La vertu contrariée de Raymond Chandler
par Pico Iyer

La vertu contrariée de Raymond Chandler

Avec ses costumes de tweed, sa pipe et son éducation britannique, le géant du polar est resté toute sa vie étranger à Los Angeles, où il vivait avec une femme qui aurait presque pu être sa mère.

Publié dans le magazine Books, novembre 2011. Par Pico Iyer
L’école privée britannique traditionnelle prépare habilement ses pensionnaires à affronter (ou à conquérir) le monde, mais nullement cette moitié du monde qu’on appelle l’autre sexe. Ces garçons auxquels on apprend à donner ou recevoir des ordres, et à promener leur singulier mélange de stoïcisme et de camaraderie jusqu’en Afghanistan, ne reçoivent aucun enseignement sur l’art et la manière de se comporter avec cette force étrangère qui les attend chaque soir à la maison. Une bonne partie de la littérature anglaise du XXe siècle est l’œuvre des rejetons de ces institutions moitié militaires et moitié monastiques, peut-être parce que l’autodiscipline et la persévérance comptent parmi les compétences qu’elles inculquent. Le résultat est un formidable corpus de livres écrits par des hommes qui semblent à la fois fascinés et perturbés par les femmes. Servitude humaine, de Somerset Maugham, pourrait être considéré comme l’archétype de cette tradition. Voilà un étudiant en médecine, affligé d’un pied bot et peintre à ses heures, qui est si résolu à agir de façon chevaleresque et si peu averti de la complexité des vraies femmes qu’il s’entiche d’une serveuse manifestement peu disponible pour lui et se pique de la sauver de sa condition. Ce type d’imbroglio entre des hommes faibles et trop confiants et des femmes manipulatrices se retrouve souvent, aussi, au cœur de l’œuvre de Philip Roth, mais le ton est là sensiblement différent, notamment parce que les hommes de Roth entendent simplement être de bons garçons. Ces jeunes gens parfaitement ordinaires, studieux et désemparés vénèrent leurs parents, pas leur école ni les valeurs de bravoure exaltées par Tennyson (1). On songe aussi – pour prendre un exemple presque au hasard dans Graham Greene – au Wilson du Fond du problème, qui compose des poèmes d’amour pour le magazine de son ancien collège pendant son séjour en Afrique et laisse échapper un « Je vous aime » à une femme rencontrée une seule fois. Quant à son logeur, issu de la même école privée, il avoue : « À vrai dire, les femmes me font peur. » Voilà bien le cœur même du credo tout en paradoxes qui est celui de Greene : c’est l’envie d’aider ou de sauver les autres qui nous condamne toujours, et l’« innocence doit mourir jeune pour ne pas tuer l’âme des hommes », comme il l’écrit dans le même roman. Lui aussi héritier de cette tradition, John Le Carré semble à peu près tout connaître des conspirations et des courants souterrains qui font la vie politique mondiale, mais il est lunaire, voire désarmé dès qu’il est question de femmes. Son personnage, George Smiley, peut résoudre n’importe quel problème d’espionnage, mais l’inconduite de son épouse le désarçonne profondément.   Naphtaline Pour ceux que passionne cette figure spécifiquement britannique, campée ces temps-ci au cinéma par Ralph Fiennes ou Hugh Grant, Raymond Chandler est une mine. Même s’il est né à Chicago d’un père américain et d’une mère irlandaise, Chandler a grandi en Angleterre. Il fut envoyé par un oncle fortuné au collège de Dulwich l’année même où en sortait le romancier P.G. Wodehouse (2), et peu après l’explorateur Ernest Shackleton (3). S’il est parti s’installer en Californie à l’âge de 24 ans, en 1913, et y a vécu jusqu’à sa mort, à 70 ans, Chandler s’est accroché à son identité anglaise comme si c’était la seule chose susceptible de le protéger dans cette cité avide et anarchique. L’intensité avec laquelle il dépeint le monde crapuleux qui l’entoure tient en grande partie à l’image qu’il avait de lui-même, en homme vêtu de tweed sentant la naphtaline, courant les antiquaires avec sa femme et introduisant le code courtois dans une jeune société ambitieuse, sans passé européen, et résolue à fonder sa hiérarchie sociale sur l’immobilier, le pétrole et le cinéma. Dans chaque roman où apparaît Philip Marlowe, l’action semble menée par une femme, le plus souvent facile et séduisante, qui attire et déconcerte à la fois le détective. À la première page du premier roman, Le Grand Sommeil, Marlowe observe un panneau de verre coloré représentant un « chevalier en armure sombre » qui tente de délivrer une femme nue, et pense que le chevalier lui-même aurait bien besoin d’aide. Le personnage tient sa force du fait qu’il joute seul contre les perversions de Los Angeles et tente d’habitude de délivrer quelque princesse de son environnement sordide et vicié ; mais c’est généralement la dame qui manipule le détective et se révèle au moins aussi corrompue que son entourage. Dans six des sept romans où figure Marlowe, un meurtre est commis par une femme ; et, dans aucun des bons livres hormis le dernier, The Long Goodbye, Marlowe ne passe même une nuit avec une amante. Quand, une fois, une créature apparaît nue, on rencontre les mots « honte », « sans honte » et « éhonté » en deux phrases seulement. La romancière Judith Freeman a eu une idée lumineuse, qu’elle déploie tout au long de The Long Embrace, livre d’une inhabituelle poésie : elle essaie de comprendre quelque chose de la nature de Chandler à travers ses relations avec les femmes, à commencer par Cissy, qui fut son épouse durant trente ans. Il ne s’agit pas, précise d’emblée l’auteure, d’une biographie. Judith Freeman ne dissèque pas non plus les romans à la recherche d’indices. Non, elle s’est donné une mission plus personnelle et singulière, en avouant être obsédée à la fois par Cissy et par l’homme qu’elle a coutume d’appeler « Ray », pour des raisons qu’elle est incapable d’expliquer. Le livre devient, dès lors, une suite de méditations éparses, troublantes et solitaires qui accompagnent les déambulations de Freeman à travers Los Angeles, en quête des lieux où ont vécu ses deux héros. Cissy Chandler, née Pearl Eugenia Hurlburt, à Perry, dans l’Ohio, semble avoir eu très jeune le sens de la comédie. Dès son premier mariage, à 27 ans, elle s’était rajeunie de quatre ans et rebaptisée « Cecilia » (puis « Cissy »), prénom plus moderne et aguichant que Pearl Eugenia. Elle en était à sa deuxième union lorsqu’elle rencontra Chandler, parmi un groupe d’artistes bohèmes de Los Angeles, les Optimistes. Elle avait étudié le piano à Harlem et posé, parfois nue, pour des peintres et des photographes.   Un fils unique et dévoué À tous ces égards, elle n’aurait pu être plus différente d’un homme de dix-huit ans son cadet, peut-être puceau au moment de leur rencontre, qui avait grandi au côté de sa mère, Flossie, après que son père les eut abandonnés quand Raymond avait 7 ans. En Angleterre, où on l’emmena alors, Chandler était une sorte d’étranger ; même à Dulwich, il était « externe » et rentrait chez lui tous les soirs, en fils unique et dévoué. Parti s’installer à Los Angeles, il fit venir Flossie et vécut avec elle pendant quatre ans, même après avoir rencontré Cissy, à qui il passa la bague au doigt deux semaines après la mort de sa mère. Il n’est pas nécessaire de glisser, comme Judith Freeman, que Cissy et Flossie avaient, sur certaines photos, une vague ressemblance pour trouver effrayant qu’un jeune homme courtise une femme de l’âge de sa mère, ou presque, et l’appelle parfois « maman ». Cissy donnait à Chandler quelque chose à adorer – « Le mariage est une cour perpétuelle », écrivit-il vers la fin de sa vie – et chaque année, pour leur anniversaire de mariage, il emplissait une pièce de roses rouges ; tout au long des années qu’ils passèrent ensemble, il lui donna la sérénade avec des poèmes fleuris (« Le contact de lèvres trop chères pour des baisers mortels / La lumière d’yeux trop doux pour des jours ordinaires ») qu’il jugeait lui-même de « seconde zone ». Presque chaque soir, ils écoutaient ensemble de la musique classique à la radio, et prenaient tous les après-midi un thé rituel. Ayant déménagé plus de trente…
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