance redonnaient un nouveau souffle à la parrêsia, devenue la qualité du conseiller qui s’adresse à un prince puissant dési­reux qu’on lui dise la ­vérité. Bien que souvent formulée en termes apologétiques, cette parrêsia conservait sa capacité à choquer. Les dures vérités qu’exposaient Machiavel et Hobbes à leurs futurs souverains allaient inspirer les futures générations de « libres-­penseurs ».   Les Européens du début de l’époque moderne disposaient d’une autre version de la tradition parrésiastique. Les premiers chrétiens avaient emboîté le pas à Diogène en répandant la « bonne nouvelle » contenue dans les Évangiles d’un bout à l’autre du monde gréco-­romain – une nouvelle qui ne fut vraisemblablement pas du goût du pouvoir romain. Beaucoup des chrétiens qui avaient embrassé le protestantisme après la Réforme pensaient qu’il fallait retourner à une forme authentiquement parrésiastique et délibérément offensive d’évangélisme pour rendre à l’Église la pureté du christianisme primitif. Les premiers quakers, par exemple, perturbaient les offices anglicans en conspuant le prêtre.   L’isêgoria a eu elle aussi ses héritiers modernes. Mais, en l’absence d’institutions démocratiques telles que l’ecclésia athénienne, l’isêgoria a nécessairement pris une forme différente. En Angleterre, la Déclaration des droits de 1689 (Bill of Rights), par exemple, garantissait « la liberté de parole et de débat au sein du Parlement ». Mais cela valait uniquement pour les membres de celui-ci, et seulement lorsqu’ils siégeaient à la Chambre. Pour tous ceux qui étaient privés de participation politique en bonne et due forme, l’isêgoria, en tant qu’égalité d’accès de tous les citoyens à la parole publique, allait migrer du forum physique à la sphère publique virtuelle.   Pour des philosophes tels que Kant et Spinoza, la « liberté d’expression » signifiait essentiellement la liberté intel­lectuelle de prendre part à l’échange public d’arguments. En 1784, cinq ans avant la Révolution française, Kant ­arguait que « l’usage public et libre de la raison » était un droit fondamental de tout citoyen ou être humain. De même, moins d’un siècle plus tard, Mill ne défendait pas dans De la ­liberté la liberté d’expression en tant que telle, mais plutôt la « liberté d’opinion et de discussion » individuelle dans le cadre de la recherche collective de la vérité. Si l’égalité qu’implique l’isêgoria reste essen­tielle pour ces penseurs, ils déplacent cependant la focale. Ce qui importe, ce n’est plus la parole – l’acte physique de s’adresser aux autres et de participer au débat –, mais l’exercice de la raison et l’échange d’idées et d’arguments, le plus souvent par écrit. Ainsi donc, en l’espace de deux millénaires, les Lumières ont fini par unir isêgoria et logos en une conception idéalisée de la liberté d’expression en tant que liberté réservée au discours raisonné et au débat rationnel dont Platon aurait été fier.   Cet idéal des Lumières centré sur le logos reste au cœur de la conception euro­péenne de la liberté d’expression. Les initiatives visant à criminaliser les propos haineux en Europe doivent beaucoup à Kant, qui voyait dans l’usage ­public de la raison « la plus inoffensive de toutes les libertés ». On ne peut pas en dire autant de la parrêsia de l’Anti­quité et des débuts de l’époque moderne, qui représentait un danger autant pour l’orateur que pour son audi­toire. C’est en effet parce que leur évangélisme parrésiastique heurtait les sensibilités religieuses de leurs voisins que tant de protestants évangéliques d’Europe ont dû fuir les poursuites (les persécutions, selon eux) et aller se réfugier dans un Nouveau Monde qui leur offrait davan­tage de liberté. On peut ainsi faire remon­ter l’exceptionnalisme américain aux XVIIe et XVIIIe siècles : les États-Unis accueillaient les évangéliques et les libres-penseurs, tandis que l’Europe gardait les philosophes.   Les débats autour de la liberté d’expression qui agitent actuellement les universités américaines montrent que les conceptions rivales que sont l’isêgoria et la parrêsia se portent bien. Quand des étudiants militants affirment que c’est au nom de la liberté d’expression qu’ils font taire certains intervenants – en les empêchant de prendre la parole, en faisant jouer la pression sociale ou en les censurant tout bonnement – on pourrait être tenté de les trouver hypocrites ou, au mieux, incohérents. Face à de tels arguments, les vieux fondamentalistes de la liberté d’expression tels que moi-même ont tendance à prêcher des convertis et à invoquer le premier amendement. Avec, dans la voix, un soupçon de désespoir à propos des « jeunes d’aujourd’hui » qui ne comprennent pas les fondements de la démocratie libérale.   Inutile de dire que les « jeunes » ne sont pas convaincus. Tandis que les trigger warnings, les safe places et le no-platforming 3 font les gros titres, des enquêtes successives indiquent qu’une évolution des mœurs plus subtile est en cours. Face à une génération persuadée que les discours haineux sont en soi une forme de violence ou de musel­lement, invoquer le premier amendement c’est être à côté de la plaque. La plupart de ces étudiants n’ont pas du tout l’im­pression d’être contre la ­liberté d’expression. L’important, pour eux, c’est que tout le monde ait un droit égal à la parole et la même possibilité d’accès à la tribune, afin que ceux qui ont toujours été exclus et marginalisés puissent être entendus et compter autant que les privilégiés. Ils revendiquent l’isêgoria, et à partir du moment où l’on en prend conscience, tout s’éclaire – y compris l’invocation de la parrêsia par leurs adver­saires, qui semblent parfois vouloir réduire la « liberté d’expression » au droit d’offenser.   Déceler les notions antiques à l’œuvre dans ces débats actuels permet à ceux d’entre nous qui sont attachés à la tradition parrésiastique américaine d’être mieux armés pour la défendre. Pour combattre les tenants modernes de l’isêgoria – et rappeler aux parrésiastes ­modernes pour quoi ils se battent –, il faut aller au-delà du premier amendement et s’en remettre à l’autre principe cardinal de la démocratie américaine, à savoir l’égalité. Le génie du premier amendement est de concilier isêgoria et parrêsia, en garantissant à tous les citoyens un droit et une liberté égales de « faire usage de la raison » et de dire ce qu’ils pensent. Sans cela, le ­pouvoir en place aurait tout le loisir d’octroyer cette liberté comme une ­licence accordée à certains et refusée à d’autres.   Dans des contextes où la Constitution ne s’applique pas, comme dans les universités privées, s’opposer à l’arbitraire est affaire de culture, pas de droit. Mais la question n’en est pas moins pressante. Comme le savaient bien les évangéliques, les contestataires et les provocateurs qui ont fondé la tradition parrésiastique américaine, quand les droits de tous deviennent les privilèges de quelques-uns, ni la liberté ni l’égalité ne peuvent durer.   — Ce texte est paru dans The Atlantic le 2 décembre 2017. Il a été traduit par Pauline Toulet.
LE LIVRE
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De la liberté de John Stuart Mill, Folio « Folio essais », 1990

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