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La vertu contrariée de Raymond Chandler

Avec ses costumes de tweed, sa pipe et son éducation britannique, le géant du polar est resté toute sa vie étranger à Los Angeles, où il vivait avec une femme qui aurait presque pu être sa mère.

L’école privée britannique traditionnelle prépare habilement ses pensionnaires à affronter (ou à conquérir) le monde, mais nullement cette moitié du monde qu’on appelle l’autre sexe. Ces garçons auxquels on apprend à donner ou recevoir des ordres, et à promener leur singulier mélange de stoïcisme et de camaraderie jusqu’en Afghanistan, ne reçoivent aucun enseignement sur l’art et la manière de se comporter avec cette force étrangère qui les attend chaque soir à la maison. Une bonne partie de la littérature anglaise du XXe siècle est l’œuvre des rejetons de ces institutions moitié militaires et moitié monastiques, peut-être parce que l’autodiscipline et la persévérance comptent parmi les compétences qu’elles inculquent. Le résultat est un formidable corpus de livres écrits par des hommes qui semblent à la fois fascinés et perturbés par les femmes.

Servitude humaine, de Somerset Maugham, pourrait être considéré comme l’archétype de cette tradition. Voilà un étudiant en médecine, affligé d’un pied bot et peintre à ses heures, qui est si résolu à agir de façon chevaleresque et si peu averti de la complexité des vraies femmes qu’il s’entiche d’une serveuse manifestement peu disponible pour lui et se pique de la sauver de sa condition. Ce type d’imbroglio entre des hommes faibles et trop confiants et des femmes manipulatrices se retrouve souvent, aussi, au cœur de l’œuvre de Philip Roth, mais le ton est là sensiblement différent, notamment parce que les hommes de Roth entendent simplement être de bons garçons. Ces jeunes gens parfaitement ordinaires, studieux et désemparés vénèrent leurs parents, pas leur école ni les valeurs de bravoure exaltées par Tennyson (1). On songe aussi – pour prendre un exemple presque au hasard dans Graham Greene – au Wilson du Fond du problème, qui compose des poèmes d’amour pour le magazine de son ancien collège pendant son séjour en Afrique et laisse échapper un « Je vous aime » à une femme rencontrée une seule fois. Quant à son logeur, issu de la même école privée, il avoue : « À vrai dire, les femmes me font peur. » Voilà bien le cœur même du credo tout en paradoxes qui est celui de Greene : c’est l’envie d’aider ou de sauver les autres qui nous condamne toujours, et l’« innocence doit mourir jeune pour ne pas tuer l’âme des hommes », comme il l’écrit dans le même roman. Lui aussi héritier de cette tradition, John Le Carré semble à peu près tout connaître des conspirations et des courants souterrains qui font la vie politique mondiale, mais il est lunaire, voire désarmé dès qu’il est question de femmes. Son personnage, George Smiley, peut résoudre n’importe quel problème d’espionnage, mais l’inconduite de son épouse le désarçonne profondément.

 

Naphtaline

Pour ceux que passionne cette figure spécifiquement britannique, campée ces temps-ci au cinéma par Ralph Fiennes ou Hugh Grant, Raymond Chandler est une mine. Même s’il est né à Chicago d’un père américain et d’une mère irlandaise, Chandler a grandi en Angleterre. Il fut envoyé par un oncle fortuné au collège de Dulwich l’année même où en sortait le romancier P.G. Wodehouse (2), et peu après l’explorateur Ernest Shackleton (3). S’il est parti s’installer en Californie à l’âge de 24 ans, en 1913, et y a vécu jusqu’à sa mort, à 70 ans, Chandler s’est accroché à son identité anglaise comme si c’était la seule chose susceptible de le protéger dans cette cité avide et anarchique. L’intensité avec laquelle il dépeint le monde crapuleux qui l’entoure tient en grande partie à l’image qu’il avait de lui-même, en homme vêtu de tweed sentant la naphtaline, courant les antiquaires avec sa femme et introduisant le code courtois dans une jeune société ambitieuse, sans passé européen, et résolue à fonder sa hiérarchie sociale sur l’immobilier, le pétrole et le cinéma.

Dans chaque roman où apparaît Philip Marlowe, l’action semble menée par une femme, le plus souvent facile et séduisante, qui attire et déconcerte à la fois le détective. À la première page du premier roman, Le Grand Sommeil, Marlowe observe un panneau de verre coloré représentant un « chevalier en armure sombre » qui tente de délivrer une femme nue, et pense que le chevalier lui-même aurait bien besoin d’aide. Le personnage tient sa force du fait qu’il joute seul contre les perversions de Los Angeles et tente d’habitude de délivrer quelque princesse de son environnement sordide et vicié ; mais c’est généralement la dame qui manipule le détective et se révèle au moins aussi corrompue que son entourage. Dans six des sept romans où figure Marlowe, un meurtre est commis par une femme ; et, dans aucun des bons livres hormis le dernier, The Long Goodbye, Marlowe ne passe même une nuit avec une amante. Quand, une fois, une créature apparaît nue, on rencontre les mots « honte », « sans honte » et « éhonté » en deux phrases seulement.

La romancière Judith Freeman a eu une idée lumineuse, qu’elle déploie tout au long de The Long Embrace, livre d’une inhabituelle poésie : elle essaie de comprendre quelque chose de la nature de Chandler à travers ses relations avec les femmes, à commencer par Cissy, qui fut son épouse durant trente ans. Il ne s’agit pas, précise d’emblée l’auteure, d’une biographie. Judith Freeman ne dissèque pas non plus les romans à la recherche d’indices. Non, elle s’est donné une mission plus personnelle et singulière, en avouant être obsédée à la fois par Cissy et par l’homme qu’elle a coutume d’appeler « Ray », pour des raisons qu’elle est incapable d’expliquer. Le livre devient, dès lors, une suite de méditations éparses, troublantes et solitaires qui accompagnent les déambulations de Freeman à travers Los Angeles, en quête des lieux où ont vécu ses deux héros.

Cissy Chandler, née Pearl Eugenia Hurlburt, à Perry, dans l’Ohio, semble avoir eu très jeune le sens de la comédie. Dès son premier mariage, à 27 ans, elle s’était rajeunie de quatre ans et rebaptisée « Cecilia » (puis « Cissy »), prénom plus moderne et aguichant que Pearl Eugenia. Elle en était à sa deuxième union lorsqu’elle rencontra Chandler, parmi un groupe d’artistes bohèmes de Los Angeles, les Optimistes. Elle avait étudié le piano à Harlem et posé, parfois nue, pour des peintres et des photographes.

 

Un fils unique et dévoué

À tous ces égards, elle n’aurait pu être plus différente d’un homme de dix-huit ans son cadet, peut-être puceau au moment de leur rencontre, qui avait grandi au côté de sa mère, Flossie, après que son père les eut abandonnés quand Raymond avait 7 ans. En Angleterre, où on l’emmena alors, Chandler était une sorte d’étranger ; même à Dulwich, il était « externe » et rentrait chez lui tous les soirs, en fils unique et dévoué. Parti s’installer à Los Angeles, il fit venir Flossie et vécut avec elle pendant quatre ans, même après avoir rencontré Cissy, à qui il passa la bague au doigt deux semaines après la mort de sa mère. Il n’est pas nécessaire de glisser, comme Judith Freeman, que Cissy et Flossie avaient, sur certaines photos, une vague ressemblance pour trouver effrayant qu’un jeune homme courtise une femme de l’âge de sa mère, ou presque, et l’appelle parfois « maman ».

Cissy donnait à Chandler quelque chose à adorer – « Le mariage est une cour perpétuelle », écrivit-il vers la fin de sa vie – et chaque année, pour leur anniversaire de mariage, il emplissait une pièce de roses rouges ; tout au long des années qu’ils passèrent ensemble, il lui donna la sérénade avec des poèmes fleuris (« Le contact de lèvres trop chères pour des baisers mortels / La lumière d’yeux trop doux pour des jours ordinaires ») qu’il jugeait lui-même de « seconde zone ». Presque chaque soir, ils écoutaient ensemble de la musique classique à la radio, et prenaient tous les après-midi un thé rituel. Ayant déménagé plus de trente fois à travers le sud de la Californie, comme pour observer tous les visages d’une cité qui fut l’éternelle adversaire de l’écrivain, ils formèrent une sorte de société de deux personnes, ni à leur place ni dans leur temps. Cette errance les empêcha d’avoir beaucoup d’amis et, au lieu d’enfants, ils accumulèrent les chats et les figurines animales en verre portant des noms tels que Flocon de neige, Violette ou Walter.

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« On peut faire toutes sortes de plaisanteries sur le sexe », écrivit Chandler vers la fin de sa vie, en des termes caractéristiques. « Mais, au fond de son cœur, tout honnête homme sent qu’il approche la femme qu’il aime comme on approche un autel. Si ce sentiment se perd, comme cela semble être le cas (dans ce pays et en ce moment), nous sommes tous perdus avec lui. »

Cet homme qui ne cessa d’exprimer sa foi en un romantisme sans tache et aimait évoquer sa « pureté sexuelle » est pourtant celui-là même qui consacra de nombreuses pages aux nymphomanes et inventa peu ou prou l’image de la blonde irrésistible, donnant à Lauren Bacall et Veronica Lake quelques-uns de leurs plus beaux rôles. S’il était resté simplement craintif et dédaigneux envers la société insatiable qu’il voyait évoluer autour de lui, ses livres n’auraient pas eu la puissance qui les caractérise. C’est précisément son ambivalence à l’égard des séductions auxquelles il était confronté, son goût de la chair qu’il s’évertuait à condamner, qui donnent à Philip Marlowe comme à Chandler leur étonnant impact.

En réalité, c’est même le côté sombre du détective et de son créateur (grand buveur sous la Prohibition) qui confère aux romans leur poésie. Et les livres n’auraient pas cette épaisseur si Marlowe ne craignait aussi les demoiselles vulnérables, précisément parce qu’il se sait incapable de renoncer à les protéger. La petite musique de Chandler mêlait la poésie lyrique incantatoire et la langue vulgaire de ceux qui raillaient ce qu’elle représentait. L’écrivain qui l’avait précédé dans le registre du roman noir, Dashiell Hammett, était un ancien détective privé. Chandler, bien plus redoutable, était un poète romantique avec une arme.

Beaucoup trop rigoureuse pour se perdre en conjectures freudiennes, Judith Freeman refuse d’apporter une réponse simple à la vieille question de savoir si Chandler éprouvait autant d’attirance pour les hommes que pour les femmes. Mais son livre avise une autre énigme : pourquoi Cissy, qui avait de l’avis général « une forte libido », restait à la maison tandis que cet empoté de Chandler sortait et trompait la femme qu’il prétendait adorer ? S’il l’a courtisée et vénérée jusqu’au bout, c’est lui qui cédait à la tentation des rendez-vous adultérins avec des secrétaires pendant que sa femme vieillissante, souvent clouée au lit, attendait son retour. Après tout, quand son premier roman est paru, Chandler avait 51 ans, mais Cissy près de 70.

C’est l’étrangeté particulière du code victorien de Chandler – et l’origine de la fureur morale de ses livres – que d’être brandi dans une ville jeune, avide, informe, sans aucun sens de la tradition classique. Dans les années 1940, Los Angeles était si saturée de jeunes assassinées que la ville était surnommée « le port des femmes disparues ». Quand un ancien missionnaire entreprit de réformer une municipalité dont la corruption était déjà notoire, la cafétéria qu’il possédait fut attaquée à la boule puante et sa maison plastiquée. Un autre réformateur fut ensuite victime d’un attentat à la voiture piégée. Los Angeles, en bref, se construisait en élevant l’argent, la célébrité et les relations au rang d’idéaux ; Philip Marlowe était singulièrement dépourvu des trois.

Ce fut à la fois la chance et l’infortune de Chandler que d’être né en pleine agonie de l’idéal galant qu’on lui avait appris à chérir. Car c’est la Première Guerre mondiale, avec la mort absurde de ses plus brillants jeunes gens dans les tranchées, qui a véritablement détruit les valeurs britanniques. Or Chandler, avec son éducation de gentleman à l’ancienne, s’est retrouvé par hasard dans la ville qui allait incarner l’émergence tout à la fois d’une nouvelle puissance et d’un mode de vie beaucoup plus fluide et brouillon. En 1917, il est parti combattre en Europe dans le régiment canadien des Gordon Highlanders, à la tête d’une section qui fut presque anéantie par l’artillerie allemande. Plus tard, il cherchera à s’engager – à plus de 50 ans – pour servir à nouveau dans l’armée canadienne pendant la Seconde Guerre mondiale ; en vain. Mais il enverra consciencieusement des colis de nourriture à son vieux professeur de lettres classiques de Dulwich.

 

Marlowe, élève de Sénèque

Chandler raconte le choc des siècles, autant que celui des cultures, dans ses histoires du détective chevaleresque qui part en croisade dans les tréfonds de la ville ; et c’est un choc qu’il a vécu avec une force particulière, à n’en pas douter, après avoir été happé par Hollywood en 1943. Tandis que Wodehouse écrivait des comédies en maintenant le naïf Bertie Wooster dans un pays imaginaire de célibataires, Chandler écrivait des tragédies en plaçant Marlowe au beau milieu d’un monde douloureusement réel.

Chandler s’enorgueillissait d’être « le premier à écrire de manière réaliste sur la Californie du Sud », et ajoutait : « Pour écrire sur un lieu, il faut l’adorer ou le détester, ou les deux tour à tour, ce qui est généralement la façon dont on aime une femme. » Il avait en propre le regard étranger qu’il portait sur la ville et l’élégance classique qu’il appliquait au monde des crapules et de l’escroquerie. Les personnages de ses nouvelles portent des noms comme Miss Quest [« Mademoiselle Quête »] et Miss Pride [« Mademoiselle Orgueil »] et Chandler (comme Marlowe) braquait sur la ville une indignation neuve, absente de l’œuvre de successeurs comme Ross Macdonald et Michael Connelly. Marlowe est encore suffisamment innocent pour être désemparé et révolté par les infidélités qu’il constate autour de lui, et sa souffrance évoque celle d’un vertueux élève de Sénèque égaré dans ce « paradis de faussaires », pour reprendre l’expression de Chandler.

Ce n’est qu’après avoir été renvoyé d’une compagnie pétrolière pour inconduite (4), en 1933, à l’âge de 44 ans, qu’il entreprit de raviver les ambitions littéraires de sa jeunesse. Il se forma lui-même, avec zèle, à l’écriture des romans policiers, en commençant par des textes pour les magazines populaires avant de passer aux nouvelles, puis à un roman complet. Son projet, raconte Judith Freeman, était de se débrouiller suffisamment bien pour pouvoir laisser tomber l’écriture de policiers et rentrer en Angleterre.

Mais Cissy et Chandler restèrent dans leur étrange isolement et ne quittèrent jamais la Californie, Raymond devenant plus protecteur – et exaspéré – à mesure que sa femme se faisait plus vieille et invalide. Le plus véhément de ses livres, The Long Goodbye, porte à première vue sur le dévouement de Marlowe envers un ami, Terry Lennox. Avec ses manières parfaites, son éducation exemplaire et son comportement héroïque pendant la guerre, Lennox semble l’incarnation même de l’imaginaire des écoles de garçons ; même si, à la fin du livre, nous le retrouvons avec un visage refait et un nom d’emprunt espagnol, et comprenons, avec Marlowe, que c’était depuis le début un escroc. Mais il n’est pas difficile de voir aussi le titre [The Long Goodbye peut se traduire par « Les longs adieux »] s’appliquer à la détresse de ce mari qu’était Chandler, mari beaucoup trop affectueux et volage qui essayait en vain de s’occuper d’une octogénaire mourant « centimètre par centimètre » d’une fibrose des poumons.

Quand Cissy rendit finalement l’âme, en 1954, ce fut Chandler, galant jusqu’au bout, qui inscrivit apparemment sur son certificat de décès « 68 ans » (elle en avait 84). Fidèle à son credo – « Elle a été mon battement de cœur pendant trente ans », disait-il –, il s’effondra après son départ. Il n’écrivit plus jamais de livre important et sombra de nouveau dans l’alcoolisme et les tentatives de suicide sans conviction. Quand il rentra enfin à Londres, il tomba maladroitement et consciencieusement amoureux de presque toutes les femmes désireuses de l’aider. « Je semble être le genre d’idiot prêt à se sacrifier pour tout être en difficulté, surtout si c’est une femme », dit Chandler à la fin de sa vie ; et peut-être avait-il le sentiment d’avoir consacré une partie de cette malencontreuse galanterie à son épouse. Freeman perçoit Philip Marlowe comme le reproche qu’adresse Chandler à sa propre infidélité à son code de conduite et à sa femme ; et elle voit en Cissy la muse qui inspira les héroïnes de ses livres. Mais il paraît tout aussi probable que Marlowe fut le moyen imaginé par Chandler pour sortir de la maison et entrer plus profondément en lui-même, s’évadant dans une vie où l’élan chevaleresque était encore fort, mais les tentations de s’en écarter très puissantes. Après la mort de son épouse, l’écrivain demanda même en mariage son agent littéraire, Helga Greene qui, pour boucler la boucle, se trouvait aussi être l’ex-belle-sœur de Graham Greene.

Le livre tire moins sa force du portrait que Freeman brosse des personnages que du caractère hanté de son récit. L’auteur n’essaie pas tant d’expliquer Chandler que de s’approprier son univers : elle emmène le lecteur dans de longues et sombres balades à travers Los Angeles, où semble surgir à chaque coin de rue le fantôme de Chandler.

Judith Freeman lit ses livres sous la pluie – son Los Angeles est presque toujours pluvieux ou brumeux – et raconte comment les flics de son propre quartier ont été reconnus coupables de meurtre et d’extorsion. Elle prend le bus vers des lieux autrefois fréquentés par Chandler, depuis longtemps abandonnés ou démolis, et médite sur l’air de solitude et d’exil qui hante aujourd’hui encore la ville sans histoire. À certains égards, The Long Embrace est un livre halluciné sur une femme obsédée par un mystère qu’elle sait ne pas être en mesure – et qu’elle n’a peut-être pas envie – d’élucider. Chandler a tellement envahi son esprit qu’elle voit sa trace partout. Au détour d’expéditions mélancoliques à travers une ville de ruines et d’exilés errants, ponctuant son texte de petites photographies en noir et blanc sans légende, elle crée un poème symphonique qui évoque Los Angeles d’une façon qui rappelle les promenades de W.G. Sebald parmi les tombes et les vieux livres dans ses Anneaux de Saturne.

 

Désenchantement moral

On retire du récit de Judith Freeman l’impression que Chandler s’est saisi de Los Angeles notamment parce qu’il s’est toujours tenu à distance de la ville, renforçant même son identité anglaise au fil du temps, peut-être pour entretenir le sentiment de sa différence. Il n’a jamais adopté à l’égard de la ville le ton satirique facile qu’affectionnaient Evelyn Waugh et Aldous Huxley ; il ne s’y est jamais vraiment installé non plus, ne s’est jamais réjoui de son soleil ou de sa beauté lisse comme le firent plus tard ces exilés très anglais qu’étaient Christopher Isherwood et David Hockney. Il en fit au contraire le faire-valoir de son désenchantement moral. « J’aime les gens qui ont de bonnes manières, de la grâce et une certaine intuition sociale, écrivit-il, lassé de la Californie. J’aime les atmosphères conservatrices, un certain sens du passé : j’apprécie tout ce que les Américains de l’ancienne génération allaient chercher en Europe mais, en même temps, je ne veux pas être contraint par les règles. »

Le cadre n’était pas aussi important, à vrai dire, que le récit d’innocence et de corruption qu’il rendait possible. Dans Un été anglais, nouvelle enfouie dans ses carnets et jamais publiée (5), la « mangeuse d’hommes » est une Anglaise, et l’Américaine de passage une femme honnête et protectrice. Mais, comme le fit remarquer Chandler, l’histoire porte en réalité, comme tant de ses écrits, sur le « déclin du caractère raffiné » et la mort de rêves trop innocents. Tandis qu’il s’arc-boutait sur des valeurs qu’il savait en voie de disparition rapide, Cissy, jouant Chopin au piano et prenant un accent distingué, faisait une complice parfaite.

Quand Somerset Maugham rencontra le couple vieillissant (l’auteur de Servitude humaine était, naturellement, un grand admirateur de Chandler), il releva que Cissy semblait tout droit sortie de Gatsby le Magnifique, avec ses cheveux blonds décolorés et sa « robe plutôt frivole ». Chandler, auquel il donna dix ans de moins que son âge, était « une personne extrêmement distinguée, qui aurait pu être un professeur d’Oxford ou un poète, indiscutablement plus britannique qu’américain ». Chandler choisit pourtant de passer près de cinquante ans de sa vie dans une ville où les professeurs d’Oxford et les poètes « distingués » étaient aussi incongrus qu’un mot de remerciement parmi les chipies « avides de sexe » et les dessous-de-table. Circulant dans les rues pluvieuses, voyant les ombres que recouvre la promesse radieuse de « devenir riche rapidement », il est l’un des derniers à défendre un code moral exigeant et héroïque, presque disparu, même quand les jeunes truands font vrombir leurs Porsche sur Sunset Boulevard.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 6 décembre 2007. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

 

Notes

1. Alfred Tennyson est l’un des plus grands poètes britanniques de l’époque victorienne. Il est notamment célèbre dans l’imaginaire populaire pour La Charge de la brigade légère, poème publié en 1854 sur une désastreuse charge de la cavalerie britannique durant la guerre de Crimée. Les vers « Il n’y a pas de raison / il n’y a qu’à agir et mourir » sont considérés comme l’expression de l’absurdité de la guerre.

2. P.G. Wodehouse est l’un des écrivains anglais les plus prolifiques du XXe siècle, avec 70 romans à son actif, sans compter les nouvelles, les chansons, les pièces de théâtre. Ses récits d’un humour délicieusement britannique se déroulent pour la plupart dans la gentry de l’entre-deux-guerres. Son personnage de valet de chambre, Jeeves, est mondialement célèbre. P.G. Wodehouse est mort en 1975, à 93 ans.

3. Ernest Shackleton, mort en 1922, est l’un des plus célèbres explorateurs de l’Antarctique.

4. Il semble que son employeur lui reprochait son alcoolisme.

5. Ce livre, inédit en anglais, a été publié chez Presses Pocket en 1980.

Pour aller plus loin

Deux biographies de référence, l’une traduite en français, l’autre disponible uniquement en anglais :

Frank MacShane, Raymond Chandler. Le gentleman de Californie, Seuil, 1984.

Tom Hiney, Raymond Chandler. A Biography, Chatto & Windus, 1997.

LE LIVRE
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La longue étreinte de Judith Freeman, Pantheon Books

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