Le quotidien d’un Juif sous le IIIe Reich
par Thomas Powers

Le quotidien d’un Juif sous le IIIe Reich

Qu’est-ce que vivre à Dresde quand on est peu à peu exclu de la fonction publique, des parcs, des transports en commun et des bibliothèques ? Quand on est interdit de tabac, de fleurs et de journaux ? Quand il faut remettre aux autorités son canari et sa machine à écrire ? En racontant le quotidien d’une tyrannie dictée par un programme d’extermination, Victor Klemperer livre un témoignage troublant sur l’Allemagne hitlérienne et ses habitants.

Publié dans le magazine Books, juillet-août 2013. Par Thomas Powers
Ce que chacun sait – que Hitler a voulu, imaginé et mis en œuvre un projet de destruction des Juifs d’Europe – était resté dans une large mesure caché aux Juifs eux-mêmes jusqu’à un stade très avancé du processus. Le Führer avait certes été clair dans Mein Kampf, mais la progression délibérément lente et secrète du travail fait en ce sens par son gouvernement a réussi à endormir ses victimes en Allemagne ; tout comme elle a trompé et confondu la plupart des observateurs étrangers. L’universitaire et auteur mineur Victor Klemperer, un Allemand de confession protestante à ses propres yeux (1) mais un Juif à ceux du régime, a vécu et consigné le désastre comme il se déroulait à Dresde. S’il a vite décelé que la monomanie d’Hitler allait détruire le nazisme, il a compris plus lentement que l’anéantissement était son but, et très tard – presque trop tard – qu’il serait lui aussi tué s’il ne se remuait pas un peu. Klemperer était le fils d’un rabbin, le cousin du célèbre chef d’orchestre Otto Klemperer, le cadet d’une importante fratrie comptant deux médecins et un avocat, et un homme convaincu, jusqu’à l’arrivée d’Hitler au pouvoir, d’être un Allemand comme les autres, et accepté comme tel. Sa carrière n’avait pas abouti à grand-chose. Journaliste dans sa jeunesse, il était en 1933, à l’orée de la cinquantaine, l’auteur de plusieurs études universitaires et occupait un poste de professeur de langues et de littératures romanes à l’École technique supérieure, où ses sujets de préoccupation continuels étaient sa santé, la trop lente progression de son Histoire de la littérature française au XVIIIe siècle (2), son échec comparativement à la réussite de ses frères, et son incapacité à réunir l’argent pour la maison que sa femme Eva était résolue à construire dans le bourg résidentiel de Dölzschen, sur les hauteurs de Dresde. Tous ces soucis, et bien d’autres encore, sont notés jusqu’aux moindres détails dans le journal intime qu’il a tenu toute sa vie. L’une des curiosités piquantes des carnets de Klemperer tient à la manière qu’il a de glisser les inquiétudes nouvelles suscitées par l’oppression nazie au côté des vieilles angoisses d’un homme que le doute de soi, l’hypocondrie, le pessimisme et l’anxiété ont accompagné toute sa vie. Quand le pouvoir nazi prend la décision – ce fut l’une des toutes premières – d’exclure les Juifs de la fonction publique, et donc de l’enseignement, Klemperer passe pour un veinard : en tant qu’ancien combattant décoré de la Grande Guerre (3), il est autorisé à conserver son poste de professeur. Mais quand on le met à la retraite anticipée en avril 1935, la première vague d’émigrants juifs issus de l’université allemande a déjà envahi les établissements de la planète et les timides démarches entreprises par Klemperer pour trouver un point de chute à l’étranger capotent vite. Partir ou ne pas partir est l’un des leitmotive de son journal dans les premières années du régime. Avoir une épouse allemande – « aryenne » selon la théorie raciale nazie – protège à bien des égards Klemperer, mais n’atténue pas l’hostilité fondamentale du pouvoir envers les Juifs. Son frère Georg, un chirurgien célèbre qui avait soigné Lénine, déclara qu’il « préférait souffrir de privations à l’étranger que vivre dans le confort et le déshonneur ici en Allemagne ». « Voilà qui est bien dit », note Klemperer peu après que le couperet est tombé, le contraignant à vivre avec une retraite inférieure de moitié à son ancien salaire. « Mais… il ne connaît pas ma situation. » À ses yeux, ladite situation est irrémédiable. Son journal est émaillé de références aux multiples obstacles – ainsi qu’il les voit : il ne peut toucher sa pension à l’étranger ; il n’y a pas de postes de professeur de littérature ; il ne possède aucune autre compétence ; sa femme ne veut pas quitter sa maison et son jardin ; quand bien même la villa serait vendue, les Juifs ne peuvent transférer d’argent à l’étranger ; il y a le chat ; son niveau d’anglais est faible et son français « rouillé » ; l’Allemagne est sa patrie ; il ne veut pas risquer d’être le débiteur de son frère ; il est trop vieux ; ses fréquentes palpitations cardiaques le persuadent qu’il n’a plus longtemps à vivre… Et ainsi de suite. « Nous devons rester ici pour nous en sortir », écrit-il en juin 1935. « Je ne peux pas emprisonner Eva. » Un argument spécieux, Eva étant prisonnière de fait dans son propre pays. Les proches partent : son frère Georg pour Cambridge, Massachusetts, en 1935 ; leurs amis les Blumenfeld et les Isakowitz, pour le Pérou et la Grande-Bretagne, en 1935 et 1936 ; sa nièce Ilse pour le Brésil, en 1936 ; leur amie Gusti Wieghardt pour la Grande-Bretagne, en 1939. Klemperer est immanquablement triste au moment des adieux, mais ceux à qui il dit au revoir se sentent manifestement soulagés d’un grand poids. Isakowitz est « enjoué. Parce qu’à 45 ans il prend une fois encore un nouveau départ ». Gusti est excitée à la perspective d’aller au cinéma quand bon lui semble – un plaisir à l’époque interdit, parmi beaucoup d’autres, aux Juifs d’Allemagne.   Partir ou rester ? Ce n’est pas l’espoir trompeur qui fait hésiter Klemperer. « Je m’attends vraiment à ce qu’un jour ou l’autre on mette le feu à notre petite maison, écrit-il durant l’été 1936, et qu’on vienne m’assommer. » Il sait que ses amis et voisins juifs s’ajouteront à la liste des morts, et il note même l’estimation juste d’un ami – « six à sept millions ». Après avoir eu maille à partir avec la Gestapo, sa femme et lui sont « tourmentés par la question de partir ou rester. Partir trop tôt, rester trop tard ? Aller là où nous n’avons rien… ». En janvier 1941 encore, il entretient des fantasmes de fuite vers la liberté en Amérique. « Mais je vais avoir 60 ans et mon cœur se rebelle chaque jour. » Cet été-là, l’émigration des Juifs sera interdite une fois pour toutes et Klemperer acceptera presque avec soulagement la fermeture définitive de la porte. « Tant que la guerre continue, écrit-il, nous ne pouvons plus partir, après la guerre nous n’en aurons plus besoin, d’une manière ou d’une autre, morts ou vifs. » En l’observant froidement à soixante ans de distance, éloigné aussi par l’océan, la langue, l’identité ethnique et le tempérament, je trouve pervers et inexplicable, irritant même, ce rejet obstiné du départ. Difficile de s’empêcher de penser qu’un homme qui ignore tant d’avertissements mérite son sort. Mais refuser d’être mis à l’écart est aussi une forme d’héroïsme, et rester a permis à Klemperer de laisser une œuvre de témoignage unique, d’une force rare, sur l’épisode le plus sombre de l’histoire de l’humanité. Tout le monde sait à peu près ce qui est arrivé aux Juifs d’Europe – abattus ou tabassés à mort quand l’envie en prenait à la Gestapo, fusillés au bord de fosses communes en Russie, convoyés dans des wagons à bestiaux vers les camps d’extermination de Pologne – mais Klemperer nous donne à voir autre chose : le lent et atroce étranglement des Juifs, isolés du monde et les uns des autres, privés d’espoir, réduits à la mendicité, et surtout cruellement et injustement martyrisés jusqu’à ce que la faim, le suicide ou le gaz mettent un terme au supplice. Car le péché fondamental des nazis ne fut pas seulement le meurtre à une échelle sans précédent, mais la persécution systématique d’une catégorie d’êtres humains, à laquelle d’autres peuples – et en aucun cas les seuls Allemands – furent obligés d’assister malgré eux, sans rien faire, en profitant chichement, et devant vivre après cela avec le fardeau de la complicité et du silence. Les mille huit cents pages de Klemperer ne sont jamais ennuyeuses, malgré les répétitions. Elles ne se lisent pas pour autant rapidement, ni facilement, et je n’ai pas réussi à en ingurgiter plus de trente par jour. Mais ces pages donnent vie à ce qui s’est passé comme aucun répertoire des horreurs ne pourrait seulement commencer de le faire. « Tout ce que vous écrivez, c’est connu », proteste un ami alors que la guerre en a encore pour un an. « Et les grandes choses, Kiev, Minsk, etc., vous ne les connaissez pas. » Il voulait dire les batailles cruciales, les décisions en haut lieu. « Ce ne sont pas les grandes choses qui importent, lui répond Klemperer, mais la tyrannie au jour le jour que l’on va oublier. Mille piqûres de moustiques sont pires qu’un coup sur la tête. J’observe, je note les piqûres de moustiques. » C’est ça mais ce n’est pas tout. Car ce qu’il fait, c’est rendre vivant un groupe de personnes, et montrer comment ces individus parfaitement ordinaires, ces vieilles dames amatrices de canaris et ces messieurs férus de discussions philosophiques, ces veuves et ces jeunes femmes en quête de mari, ont été arrachés à l’existence qu’ils avaient avant Hitler et ajoutés à la liste des six millions. Aucune des piqûres de moustiques consignées par Klemperer n’est mineure ou simplement urticante, toutes pénètrent en profondeur, à commencer par l’exclusion des Juifs de la fonction publique. La perte de son emploi, le port de l’étoile et l’interdiction de fréquenter les jardins publics, voilà les seules mesures dont je me souvenais. Il y en eut beaucoup d’autres, chacune cuisante à sa manière. Voici une liste partielle, telle que dressée par Klemperer : les Juifs sont bannis des salles de lecture des bibliothèques (octobre 1936) ; obligés de renoncer au téléphone (décembre 1936) ; contraints d’ajouter « Israel » ou « Sarah » à leur prénom (Klemperer doit donc signer « Victor Israel » – août 1938) ; réduits à faire leurs courses entre 15 et 16 heures (août 1940) ; ont interdiction de posséder une automobile (février 1941) ; « La laitière… n’a plus le droit de fournir de lait aux maisons juives » (mars 1941) ; « Un nouveau malheur : plus de tabac pour les Juifs » (août 1941) ; sont tenus de remettre aux autorités les machines à écrire (« j’en ai été profondément affecté, elle n’est guère remplaçable » – octobre 1941) ; ont interdiction d’utiliser les cabines téléphoniques (décembre 1941) ; d’acheter des fleurs (mars 1942) ; de garder des animaux domestiques (« c’est la sentence de mort pour Muschel » – leur matou – mai 1942) ; d’organiser la scolarisation des enfants juifs soit en privé soit collectivement (juillet 1942) ; d’acheter ou détenir des journaux (juillet 1942) ; d’acheter des œufs et des légumes (juillet 1942). « Pas un jour sans un nouveau décret contre les Juifs », résume Klemperer.   « Un abattoir travaillant vite » Mais cela ne s’est pas arrêté là. On a successivement interdit aux Juifs d’exercer leur métier, d’emprunter les transports publics, de fréquenter non seulement les parcs mais les rues alentour, les restaurants, les théâtres et les cinémas, de sortir après 21 heures. Ces étapes ont été progressivement accompagnées, puis finalement remplacées, par un programme de meurtre organisé : pour les Juifs de Dresde, la déportation vers Theresienstadt, un camp de transit sur la route d’Auschwitz, « qui semble être un abattoir travaillant vite », note Klemperer en octobre 1942. On croise de nombreux morts dans ce journal, mais toujours en coulisse, souvent par suicide. Un cas emblématique est l’ami Moral, un juge de district qui pense que la guerre engendrera un pogrom général et l’extermination des Juifs, « proprement raflés et plaqués contre le mur des casernes ». Il apparaît fréquemment en 1938 et 1939, toujours inquiet, sombre, seul, craintif. En juin 1939, Klemperer le décrit «…
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Commentaires

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  1. piquet dit :

    Mein Kampf n’était pas si clair!…

  2. piquet dit :

    Et il ne l’est toujours pas!

  3. piquet dit :

    Et, en plus, il était spécialiste de Montesquieu! Vertigineux!

  4. piquet dit :

    « La langue du IIIe reich » , c’est quand même assez lucide -mais un peu tard.