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Heureux, les enfants du Net !

Qui ne s’est jamais inquiété de voir son gamin rester enfermé par une belle journée ensoleillée, scotché à son ordinateur ? Quel parent ne s’est jamais demandé : « Mais qu’est-ce qu’ils ont donc qui ne va pas ? » Ils, ce sont les enfants du numérique, élevés à l’ombre du Web et des jeux vidéo, et qui paraissent si différents. Eh bien, les parents peuvent se rassurer. Auteur d’une véritable radiographie de cette génération, financée par de grandes entreprises, le Canadien Don Tapscott est formel : si différence il y a, elle est positive. « Les enfants du Net sont plus malins, plus rapides et plus ouverts à la diversité que leurs prédécesseurs », écrit-il. Imagerie cérébrale et enquête sociologique à l’appui.

En tant que père d’un garçon de 11 ans, je me demande souvent ce qui ne va pas chez les gosses d’aujourd’hui. À l’exception de mon fils, bien sûr, ils ne semblent pas très éveillés. Ils paraissent impudemment narcissiques, apathiques, dénués de compétences sociales. Et même les meilleurs sont affreusement accros aux jeux vidéo. Comment un garçon par ailleurs sain comme le mien peut-il passer cinq heures de suite à jouer à World of Warcraft par une belle journée ensoleillée, au lieu de sortir dehors taper dans un ballon ?   La génération la plus nombreuse Dans Grown Up Digital, Don Tapscott tente de briser les clichés négatifs en vogue sur les enfants de la Net génération, qui ont aujourd’hui entre 11 à 31 ans. Et son livre donne des raisons d’espérer aux parents nés pendant le baby-boom, dont je suis. « Première génération globale de l’histoire de l’humanité, les enfants du Net sont plus malins, plus rapides et plus ouverts à la diversité que leurs prédécesseurs, écrit Tapscott. Ils sont très soucieux de justice et s’intéressent de près aux problèmes de leur société ; ils sont généralement impliqués dans une activité associative à l’école, au travail ou dans leur quartier. » Nous devons déjà à Don Taspcott, qui enseigne le management à l’université de Toronto, onze livres en tant qu’auteur ou coauteur, parmi lesquels Growing Up Digital. The Rise of the Net Generation (« Grandir à l’ère numérique. L’avènement de la Net génération »), publié en 1997. Son nouvel ouvrage, qui en constitue la suite, s’appuie sur près de dix mille entretiens réalisés dans le cadre d’un projet de recherche qui a coûté 4 millions de dollars, mené par sa société de consultant nGenera Innovation Network et financé par de grandes entreprises. Don Taspcott souligne d’abord que la Net génération est la génération la plus nombreuse de notre histoire. Plus de 81 millions d’Américains sont nés entre 1977 et 1997, représentant aujourd’hui 27 % de la population. Par comparaison, il n’y eut « que » 77 millions de baby-boomers, ces individus nés en 1946 et 1964 qui constituent désormais 23 % de la population. Mais, aux yeux de l’auteur, la principale différence tient surtout au fait que les jeunes utilisent Internet depuis leur naissance. Leurs parents étaient des enfants de la télé, qu’ils regardaient en moyenne 22
,4 heures par semaine ; eux ne consacrent que 17,4 heures au petit écran, mais passent 8 à 33 heures sur le Net. Or, tandis que la télévision est fondamentalement un moyen de diffusion à sens unique, ne demandant qu’une participation passive, Internet est un média collaboratif qui sollicite le concours simultané de multiples utilisateurs dans le monde entier. Tapscott consacre ainsi un chapitre entier à étudier la manière dont les enfants du Net utilisent déjà leur pouvoir collectif pour transformer la société, comme l’a montré leur influence sur la campagne présidentielle de Barack Obama. Même si son livre a été imprimé peu après les primaires démocrates, l’auteur avance une interprétation sans équivoque sur la signification à long terme du phénomène. Il décrit comment Obama s’est appuyé sur les sites sociaux interactifs comme Facebook et MySpace, qui ont drainé des millions de petits donateurs, pendant qu’Hillary Clinton comptait sur des médias relativement anciens comme la télévision et le courrier électronique, attirant un bien plus petit nombre de bien plus gros donateurs.   Compétences spatiales Tapscott dégage les huit règles qui caractérisent la plupart des membres de la Net génération : ils attachent du prix à la liberté ; veulent des produits personnalisés ; adorent le travail en commun ; examinent tout minutieusement ; tiennent à la probité des institutions et des entreprises ; veulent s’amuser, même à l’école ou au travail ; pensent que la vitesse est normale en tout ; et considèrent que l’innovation permanente fait partie de la vie. Et il cite les récentes révélations de l’imagerie cérébrale et autres études scientifiques sur le développement de l’enfant pour étayer sa thèse principale : l’usage d’Internet transforme radicalement – et améliore – la façon dont fonctionne le cerveau. Soulignant que les niveaux de QI ont progressé de trois points par décennie depuis la Seconde Guerre mondiale – quels que soient le niveau de revenus, la race ou la région –, Tapscott soutient que les enfants du Net ont aussi développé des aptitudes précieuses que ne mesurent pas les tests standards : « Non seulement les habitués des jeux vidéo remarquent plus de choses, mais ils ont aussi des compétences spatiales très développées, utiles aux architectes, aux ingénieurs et aux chirurgiens. » Don Tapscott n’est cependant pas sans réserves à l’égard de cette génération. Ainsi, 77 % des jeunes qu’il a interrogés – chiffre énorme – ont reconnu avoir téléchargé de la musique sans payer. Et « la plupart ne voient pas cela comme du vol ; sinon, ils le justifient de différentes manières. Soit parce que les maisons de disques sont à leurs yeux de grosses entreprises qui n’ont que ce qu’elles méritent. Soit parce qu’ils jugent périmée l’idée de propriété artistique. Certains pensent même qu’ils rendent service aux petits groupes musicaux. » Don Tapscott déplore aussi le fossé scolaire croissant entre les « excellents » et les « faibles » de la Net génération. Si le pourcentage de jeunes poursuivant des études supérieures a fortement augmenté entre 1970 et 2003, de nombreux adolescents quittent aussi le système scolaire avant la fin du secondaire ; et, à 15 ans, les jeunes Américains se classent dans le dernier tiers du tableau en maths et au milieu en sciences, lors des enquêtes internationales les comparant aux lycéens des autres pays développés. Mais la critique la plus sévère de Tapscott à l’égard des enfants du Net est qu’ils « ruinent la protection future de leur vie privée » en divulguant quantité de renseignements personnels ainsi que des photos et des vidéos potentiellement compromettantes sur la Toile. « Ils disent que cela leur est égal, que l’essentiel est de partager. Mais je dois parler ici avec la voix de l’expérience : un jour, tout cela se retournera contre eux, lorsqu’ils postuleront à un poste à responsabilité dans une entreprise ou une administration. » Le livre a bien quelques défauts. Il a tendance à se répéter, parfois mot pour mot : que les enfants du Net sont « plus malins, plus rapides et plus ouverts à la diversité que leurs prédécesseurs » est écrit page 6, puis à nouveau page 10. Plus agaçant encore, ce penchant pour les affirmations enthousiastes et sans nuances du genre : « Ces gosses ont tout compris. » Il n’empêche, Grown Up Digital est une lecture incontournable pour les baby-boomers, voire pour tous ceux qui sont nés avant 1977. Car, comme l’observe Tapscott, « si vous comprenez la génération Internet, vous comprendrez l’avenir ». Et, comme mon fils me le dit souvent, l’avenir commence aujourd’hui.   Ce texte a été publié par le New York Times le 20 décembre 2008. Il a été traduit par Laurent Bury.
LE LIVRE
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Enfants de l’ère numérique. Comment la Net génération change votre monde de Max Weber entre démons et passions, McGraw-Hill

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