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Gare au yéti !

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Près de 30 % des Américains continuent de croire à l’existence de Bigfoot, le yéti des Rocheuses. Aux abords du Loch Ness, les cars défilent, remplis de touristes qui espèrent voir un orteil du célèbre monstre. Qu’est-ce qui pousse des dizaines de millions de personnes à se laisser fasciner par ce genre d’imposture ?

« Mon Dieu, mais que faudrait-il leur montrer pour qu’ils prennent la chose au sérieux ? » se lamenta le traqueur de Bigfoot (1) René Dahinden, quand la plus célèbre vidéo du monstre fut dénoncée comme un canular par les experts du Museum d’histoire naturelle de New York, de la Smithsonian Institution et d’autres organisations reconnues. Tournée en 1967 dans le nord de la Californie par deux cowboys, Roger Patterson et Bob Gimlin, cette vidéo s’est enracinée dans la psyché nord-américaine. Sur ce film à l’image vacillante, tourné en 16 mm, on voit quelque chose s’éloigner à pas lourds à travers une clairière, qui pourrait être Bigfoot lui-même, ou bien un homme vêtu d’un costume de gorille. Au moment où elle passe derrière un tas de bois qui lui arrive à la cuisse, la créature se retourne et adresse un regard au cinéaste – et, au-delà, à la postérité du mythe – avant de disparaître. Comme le constatent les auteurs d’« Abominable science », la question de l’authenticité de la vidéo de Patterson et Gimlin ne pourra jamais être élucidée à 100 %, sans qu’au moins l’un de ces trois éléments fasse surface : « Un Sasquatch (2), mort ou vif, une nouvelle preuve écrite ou matérielle prouvant que le film est un faux, ou bien les aveux d’un des protagonistes. » Mais cela ne nous empêche pas, en attendant, de nous faire notre opinion à partir des indices qui entourent la vidéo. À commencer par la personnalité du cinéaste, Roger Patterson, un homme que sa propre famille et ses amis décrivent comme un « petit escroc extrêmement inventif rêvant de décrocher le gros lot », et qui « semble avoir arnaqué tous ceux qui ont croisé sa route ». Lorsqu’un individu qui gagne sa vie en vendant des produits dérivés consacrés à Bigfoot annonce qu’il part en expédition dans les bois pour filmer l’objet de sa passion, y parvient dès le premier jour puis récolte plus de 100 000 dollars pour sa peine, que doit-on en déduire ? Ceci : que la crédulité de notre espèce n’a pas de bornes. Daniel Loxton et Donald Prothero, les auteurs sceptiques d’« Abominable science », méritent des éloges pour cette riposte définitive contre un siècle de filouteries. Les 93 pages de notes à la fin du livre attestent la rigueur de leur travail de recherche. Et le ton compassionnel de l’ouvrage révèle l’amour véritable qu’ils portent à leur sujet – ou plutôt leurs sujets car, non contents de révéler les témoignages frauduleux et les preuves matérielles trafiquées sur lesquels repose la légende de Bigfoot, ils s’attaquent aussi au monstre du loch Ness, au yéti, au grand serpent de mer redouté par les marins d’antan et, enfin, au dinosaure du Congo, mieux connu sous le nom de Mokele Mbembe, « celui qui arrête le cours des fleuves ». Comprenant que ce n’est pas en tournant les gens en ridicule qu’on les gagne à sa cause, Loxton et Prothero se gardent d
offenser les millions de personnes qui croient aux mythes qu’ils décrivent. Ils sont bienveillants et prudents, mais déterminés : empreinte après empreinte, photographie après photographie, vidéo après vidéo, Loxton et Prothero attaquent à la racine les canulars et les erreurs qui ont engendré ce panthéon de monstres des temps modernes. (Peu après la publication de leur ouvrage, un scientifique d’Oxford a fait les gros titres pour avoir analysé l’ADN de deux échantillons de poils de « yéti », qui se sont révélés appartenir à un ours.) L’ensemble donne un livre plaisant, rempli d’illustrations et de photographies qu’on ne se souvenait plus d’avoir vues dans sa jeunesse. Bien sûr, certains chapitres se prolongent bien au-delà des nécessités de la démonstration, mais il faut pardonner aux auteurs : les « cryptozoologues » – c’est le nom que se donnent les chasseurs de monstres ou « cryptides » – sont une engeance particulièrement obstinée. Jugez vous-mêmes : le 10 avril 1933, King Kong sortit au cinéma, et fit salle comble à Londres ; l’une des scènes mémorables du film montrait l’attaque nocturne d’un monstre aquatique au long cou. Quatre jours plus tard, le monstre du loch Ness fut aperçu pour la première fois – un habitant des profondeurs doté d’un long cou, inspiré de toute évidence, comme celui de King Kong, des fossiles de dinosaures qui avaient récemment frappé l’imaginaire collectif. Dès lors, les témoignages de personnes convaincues d’avoir aperçu Nessie (3) se sont mis à affluer, accompagnés d’un cortège de photographies floues, de vidéos obscures, de gros titres de journaux. Les touristes ont à leur tour accouru en masse et, dès 1934, la circulation de cars le long du loch devint si dense qu’il fallut adopter de nouveaux règlements pour réguler le flot des véhicules sur la route. Et tant pis si la plus célèbre photographie de Nessie, prise par Marmaduke Wetherell en 1934, s’est révélée être un faux, à la suite des déclarations du fils de l’intéressé ; peu importe que les expéditions d’exploration au sonar aient passé le lac entier au peigne fin, successivement en 1962, 1968, 1969, 1970, 1981, 1982, 1987 et 2003, sans parvenir à trouver quoi que ce soit qui dépasse la taille d’un phoque. La légende survit et les hôtels aussi. Mais, vous répéteront les convaincus, l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence, comme nous l’a appris Sherlock Holmes (et on peut noter, à la suite de Loxton et Prothero, qu’Arthur Conan Doyle a, sans le faire exprès, préparé le terrain à tout cela, avec son livre Le Monde perdu, où cohabitent humains et plésiosaures). Dans un cas comme celui-ci, cependant, le distingo est flou. Si Nessie existe, il a une peau qui échappe aux radars, comme le revêtement de certains hélicoptères de combat américains. Dans le même ordre d’idées, il faut croire que le dinosaure du Congo a effacé les traces fossiles attestant son existence au cours des soixante-cinq derniers millions d’années, de même que la peau et les os de Bigfoot se dissolvent quand il meurt, seule manière d’expliquer pourquoi personne n’est parvenu à découvrir le moindre cadavre dans une zone aussi fréquentée. Et alors ? Pourquoi les adultes ne pourraient-ils pas inventer une petite souris à leur usage, même s’ils n’ont plus de dents de lait ? Pourquoi condamner quelques entourloupes sans malice si elles permettent au quidam d’aller se promener dans la nature et à l’industrie du tourisme d’engranger quelques dollars ? C’est la question que pose le dernier chapitre du livre – sans doute le plus stimulant – où les auteurs se demandent ce qui pousse les gens à croire aux monstres. Loxton, qui se qualifie lui-même d’homme « prêt à gober n’importe quoi (…) qui a fini par devenir un “sceptique professionnel” », n’a rien contre la chasse aux monstres. « L’amour des mystères cryptozoologiques pourrait bien apporter les mêmes bienfaits pédagogiques que ceux promus par les défenseurs de la science : l’amour du monde naturel et des expériences permettant de se confronter aux exigences de la preuve scientifique », à en croire Loxton. Cela peut même fonctionner comme un « “marchepied” pour accéder aux vrais ouvrages scientifiques », comme il en a fait lui-même l’expérience. Autre son de cloche chez Prothero, qui a enseigné la géobiologie à Caltech et est actuellement chercheur associé au département de paléontologie des vertébrés à l’université de Los Angeles. « Non seulement elle fait perdre du temps et de l’argent, mais la croyance répandue dans l’existence des cryptides pourrait bien nourrir, d’une manière plus générale, la culture de l’ignorance, la pseudoscience, et le rejet de la science », ce qui, pour le coup, est réellement nuisible. Que l’on songe à l’idée discréditée, mais encore très populaire, selon laquelle les vaccinations de routine peuvent rendre les enfants autistes. Ou à la résistance obstinée à la théorie de l’évolution, toujours vivace, notamment aux États-Unis. La liste est longue, et le pas est vite franchi entre le canular local inoffensif et la propagande pernicieuse à l’échelle mondiale. Si 29 % des Américains et 21 % des Canadiens croient, encore aujourd’hui, à l’existence de Bigfoot, faut-il s’étonner qu’une proportion encore plus grande d’électeurs, dans chacun de ces pays, refuse de croire que le réchauffement climatique résulte de l’activité humaine ? Cela pourrait conduire quelqu’un, même athée, à se lamenter en ces termes : « Mon Dieu, mais quelle preuve leur faut-il ? »   Cet article est paru dans la Literary Review of Canada. Il a été traduit par Adrienne Boutang.
LE LIVRE
LE LIVRE

Abominable science ! de Daniel Loxton, Columbia University Press, 2013

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