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Get up, stand up !

Descendant d’esclaves fugitifs, enfant des ghettos de Kingston, Bob Marley a fait du reggae l’étendard du combat anticolonial. Trente ans après sa mort, et avec 50 millions d’albums vendus, sa musique n’a jamais été aussi influente. Écoutées dans le monde entier, ses chansons qui célèbrent l’amour et l’insoumission servent à contester la tyrannie. Get Up, Stand Up est aujourd’hui l’hymne d’Amnesty International.


Bob Marley par Paul Weinberg
Bob Marley est mort prématurément d’un cancer le 11 mai 1981, à l’âge de 36 ans. Il était connu des jeunes du monde entier, mais peu de gens pressentaient alors la notoriété qui serait la sienne. Né en Jamaïque, il est le seul artiste du tiers-monde à être entré au panthéon du rock’n’roll. En 1999, la BBC a consacré One Love « chanson du millénaire » ; la même année, le magazine Time décrétait Exodus « meilleur album du XXe siècle ». Désigné en 2001 troisième plus grand parolier de tous les temps par un sondage de la BBC (derrière Bob Dylan et John Lennon), Marley a vendu quelque cinquante millions de disques dans le monde. Près de trente ans après sa mort, il n’existe probablement aucun pays où l’on ne connaisse ses chansons, ballades ironiques et hymnes guerriers aux mélodies douces ou entraînantes. Elles racontent l’histoire bien connue des esclaves noirs, amenés le plus souvent d’Afrique occidentale pour trimer dans les champs d’indigo et de canne à sucre de la Jamaïque. Comme beaucoup de jeunes de sa génération – venus de la campagne pour travailler à la capitale, échouant dans ses bidonvilles en pleine expansion –, Marley s’imprégna des courants politiques et musicaux qui traversaient l’île un peu avant et après l’indépendance de 1962. On y trouvait les negro spirituals entonnés dans les églises en bardeaux, les chants folkloriques sur lesquels on peinait et dansait dans les champs, mais aussi des rythmes plus neufs venus des alentours (le mambo de Cuba, le calypso de Trinidad), sans oublier, grâce au transistor, le rhythm’n’blues américain.   Un p’tit gars trouillard et mal fagoté Dans une ville, Kingston, regorgeant d’artistes et d’entrepreneurs désireux de forger une nouvelle culture nationale, Marley et ses pairs ont mis ces musiques à l’unisson de leurs vies de marginaux. Né à la fin des années 1960, dans les studios d’enregistrement nichés près du port, le reggae alliait de douces harmonies vocales à un nouveau rythme étrange. Auteur-compositeur ingénieux, doublé d’un interprète électrisant, Bob Marley a créé une musique dont les « sanglots sourds », comme l’écrit le poète caribéen Derek Walcott, évoquent une « tristesse aussi réelle que l’odeur de la pluie sur la terre sèche ». En utilisant la langue de la Bible pour chanter l’amour et la révolution, l’émancipation et la liberté. À l’époque de leur écriture, ses complaintes évoquaient pour beaucoup, notamment en Afrique, les espoirs nés de la décolonisation. Aujourd’hui, elles transcendent ce contexte, et on les entend de Liverpool à Lagos, du Tennessee au Tibet en passant par Sydney et São Paulo. Né en 1945 dans les collines de la paroisse de Saint Ann, Robert Nesta Marley descendait des « Marrons », ces esclaves fugitifs qui ont combattu pendant près de deux siècles les Britanniques. Sa mère, Cedella Malcolm, était une jeune paysanne noire de 18 ans ; son père, un Kingstonien blanc d’une soixantaine d’années, prétendait (faussement, semble-t-il) être britannique. Le jeune Nesta passa sa petite enfance dans le hameau poussiéreux de Nine Miles, mais vint habiter à Kingston vers l’âge de 12 ans. À Trenchtown, l’ancien bidonville qui avait absorbé l’exode rural d’après-guerre, Marley vit de ses propres yeux la pauvreté des sufferahs (« victimes », en argot jamaïcain) dont il chantera plus tard les aspirations. Dans Before the Legend, une biographie passionnée mais inégale, Christopher John Farley, ancien critique musical au Time passé au Wall Street Journal, décrit le jeune Marley comme un « p’tit gars trouillard » mal fagoté, cible facile des petites frappes de la ville. Il avait le teint clair des membres de la bourgeoisie, mais pas leur statut social. Adulte, il dirait « n’avoir aucun préjugé envers [lui]-même ». Il semble toutefois probable, comme le soutient Farley, que la trajectoire de Marley à partir de l’adolescence ait tenu en partie au désir de faire ses preuves auprès de ses camarades noirs. La thèse centrale de l’ouvrage de Farley est parfaitement juste : l’histoire de la musique jamaïcaine des jeunes années de Marley aura une influence décisive sur l’histoire de la musique populaire du XXe siècle en général. Notamment en semant les graines qui permettraient l’éclosion, dix ans plus tard, du hip-hop. DJ Kool Herc (né Clive Campbell), généralement considéré comme l’inventeur de cette musique dans le New York des années 1970, était un immigré d’origine jamaïcaine, qui avait grandi en regardant les disc-jockeys de Kingston « toaster » – déclamer des paroles sur les parties instrumentales de leurs disques – dans les fêtes de la ville. À son arrivée dans la capitale, Marley fait volontiers l’école buissonnière. Vers 15 ans, il a presque totalement abandonné les cours. Il travaille brièvement comme soudeur, mais passe l’essentiel de son temps à rêver de faire carrière dans l’industrie musicale qui a poussé là comme champignons après la pluie. À 16 ans, il sort son premier 45-tours, une comptine aphoristique intitulée Judge Not, produite par Beverley’s Records à la veille de l’indépendance de 1962. L’année suivante, il forme son premier groupe. Il passe alors son temps à écouter des formations américaines et inventer des harmonies avec deux amis du quartier, Winston McIntosh, qui se fait appeler Peter Tosh, et Neville Livingston, qui prendra le nom de Bunny Wailer. Le trio, The Wailers, enregistre bientôt avec les meilleurs musiciens de l’île pour le compte de Sir Coxsone, propriétaire de Studio One, le studio d’enregistrement le plus important de la Jamaïque. Leur répertoire comprend notamment des reprises des Beatles et des morceaux inspirés des textes sacrés, que Marley mettra plus tard au goût du jour, comme One Love. Malgré tous les disques des Wailers vendus par Sir Coxsone (en février 1964, la chanson Simmer Down inaugure une longue série de premières places au hit-parade jamaïcain), les membres du groupe ne perçoivent pas de droits d’auteur et vivotent du maigre pécule versé chaque semaine par le producteur. Marley dort souvent à même le sol du studio.   Marley a fait de la secte rastafari un synonyme de reggae En 1972, le film The Harder They Come, du Jamaïcain Perry Henzell, rencontre un succès inattendu au Festival de Venise. Le chanteur reggae Jimmy Cliff y interprète un habitant des bidonvilles venu de la campagne, qui tombe dans la délinquance ; héros populaire, il se réfugie au studio pour enregistrer des tubes tout en essayant d’échapper aux flics. Accompagné d’une superbe bande-son avec certai
ns des meilleurs concerts de Kingston, ce film a fait connaître le reggae et sa culture au monde entier. Marley a alors 27 ans et plusieurs tubes locaux à son actif. Il a épousé Rita Anderson, qui chante parfois avec lui. Et commence à être attiré par le mouvement rastafari, le courant religieux dont il fera un synonyme de reggae. Ses textes sont de plus en plus influencés par le langage biblique et politique propre aux rastas jamaïcains. La secte est née à Kingston en 1930, quand un groupe de disciples du leader noir Marcus Garvey célèbre le couronnement de l’empereur éthiopien Hailé Sélassié Ier, y voyant la réalisation de la prophétie de Garvey, qui aurait enjoint de « regarder vers l’est où un roi noir sera couronné (1) ». Aux yeux des rastafariens, pour qui Sélassié était le Christ vivant, la réputation de dictateur vaniteux qu’il se forgerait bientôt importait moins que sa stature de souverain du dernier territoire non colonisé d’Afrique. Les membres démunis de la secte – dont les musiciens de Kingston qui ont fait connaître cette foi aux Wailers – scandaient le nom de Sélassié au son des tambours lors de cérémonies et chantaient des hymnes au « retour » vers une Sion éthiopienne. Élaborant une eschatologie complexe à partir de la version anglicane de la Bible (la Bible du roi Jacques), ils modelaient leur attitude et leur langage sur les Écritures : désapprouvant la médecine moderne et refusant de manger de la viande, ils encourageaient la consommation rituelle de marijuana (pour « bien méditer », selon leur interprétation de l’Ancien Testament), louaient « Jah » (le nom donné à Sélassié, en référence à Jéhovah) et méprisaient « Babylone » (l’Occident capitaliste corrompu). Ils interdisaient aussi de se couper les cheveux, appliquant le précepte du Lévitique, XXI, 15, suivi par Samson : « Les sacrificateurs ne se feront point de place chauve sur la tête. » À l’été 1972, quand Bunny et Peter rejoignent Bob, en tournée à Londres, tous trois ont déjà commencé à se laisser pousser les cheveux sous forme de tresses noueuses et emmêlées : les dreadlocks. À l’automne, les Wailers rencontrent Chris Blackwell, descendant d’une riche famille coloniale qui a grandi à Kingston et fondé à Londres une maison de disques, Island Records, qui vient de sortir la bande originale de The Harder They Come. Blackwell leur offre quatre mille livres pour faire un album : c’est leur premier vrai salaire. Le soutien du producteur représentait plus qu’une simple prise de risque. Certes, le reggae avait déjà fait quelques apparitions au hit-parade britannique, mais la plupart des dirigeants de l’industrie musicale considéraient encore le genre comme juste bon pour les 45-tours. À Kingston, où il se rend pour vérifier la pertinence de son investissement, Blackwell est stupéfié par la musique que lui joue Marley. Des harmonies en voix de fausset par-dessus la guitare rythmique, de splendides mélodies soutenues de façon incongrue par une basse électrique, une batterie syncopée subtilement mise en avant… Pour gagner à ces sons exotiques les jeunes Britanniques admirateurs de stars comme Eric Clapton, Blackwell demande à Wayne Perkins, un musicien blues-rock de l’Alabama, de superposer aux airs des Wailers des parties de guitare électrique solo. Marley, d’abord sceptique, change d’avis en entendant la couleur subtile ajoutée par l’Américain. Il signifie son approbation en lui offrant une bouffée de son joint de marijuana. Mais Perkins, qui est blanc, est exclu de la photo de groupe prise pour illustrer la jaquette de Catch a Fire et de la tournée britannique entreprise par les Wailers à sa sortie. Le charme de Marley émane du même mélange de mystique « tribale » et de rock électrique qui s’est révélé si puissant chez Jimi Hendrix. Mais son jeu, contrairement à celui d’Hendrix, se devait d’être visiblement jamaïcain, et donc noir. Si le son était un mélange, les chansons ne laissaient aucun doute sur le milieu et l’histoire dont elles émanaient. En témoigne cet extrait de Slave Driver :

Every time I hear the crack of a whip my blood runs cold I remember on the slave ship how they brutalize our very souls Today they say that we are free only to be chained here in poverty…

(« Chaque fois que j’entends le claquement d’un fouet, mon sang se glace. Je me rappelle sur les bateaux négriers, comment ils brutalisaient jusqu’à nos âmes. Aujourd’hui, ils disent que nous sommes libres, mais nous sommes enchaînés par la pauvreté. »)

À l’automne 1976, après une série d’albums et de tournées encensés par la critique, Marley est en passe de devenir une star mondiale. Le succès de son premier disque avait été suivi de Burnin’ (1973), sur lequel figure Get Up, Stand Up, qui deviendra l’hymne d’Amnesty International. Peu après Burnin’, Bob, Peter et Bunny s’étaient séparés pour poursuivre des carrières solo. Le premier album de Marley sans les Wailers, le sublime Natty Dread (1974), contient la ballade nostalgique No Woman, No Cry. Cette berceuse romantique évoquant la vie dans les cités de Kingston est probablement sa chanson la plus connue :

I remember when we used to sit In the government yard in Trenchtown And then Georgie would make the fire light (I say) Logwood burning through the night Then we would cook cornmeal porridge (I say) Of which I’ll share with you My feet is my only carriage (and so) I’ve got to push on through But while I’m gone Everything’s gonna be alright Everything’s gonna be alright… No woman, no cry No woman, no cry

(« Je me souviens du temps où on s’asseyait dans la cour de la cité de Trenchtown, Et Georgie allumait le feu, toute la nuit le bois brûlait, Puis on cuisinait notre bouillie de maïs Que je partageais avec toi. Mes pieds sont mon seul véhicule, C’est pourquoi je dois y aller. Mais pendant que je serai parti Tout ira bien Tout ira bien… Non femme, ne pleure pas Non femme, ne pleure pas »)

En 1976, Rastaman Vibration contient le premier morceau de reggae à passer avec une certaine fréquence à la radio américaine : Roots, Rock, Reggae, dont les paroles prédisent ironiquement le succès de Marley (« Je veux que mon peuple voit / Nous culminons au top 100 / Tout comme un puissant rasta ») et expriment le désir du chanteur de pénétrer le marché de la musique populaire noire. Le disque, vendu dans une pochette imitant la toile de jute – parfaite pour rouler des joints dessus –, devient la coqueluche des dortoirs. Le fait d’atteindre la célébrité aux États-Unis d’abord auprès des étudiants blancs – pour qui Marley est autant un emblème de la marijuana qu’un musicien – plutôt qu’auprès des Noirs l’ennuie. Mais, désirant la gloire, il semble avoir adopté tous ceux qui tombaient sous son charme, quelle que fût leur race. Pour les rastafariens, de plus en plus nombreux en Jamaïque, Marley atteint alors au statut de prophète. Appelé simplement « Monsieur Musique » sur les ondes de l’île, il vit désormais dans une grande maison située dans le même quartier chic que le Premier ministre Michael Manley. Mais Marley n’a pas tant quitté son ancien ghetto de Trenchtown qu’il ne l’a emporté avec lui. La propriété fait office de lieu de vie, de répétition et de piaule de dépannage pour une ribambelle de « frangins » et de parasites. Et l’esprit communautaire qui y règne s’étend aussi au sexe. Bien que Marley ait eu trois enfants avec Rita dans les premières années de leur mariage, il a eu dans les années 1970 d’autres liaisons, dont sont nés d’autres enfants.   Fuir les guerres de parti et les politrucs de la Jamaïque Mais, au moment où Marley rassemble sa cour sur les hauteurs chics de la capitale, les quartiers du centre sont aux mains d’une vingtaine de seigneurs de la guerre. Les gangs se disputent des territoires au nom des deux partis politiques du pays : le People’s National Party (PNP), de gauche, dirigé par le charismatique Michael Manley, et le Jamaican Labor Party (JLP), de centre droit, conduit par Edward Seaga, ancien anthropologue et producteur de disques. À la veille de l’élection de 1976 qui doit décider si le PNP de Manley gouvernera quatre ans de plus, les gangs partent en guerre. Marley, pourtant ami de Manley et réceptif à ses idées socialistes, fuit ce qu’il appelle les politrucs. Dans une ville où le choix d’un parti dépend d’abord de l’appartenance politique des durs qui protègent le pâté de maisons, Marley entretient une image publique neutre. Pourtant, quand le photographe David Burnett réalise en mars 1976 une magnifique série de portraits de Marley chez lui – souriant dans son jardin avec une guitare acoustique –, il saisit une vie idyllique sur le point de s’achever. Quelques jours avant le concert « Smile Jamaica », organisé pour tenter de calmer la violence, une bande armée défonce le portail de la maison de Marley. Des coups de feu retentissent. Le chanteur, en train d’éplucher un pamplemousse dans la cuisine, reçoit une balle dans le bras gauche. Il tient pourtant à jouer le surlendemain soir, brandissant dans un geste de défi son membre blessé devant une foule de plusieurs milliers de personnes. Il quitte néanmoins l’île dès le lendemain matin, pour plus d’un an. Vivant parmi les émigrés antillais de Grande-Bretagne, Marley décide que son nouvel album aura pour base le récit biblique de l’Exode. Une histoire qui raconte la délivrance de l’esclavage, mais aussi le retour vers la terre natale, ou l’exil loin d’elle. Ces thèmes n’évoquent pas seulement pour lui sa fuite de Jamaïque et la vie d’errance dont il pressent qu’elle sera désormais son lot ; ils font aussi écho à l’expérience vécue par les masses d’Antillais, et d’émigrés du monde entier, qui traversent océans et déserts dans l’espoir d’une « vie meilleure ». Pendant les quatre ans qui s’écouleront entre la sortie d’Exodus et cette belle journée de mai où le corps de Marley sera enterré sur le coteau de Saint Ann où il est né, le chanteur aura parcouru la planète en tous sens, remplissant les stades de Tokyo à Milan, d’Auckland à Libreville. À la fin, il est devenu le symbole et le porte-parole des aspirations anticoloniales des opprimés du monde entier.   Lutter pour la liberté mais rester sceptique vis-à-vis de tous Le concert le plus célèbre de Marley est sans doute celui qu’il donna le 18 avril 1980 pour marquer la chute du dernier avant-poste de l’empire en Afrique, la Rhodésie, au moment où elle devient la nation souveraine du Zimbabwe. La foule ne peut alors pas voir sa santé déclinante. Mais les membres du groupe l’observent après les spectacles retirer sa botte droite pleine de sang. En juillet 1977, on lui a diagnostiqué un mélanome malin de l’orteil. Le cancer allait gagner l’estomac, le foie, le cerveau, pour finir par le tuer. Sa dernière tournée prend fin prématurément, le 23 septembre 1980. L’apogée du concert qu’il donne à Pittsburgh, ce soir-là, est un nouveau morceau, Redemption Song, où Marley évoque une dernière fois la nécessité de l’émancipation. Visiblement souffrant, il porte au majeur de la main gauche une bague noire et or que le petit-fils de Sélassié lui a donnée. Elle a appartenu à l’empereur en personne et, des millénaires plus tôt, dit-on, au roi David. Mais la croyance de Marley en une divinité terrestre était moins messianique que fondamentalement humaniste. « Si tu sais ce que vaut la vie, dit Get Up, Stand Up, tu chercheras la tienne sur terre. » Son insistance à penser que les mortels peuvent créer le royaume de la vertu ici-bas allait de pair avec une méfiance plus implicite envers la fondation de Sion dans les obscénités du sang ou de la terre. Les droits qui méritaient à ses yeux d’être défendus n’étaient pas les droits civiques émanant d’États souverains, mais les droits humains plus abstraits dont il ne pensait pas pouvoir confier la défense aux hommes politiques – pas même à un leader comme Robert Mugabe, qui avait contribué à libérer l’Afrique –, comme il le comprit lors de son concert historique à Harare. « Chaque homme a le droit de décider de sa destinée », disent les paroles de Zimbabwe, la chanson que Marley a enregistrée pour les guérilleros de la Zanu-PF de Mugabe en 1979. Le concert de Marley, le soir où l’Union Jack fut remplacé par le nouveau drapeau coloré du pays, fut interrompu par l’intervention de la police, qui aspergea de gaz lacrymogènes la foule restée à l’extérieur du stade. Le chanteur déclina alors l’invitation de ses hôtes à se produire dans tout le pays. Aujourd’hui, les opposants utilisent ses textes pour dénoncer le pouvoir de Mugabe lors des manifestations, ce même Mugabe qui s’était approprié l’image de Marley pendant la guerre d’indépendance : on le voyait le poing levé sur la pochette d’une édition locale de l’album Zimbabwe. Aux yeux de ses admirateurs, Marley symbolise non seulement la lutte pour la liberté mais aussi le scepticisme. Il est l’auteur de chansons qui dénoncent les souffrances de la vie dans la Babylone qu’il détestait – mais prouvent que cette oppression pouvait, comme le dit un de ses textes, être « brutalisée par la musique ».   Cet article est paru dans la New York Review of Books, le 9 avril 2009. Il a été traduit par Béatrice Bocard.
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