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Le fardeau de la popularité

Les livres de Carlos Ruiz Zafón ont un succès phénoménal. Une controverse s’est engagée sur la qualité littéraire de son œuvre.

« Dans la grande maison de la littérature, les pièces sont nombreuses, et rien n'empêche, en théorie, la qualité et la popularité de vivre sous le même toit. En pratique, cependant, la cohabitation est toujours plus difficile », ironise le critique littéraire Martín Schifino dans la revue madrilène Revista de libros. Carlos Ruiz Zafón est aujourd'hui l'écrivain espagnol le plus traduit; celui, aussi, qui connaît le plus grand succès. un véritable phénomène international. Pourtant, la critique reste perplexe quant aux termes à employer pour définir sa prose sur le plan littéraire. « Son précédent roman, L'Ombre du vent, s'est vendu à plus de dix millions d'exemplaires et n'est pas sorti indemne de ce qu'Henry James appelait la "dure condamnation de la popularité", explique Schifino. En devenant bestseller, Zafón a perdu la crédibilité littéraire. » Le « cas Zafón » a en effet occupé les pages culturelles des journaux espagnols pendant une bonne partie de l'année 2008, après la parution de son dernier opus, El juego del ángel (« Le jeu de l'ange »). À ses détracteurs, qui lui opposaient l'argument de la « valeur » littéraire de sa prose (médiocre, selon eux), Zafón a répondu par un plaidoyer offensif en faveur du « roman populaire ». « Loin de se contenter de condamner l'opprobre jet
sur la popularité, rapporte le critique espagnol, il a voulu inverser les arguments de ses adversaires et démontrer que la "valeur" de la littérature réside précisément dans sa popularité. » Au quotidien argentin La Nación, il déclara ainsi : « Les auteurs des grands classiques du genre, Balzac, Tolstoï ou Dickens, écrivaient des feuilletons pour conquérir leur lectorat. Ils étaient aux antipodes de l'establishment intellectuel, réactionnaire et snob, qui pontifie sur la littérature du haut de sa chaire. » La grandeur des auteurs est dans leur popularité; et celle du genre populaire… dans ses grands auteurs ! Certes, Dickens, Balzac et Tolstoï, qui ont tous joui d'une forte popularité, sont incontestablement de « grands écrivains ». Mais El juego del ángel semble plutôt tenir d'une tradition romanesque bien moins reconnue: le mélodrame. Assassinats, incestes, secrets, amours et vengeances: tout y est. « Zafón fut auteur pour le cinéma, rappelle Schifino. Les scènes d'El juego del ángel sont courtes et sommaires, comme dans ces scénarios qui introduisent un personnage, le font parler et passent rapidement à la suite. L'écrivain catalan ne fait aucun cas de ce temps intérieur qu'est celui de toute conscience véritablement humaine. Dickens - ne parlons pas de Balzac ou de Tolstoï ! - dramatise ce temps vécu à échelle humaine. Les Grandes Espérances, livre auquel El juego del ángel fait souvent référence, est un roman sur l'attente dont la prose relève le défi de produire du temps, de donner de l'air à ses personnages. le tempo favori de Zafón semble plutôt être, au contraire, l'accéléré. » Et sa prose éblouissante n'échappe pas au piège du pastiche. La première phrase d'un chapitre d'El juego del ángel reprend la structure de celle, célèbre, qui ouvre Cent ans de solitude: « Bien des années plus tard, face au peloton d'exécution, le colonel Aureliano Buendía devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l'emmena faire connaissance avec la glace. » Mais quand « la phrase de Gabriel García Márquez est une grandiose oraison, celle de Zafón n'est que coquetterie syntaxique pour énoncer une métaphore triviale », estime Martín Schifino. Il y a un mystère irréductible, une intrigue biographique dans le fait que le personnage de García Márquez se rappelle la glace à l'heure d'affronter la mort. Ce « devait », confiné au passé et à l'obligation de se souvenir, est délicieusement inattendu. Zafón utilise quant à lui un « devrait » syntaxiquement impeccable, mais artistiquement insipide. Si le diable est dans les détails, le grand écrivain aussi.
LE LIVRE
LE LIVRE

Le jeu de l’ange de Carlos Ruiz Zafón, Planeta, 2008

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