Le facteur culturel et l’héritage mandchou

Publié un an avant le livre de Vogelsang sous le même titre, le livre de son quasi homonyme, l’Américain Ezra Vogel, est largement consacré à la question troublante de savoir pourquoi le Japon est passé si rapidement du régime semi-féodal qui était encore le sien au milieu du XIXe siècle à celui d’une puissance mondiale, capable dès 1905 de battre militairement la Russie. Ceci alors qu’en face la Chine, après avoir été la plus puissante civilisation de la planète, sombrait dans la déchéance puis la guerre civile. Vogel éclaire le sujet utilement, écrit John D. Van Fleet dans la Asian Review of Books. Van Fleet est lui-même un bon connaisseur des deux pays ; il vit à Shanghai après avoir vécu au Japon. 

Un point essentiel est le haut degré culturel auquel une bonne partie de la population japonaise avait accédé à la fin du XIXe siècle. Dans les premières années du XXe, écrit Vogel, « la Chine avait une poignée de journaux indépendants lus par les élites côtières, tandis que le Japon avait 375 journaux, publiés dans tout l’archipel, avec, pour la seule Tokyo, un lectorat estimé à 200 000 ».

Un autre apport du livre de Vogel est son analyse de la colonisation par les Japonais de Taïwan puis de la Mandchourie, souligne le sinologue Edward S. Steinfeld dans Harvard Magazine. Dans les premières décennies du XXe siècle, la Mandchourie est devenue pour les Japonais un peu ce qu’avait été le Far West pour les Américains. En 1937, 270 000 agriculteurs japonais s’y étaient installés et en 1940 quelque 850 000 Japonais y vivaient, si bien qu’aujourd’hui même « des familles un peu partout au Japon se trouvent sans difficulté des liens directs et personnels avec la Chine ». Qui plus est, nombre de Chinois de Taïwan furent envoyés en Mandchourie pour servir la colonisation japonaise. Beaucoup ont même servi dans les forces armées japonaises pendant la guerre. Lee Teng-hui, qui fut président de Taïwan de 1988 à 2000, avait été sous-lieutenant dans l’armée impériale pendant la Seconde Guerre mondiale.Mort à 90 ans en 2020, Vogel est une institution au Japon comme en Chine. Le premier livre qui l’a fait connaître, Japan as Number One, publié à la fin des années 1970, reste en tête des bestsellers de livres traduits. Et sa biographie de Deng Xiaoping (2011) jouit en Chine d’une grande popularité. Van Fleet explique cette double notoriété par une sérieuse faiblesse de l’auteur : son penchant pour l’hagiographie et sa faculté de minimiser les données gênantes pour l’histoire des deux pays.

LE LIVRE
LE LIVRE

China and Japan: Facing History de Ezra Vogel, Belknap Press, 2019

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BOOKS n°123

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