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C’est toi, Kolya ?

Kolya a fait la guerre. Laquelle ? On ne le saura pas. Cet homme doux comme un agneau a régulièrement des crises d’angoisse, des hallucinations. Un jour, il disparaît, au grand regret de ses voisins. Une première œuvre à la fois elliptique et forte, d’une esthétique saisissante.

Silhouette voûtée, bras et jambes démesurés, mains palmées : Kolya a l’air d’un oiseau rescapé d’une marée noire. Lui, il a ­survécu à une guerre. Mais on ne sait pas laquelle. Kolya en est revenu vivant en tout cas, mais il y a laissé des plumes : il boit, a du mal à s’exprimer, confond le jour et la nuit. Il entend des voix. ­Parfois, il fait de violentes crises et doit être ­hospitalisé.

À part ça, Kolya – diminutif russe de Nikolaï – est une crème. Dans l’immeuble où il habite, un bâtiment ocre et décrépit comme il y en a tant à Moscou, il traîne ses savates dans les parties communes, ­balaie, jardine, quand il ne guette pas l’arrivée de la factrice, pour qui il a visiblement un faible. Cet immeuble semble être toute sa vie. Et, lorsqu’un couple de nouveaux locataires arrive, il est le premier à les accueillir et à leur prêter main-forte pour les cartons. Cela tombe bien, ils habitent sur le même palier, et Kolya sonne de plus en plus souvent à leur porte.

C’est l’automne. Puis viennent l’hiver, le blizzard et la neige, mais Kolya reste fidèle au poste, assis sous le porche, où il accueille ses voisins à leur retour du travail. Tradition soviétique oblige, tout le monde fête bruyamment le nouvel an. Mais, pour Kolya, ce n’était peut-être pas une bonne idée. Après une nouvelle crise, il est à nouveau hospitalisé. Et, cette fois, il ne revient plus. Le printemps arrive ­enfin, mais l’immeuble n’est plus pareil sans lui. Où est passé Kolya ?

Lida Larina, 27 ans, a commencé à écrire cette histoire il y a deux ans. « Mais ce n’est pas un roman », dit-elle, comme pour excuser le caractère un peu sommaire de sa prose. Sa force est dans le trait, sa ­façon d’escamoter ses personnages (vagues silhouettes dépourvues de visages) au profit des décors. Elle a un faible pour « l’esthétique improbable des cages d’escalier, des paliers et des ­entrées d’immeuble », peut-on lire dans la présentation de l’édition russe de Kolya. « Oui, je m’attache à dessiner ce qui est visible. Pas de scènes à l’intérieur des appar­tements. Juste les parties communes. Pour moi, le lecteur est surtout un spectateur », ­explique-t-elle.

Elle refuse d’en dire davantage sur le traumatisme qui pourrit la vie de Kolya. En tout cas, pas plus que l’ambulancier dans son ouvrage, qui explique aux voisins inquiets qu’il s’agit d’un « trauma de guerre, sans doute les cris de ses camarades qui lui reviennent en mémoire ». Est-il un afganets, un vétéran de la guerre que mena l’Union soviétique en Afghanistan de 1979 à 1989 ? Revient-il de la première ou de la seconde guerre de Tchétchénie ? De Géorgie ? D’Ukraine ? Pour cela comme pour le reste, Lida Larina préfère laisser le lecteur – ou le spectateur – décider. Une chose est sûre, il ne s’agit pas de la Grande Guerre patrio­tique, nom donné en Russie à la Seconde Guerre mondiale, parce que Kolya est trop jeune. « Et que, aux yeux de tous, c’était une guerre juste », ajoute-t-elle.

Lorsque Lida parle de son ouvrage, elle dit « le projet Kolya », comme s’il s’agissait d’un work in progress ou que son personnage n’avait pas dit son dernier mot. Au détour d’une planche, on apprend qu’il joue du piano, plutôt bien d’ailleurs. Et l’on ne peut s’empêcher de penser à cette photo, l’une des plus emblématiques de la première guerre de Tchétchénie (1994-1996), qui montre un jeune soldat russe dans un sale état s’attarder, kalachnikov en bandoulière, sur le clavier d’un piano droit abandonné dans une forêt en plein hiver. Et si c’était Kolya ?

 

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