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« Le capitalisme se heurte à la contrainte de la rareté »

La croissance va rencontrer le mur de la nature. Mais l’idée que nous nous dirigerions vers un état stationnaire est irréaliste.

Pensez-vous que le moment viendra où la poursuite de l’aventure capitaliste deviendra impossible, en raison de l’érosion des ressources naturelles ?
Oui, la contrainte de rareté devrait assez vite entraver ce que vous appelez l’aventure capitaliste. Le capitalisme est un système d’accumulation infinie des produits et du capital à partir de ressources et d’énergie qui deviendront de plus en plus rares. Sauf à rêver à une croissance également infinie de la productivité (produire sur un hectare ce que l’on produisait autrefois sur mille hectares ou dessaler l’eau de mer en utilisant l’énergie solaire, etc.), on ne voit pas comment l’espèce humaine et sa consommation d’énergie peuvent augmenter indéfiniment. La croissance est en train de se heurter au mur de la nature.
 
L’homme peut-il être considéré comme un parasite de la nature ?
Oui, tant qu’il était soumis, démographiquement – par les pics de mortalité notamment –, à la contrainte naturelle comme un animal (comme les Amérindiens prédateurs de bisons, par exemple) ; non, à partir du moment où il crée la nature autant que celle-ci le contraint. La nature n’existe plus indépendamment de l’homme.
 
L’horizon ultime à envisager et préparer serait-il un « état stationnaire », comme certains des pères fondateurs de l’économie l’imaginaient déjà ?
On ne peut pas concevoir un état « stationnaire » pour l’homme, qui n’est ni une plante ni un animal mais un être en mouvement et en devenir. C’est pourquoi un état stationnaire au sens des pessimistes anglais, Malthus par exemple, un état totalement subi par une humanité abêtie survivant sur l’énorme décharge publique que serait devenue la Terre, est difficilement envisageable : l’espèce aura disparu avant. C’est la prédiction du vieux Lévi-Strauss : « Il n’est aucun, peut-être, des grands drames conte
mporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tel ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué (1). » Certains aspects de la vie resteront en mouvement, sinon en croissance : l’art, la création, la connaissance, la recherche, la curiosité. D’autres seront en forte décroissance (la consommation d’énergie). En revanche, on peut concevoir un nouvel imaginaire collectif où le personnage du « chercheur », du « créateur », du « découvreur » deviendrait dominant au détriment de la figure du capitaliste.
 
Y a-t-il encore un avenir pour la notion de progrès ?
Oui, certainement. Aujourd’hui, le respect des femmes, des enfants, le recul de l’homophobie ou du racisme sont des progrès, de même que l’alphabétisation, l’allongement de l’espérance de vie, l’accès au savoir, aux soins… Demain, le respect des animaux (tellement souhaité par Léonard de Vinci) scellera un nouveau pacte des humains avec la vie [Books consacrera son prochain dossier à ce sujet]. Le recul relatif de la technoscience et le retour à la science et à la connaissance redonneront tout leur sens aux « humanités ». L’homme est menacé par deux mythes : Midas, la mort par l’argent, et Pandore, la mort par la technique. Le progrès, mythe s’il en est, se situe au-delà de ces deux menaces.
 
Vous voyez en Keynes un précurseur des tenants de la décroissance. Il avait même donné une date pour le tournant auquel on pouvait s’attendre : 2030. Que pensez-vous de cette prédiction ?
Dans les « Perspectives économiques pour mes petits enfants (2) », un texte très optimiste de 1930, Keynes pense que l’humanité finira par résoudre le problème économique, qui est celui de la rareté. Le progrès technique fournira à l’humanité les moyens de travailler très peu. Autrement dit, l’humanité connaîtra à nouveau une ère d’abondance et pourra enfin se consacrer aux arts, à la connaissance désintéressée, aux loisirs, à la « jouissance ». Ce sera difficile, « car nous avons été trop longtemps entraînés à faire effort et non à jouir ». Mais cela devrait arriver, vers 2030… Keynes s’est totalement trompé : ce n’est plus la fin du travail qui attend l’homme, mais le travail sans fin. L’irruption de la Chine sur la scène mondiale a exacerbé la compétition économique, et plus que jamais la rareté (l’eau, le pétrole, les terres rares…) menace les humains.
 
Plus tard, Keynes devint plus pessimiste. Dans l’avant-dernier chapitre de son célèbre livre de 1936, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (3), il évoque « l’étrange prophète Silvio Gesell », commerçant allemand prospère installé en Argentine, et soutient que « l’avenir aura plus à tirer de la pensée de Gesell que de celle de Marx ». Gesell était l’un des promoteurs de la monnaie « estampillée », ou « fondante », monnaie impropre à la thésaurisation ou à l’accumulation, incapable de porter intérêt et destinée simplement à la consommation. Dans une économie à la Gesell, la croissance est sensiblement freinée, car une grande partie de l’argent ne fait plus d’argent. L’argent sert directement les besoins. Keynes ne méconnaît pas les difficultés du système de Gesell, mais considère qu’il repose sur une « idée juste ».
 
Propos recueillis par Books.

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BOOKS n°99

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