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Le quotidien d’un Juif sous le IIIe Reich

Qu’est-ce que vivre à Dresde quand on est peu à peu exclu de la fonction publique, des parcs, des transports en commun et des bibliothèques ? Quand on est interdit de tabac, de fleurs et de journaux ? Quand il faut remettre aux autorités son canari et sa machine à écrire ? En racontant le quotidien d’une tyrannie dictée par un programme d’extermination, Victor Klemperer livre un témoignage troublant sur l’Allemagne hitlérienne et ses habitants.

Ce que chacun sait – que Hitler a voulu, imaginé et mis en œuvre un projet de destruction des Juifs d’Europe – était resté dans une large mesure caché aux Juifs eux-mêmes jusqu’à un stade très avancé du processus. Le Führer avait certes été clair dans Mein Kampf, mais la progression délibérément lente et secrète du travail fait en ce sens par son gouvernement a réussi à endormir ses victimes en Allemagne ; tout comme elle a trompé et confondu la plupart des observateurs étrangers. L’universitaire et auteur mineur Victor Klemperer, un Allemand de confession protestante à ses propres yeux (1) mais un Juif à ceux du régime, a vécu et consigné le désastre comme il se déroulait à Dresde. S’il a vite décelé que la monomanie d’Hitler allait détruire le nazisme, il a compris plus lentement que l’anéantissement était son but, et très tard – presque trop tard – qu’il serait lui aussi tué s’il ne se remuait pas un peu. Klemperer était le fils d’un rabbin, le cousin du célèbre chef d’orchestre Otto Klemperer, le cadet d’une importante fratrie comptant deux médecins et un avocat, et un homme convaincu, jusqu’à l’arrivée d’Hitler au pouvoir, d’être un Allemand comme les autres, et accepté comme tel. Sa carrière n’avait pas abouti à grand-chose. Journaliste dans sa jeunesse, il était en 1933, à l’orée de la cinquantaine, l’auteur de plusieurs études universitaires et occupait un poste de professeur de langues et de littératures romanes à l’École technique supérieure, où ses sujets de préoccupation continuels étaient sa santé, la trop lente progression de son Histoire de la littérature française au XVIIIe siècle (2), son échec comparativement à la réussite de ses frères, et son incapacité à réunir l’argent pour la maison que sa femme Eva était résolue à construire dans le bourg résidentiel de Dölzschen, sur les hauteurs de Dresde. Tous ces soucis, et bien d’autres encore, sont notés jusqu’aux moindres détails dans le journal intime qu’il a tenu toute sa vie. L’une des curiosités piquantes des carnets de Klemperer tient à la manière qu’il a de glisser les inquiétudes nouvelles suscitées par l’oppression nazie au côté des vieilles angoisses d’un homme que le doute de soi, l’hypocondrie, le pessimisme et l’anxiété ont accompagné toute sa vie. Quand le pouvoir nazi prend la décision – ce fut l’une des toutes premières – d’exclure les Juifs de la fonction publique, et donc de l’enseignement, Klemperer passe pour un veinard : en tant qu’ancien combattant décoré de la Grande Guerre (3), il est autorisé à conserver son poste de professeur. Mais quand on le met à la retraite anticipée en avril 1935, la première vague d’émigrants juifs issus de l’université allemande a déjà envahi les établissements de la planète et les timides démarches entreprises par Klemperer pour trouver un point de chute à l’étranger capotent vite. Partir ou ne pas partir est l’un des leitmotive de son journal dans les premières années du régime. Avoir une épouse allemande – « aryenne » selon la théorie raciale nazie – protège à bien des égards Klemperer, mais n’atténue pas l’hostilité fondamentale du pouvoir envers les Juifs. Son frère Georg, un chirurgien célèbre qui avait soigné Lénine, déclara qu’il « préférait souffrir de privations à l’étranger que vivre dans le confort et le déshonneur ici en Allemagne ». « Voilà qui est bien dit », note Klemperer peu après que le couperet est tombé, le contraignant à vivre avec une retraite inférieure de moitié à son ancien salaire. « Mais… il ne connaît pas ma situation. » À ses yeux, ladite situation est irrémédiable. Son journal est émaillé de références aux multiples obstacles – ainsi qu’il les voit : il ne peut toucher sa pension à l’étranger ; il n’y a pas de postes de professeur de littérature ; il ne possède aucune autre compétence ; sa femme ne veut pas quitter sa maison et son jardin ; quand bien même la villa serait vendue, les Juifs ne peuvent transférer d’argent à l’étranger ; il y a le chat ; son niveau d’anglais est faible et son français « rouillé » ; l’Allemagne est sa patrie ; il ne veut pas risquer d’être le débiteur de son frère ; il est trop vieux ; ses fréquentes palpitations cardiaques le persuadent qu’il n’a plus longtemps à vivre… Et ainsi de suite. « Nous devons rester ici pour nous en sortir », écrit-il en juin 1935. « Je ne peux pas emprisonner Eva. » Un argument spécieux, Eva étant prisonnière de fait dans son propre pays. Les proches partent : son frère Georg pour Cambridge, Massachusetts, en 1935 ; leurs amis les Blumenfeld et les Isakowitz, pour le Pérou et la Grande-Bretagne, en 1935 et 1936 ; sa nièce Ilse pour le Brésil, en 1936 ; leur amie Gusti Wieghardt pour la Grande-Bretagne, en 1939. Klemperer est immanquablement triste au moment des adieux, mais ceux à qui il dit au revoir se sentent manifestement soulagés d’un grand poids. Isakowitz est « enjoué. Parce qu’à 45 ans il prend une fois encore un nouveau départ ». Gusti est excitée à la perspective d’aller au cinéma quand bon lui semble – un plaisir à l’époque interdit, parmi beaucoup d’autres, aux Juifs d’Allemagne.   Partir ou rester ? Ce n’est pas l’espoir trompeur qui fait hésiter Klemperer. « Je m’attends vraiment à ce qu’un jour ou l’autre on mette le feu à notre petite maison, écrit-il durant l’été 1936, et qu’on vienne m’assommer. » Il sait que ses amis et voisins juifs s’ajouteront à la liste des morts, et il note même l’estimation juste d’un ami – « six à sept millions ». Après avoir eu maille à partir avec la Gestapo, sa femme et lui sont « tourmentés par la question de partir ou rester. Partir trop tôt, rester trop tard ? Aller là où nous n’avons rien… ». En janvier 1941 encore, il entretient des fantasmes de fuite vers la liberté en Amérique. « Mais je vais avoir 60 ans et mon cœur se rebelle chaque jour. » Cet été-là, l’émigration des Juifs sera interdite une fois pour toutes et Klemperer acceptera presque avec soulagement la fermeture définitive de la porte. « Tant que la guerre continue, écrit-il, nous ne pouvons plus partir, après la guerre nous n’en aurons plus besoin, d’une manière ou d’une autre, morts ou vifs. » En l’observant froidement à soixante ans de distance, éloigné aussi par l’océan, la langue, l’identité ethnique et le tempérament, je trouve pervers et inexplicable, irritant même, ce rejet obstiné du départ. Difficile de s’empêcher de penser qu’un homme qui ignore tant d’avertissements mérite son sort. Mais refuser d’être mis à l’écart est aussi une forme d’héroïsme, et rester a permis à Klemperer de laisser une œuvre de témoignage unique, d’une force rare, sur l’épisode le plus sombre de l’histoire de l’humanité. Tout le monde sait à peu près ce qui est arrivé aux Juifs d’Europe – abattus ou tabassés à mort quand l’envie en prenait à la Gestapo, fusillés au bord de fosses communes en Russie, convoyés dans des wagons à bestiaux vers les camps d’extermination de Pologne – mais Klemperer nous donne à voir autre chose : le lent et atroce étranglement des Juifs, isolés du monde et les uns des autres, privés d’espoir, réduits à la mendicité, et surtout cruellement et injustement martyrisés jusqu’à ce que la faim, le suicide ou le gaz mettent un terme au supplice. Car le péché fondamental des nazis ne fut pas seulement le meurtre à une échelle sans précédent, mais la persécution systématique d’une catégorie d’êtres humains, à laquelle d’autres peuples – et en aucun cas les seuls Allemands – furent obligés d’assister malgré eux, sans rien faire, en profitant chichement, et devant vivre après cela avec le fardeau de la complicité et du silence. Les mille huit cents pages de Klemperer ne sont jamais ennuyeuses, malgré les répétitions. Elles ne se lisent pas pour autant rapidement, ni facilement, et je n’ai pas réussi à en ingurgiter plus de trente par jour. Mais ces pages donnent vie à ce qui s’est passé comme aucun répertoire des horreurs ne pourrait seulement commencer de le faire. « Tout ce que vous écrivez, c’est connu », proteste un ami alors que la guerre en a encore pour un an. « Et les grandes choses, Kiev, Minsk, etc., vous ne les connaissez pas. » Il voulait dire les batailles cruciales, les décisions en haut lieu. « Ce ne sont pas les grandes choses qui importent, lui répond Klemperer, mais la tyrannie au jour le jour que l’on va oublier. Mille piqûres de moustiques sont pires qu’un coup sur la tête. J’observe, je note les piqûres de moustiques. » C’est ça mais ce n’est pas tout. Car ce qu’il fait, c’est rendre vivant un groupe de personnes, et montrer comment ces individus parfaitement ordinaires, ces vieilles dames amatrices de canaris et ces messieurs férus de discussions philosophiques, ces veuves et ces jeunes femmes en quête de mari, ont été arrachés à l’existence qu’ils avaient avant Hitler et ajoutés à la liste des six millions. Aucune des piqûres de moustiques consignées par Klemperer n’est mineure ou simplement urticante, toutes pénètrent en profondeur, à commencer par l’exclusion des Juifs de la fonction publique. La perte de son emploi, le port de l’étoile et l’interdiction de fréquenter les jardins publics, voilà les seules mesures dont je me souvenais. Il y en eut beaucoup d’autres, chacune cuisante à sa manière. Voici une liste partielle, telle que dressée par Klemperer : les Juifs sont bannis des salles de lecture des bibliothèques (octobre 1936) ; obligés de renoncer au téléphone (décembre 1936) ; contraints d’ajouter « Israel » ou « Sarah » à leur prénom (Klemperer doit donc signer « Victor Israel » – août 1938) ; réduits à faire leurs courses entre 15 et 16 heures (août 1940) ; ont interdiction de posséder une automobile (février 1941) ; « La laitière… n’a plus le droit de fournir de lait aux maisons juives » (mars 1941) ; « Un nouveau malheur : plus de tabac pour les Juifs » (août 1941) ; sont tenus de remettre aux autorités les machines à écrire (« j’en ai été profondément affecté, elle n’est guère remplaçable » – octobre 1941) ; ont interdiction d’utiliser les cabines téléphoniques (décembre 1941) ; d’acheter des fleurs (mars 1942) ; de garder des animaux domestiques (« c’est la sentence de mort pour Muschel » – leur matou – mai 1942) ; d’organiser la scolarisation des enfants juifs soit en privé soit collectivement (juillet 1942) ; d’acheter ou détenir des journaux (juillet 1942) ; d’acheter des œufs et des légumes (juillet 1942). « Pas un jour sans un nouveau décret contre les Juifs », résume Klemperer.   « Un abattoir travaillant vite » Mais cela ne s’est pas arrêté là. On a successivement interdit aux Juifs d’exercer leur métier, d’emprunter les transports publics, de fréquenter non seulement les parcs mais les rues a
lentour, les restaurants, les théâtres et les cinémas, de sortir après 21 heures. Ces étapes ont été progressivement accompagnées, puis finalement remplacées, par un programme de meurtre organisé : pour les Juifs de Dresde, la déportation vers Theresienstadt, un camp de transit sur la route d’Auschwitz, « qui semble être un abattoir travaillant vite », note Klemperer en octobre 1942. On croise de nombreux morts dans ce journal, mais toujours en coulisse, souvent par suicide. Un cas emblématique est l’ami Moral, un juge de district qui pense que la guerre engendrera un pogrom général et l’extermination des Juifs, « proprement raflés et plaqués contre le mur des casernes ». Il apparaît fréquemment en 1938 et 1939, toujours inquiet, sombre, seul, craintif. En juin 1939, Klemperer le décrit « totalement déprimé et affolé, caressant des idées de suicide, et venant chercher la consolation chez nous comme un enfant ». Quelques semaines après le déclenchement de la guerre en septembre 1939, le professeur passe un samedi après-midi épuisant à le convaincre de ne pas mettre fin à ses jours. Deux semaines plus tard, Moral se tue. En mai 1940, obligé d’abandonner la maison de Dölzschen pour un petit appartement dans une « maison de Juifs (4) » à Dresde et abattu par les victoires éclairs d’Hitler à l’ouest, Klemperer avoue : « Cent fois par jour, j’envie Moral. » À l’orée de la troisième année de guerre, les Juifs vivent dans un état de terreur permanente, appréhendent les descentes de la Gestapo, qui signifient malheurs et hurlements, être malmené et prendre des coups, tiroirs renversés, vaisselle cassée, vol du moindre objet de valeur ou des denrées alimentaires. « On en est là maintenant, c’est devenu la règle, le lendemain d’une perquisition : suicides », écrit Klemperer en avril 1942. Il y a aussi les arrestations : pour possession d’objets interdits, violation du black-out, détention de réserves alimentaires, non-respect du couvre-feu, manquement au port de l’étoile jaune, écoute des radios ennemies, diffusion de rumeurs. Ou pour rien du tout. « Le plus terrible pour moi, confie une femme, ce sont les gens qui me disent toujours : “Mais votre mari doit bien avoir fait quelque chose, ils ne tuent pas quelqu’un comme ça sans raison !” » Un à un, les hommes disparaissent des « maisons de Juifs ». Ernst Kreidl est convoqué au quartier général de la Gestapo le matin du 19 novembre 1941. Il n’en reviendra pas. Des mois passent sans aucune information sur son sort ni même sur les charges retenues contre lui. Enfin, en avril 1942, « quelque chose de nouveau. Au bout de cinq mois, un signe de vie d’Ernst Kreidl : une carte de Buchenwald. Joie poignante ». Six semaines plus tard arrive l’annonce de sa mort, « abattu au cours d’une tentative d’évasion ». Presque au même moment, l’ami de Kreidl, Friedheim, est arrêté ; il tient une semaine. Un premier rapport prétend qu’il est mort d’une crise cardiaque ; un second qu’il s’est pendu dans sa cellule. Des urnes contenant les cendres des deux hommes sont expédiées à la « maison de Juifs », et placées côte à côte sur un manteau de cheminée. « Il m’est pénible de voir le banc vide dans le jardin sous ma fenêtre, note Klemperer. Tout l’été dernier, Ernst Kreidl et le Dr Freidheim sont venus s’y asseoir des centaines de fois pour discuter ensemble. Kreidl a été exécuté et Freidheim est “mort” en prison. » Être arrêté pour n’importe quel crime, aussi insignifiant soit-il, valait sentence de mort. « Personne ne revient, littéralement personne. » Qui vit et qui trépasse semble parfaitement arbitraire. En une seule année, cinq des six hommes de la « maison de Juifs » ont rejoint les six millions. « Ils sont si nombreux à tomber autour de moi et je suis toujours vivant, écrit Klemperer. Peut-être m’est-il après tout donné de survivre pour témoigner. »   De menus actes d’héroïsme Et ce dont il témoigne, ce n’est pas seulement la souffrance, mais aussi l’héroïsme, toujours à petite et humaine échelle : supporter quand il semble impossible de poursuivre, partager quand il n’y a presque rien, offrir encouragement et espoir, refuser d’abandonner. Klemperer lui-même sait que la découverte de son journal par la Gestapo signifierait la mort, mais il continue d’écrire ; Eva sait qu’il est dangereux de transporter les feuillets manuscrits à travers la ville jusqu’à la maison d’une amie pour les cacher, mais elle fait le voyage chaque semaine ou tous les quinze jours ; l’amie, Annemarie Köhler, une « Aryenne », sait qu’elle encourt l’arrestation pour avoir dissimulé ces notes, mais elle le fait quand même. L’une des grandes surprises du journal de Klemperer est la fréquence avec laquelle il consigne les menus actes d’héroïsme de la part d’Allemands ordinaires – saluer des Juifs dans la rue, leur rendre visite à domicile, leur donner des coupons de rationnement pour acheter du pain, les aider à porter des pommes de terre, leur glisser un petit quelque chose en plus à l’épicerie, murmurer un mot gentil. Il ne s’imagine pas pour autant que l’Allemagne elle-même ne soit pas en partie responsable de l’antisémitisme nazi. « Le national-socialisme est une excroissance allemande », écrit-il – le produit d’une « nation de rêveurs et de pédants, d’une obsession maladive de la cohérence et du culte de l’organisation. Même la cruauté, même le meurtre sont organisés ici ». Mais la cruauté que Klemperer décrit émane presque entièrement d’institutions comme la Gestapo et la SS, dont c’est à la fois la philosophie et la discipline. « Je suis allemand, écrit-il, et j’attends que les Allemands reviennent ; ils doivent se terrer quelque part. » Mais, son propre témoignage l’atteste : les Allemands qu’il cherche n’ont jamais cessé d’être là – impuissants, mais néanmoins doués d’un savoir-vivre et d’une humanité simple. Malgré les « cruautés toujours nouvelles de la Gestapo, note Klemperer en juin 1942, pas un jour ne se passe maintenant sans qu’on n’entende d’un côté ou de l’autre : “Tel ou tel Aryen m’a dit : ‘Tenez bon – il y a le feu partout, à l’intérieur et au front.’” » Voir quelqu’un porter l’étoile, lui dit un chauffeur de bus, « c’est la possibilité de parler sans détour, pour une fois ! » Même un officier de la Gestapo murmure à une voisine âgée de Klemperer, qui a ordre de se présenter au quartier général : « Un bon conseil : demain matin, n’y allez pas ! » Il n’est pas facile de faire la part des choses à la lecture de ces faits. Klemperer consigne aussi des incidents, quand on lui crie dessus dans la rue, qu’on le traite de parasite, qu’il est ridiculisé par un groupe de la Jeunesse hitlérienne. Mais il range les authentiques antisémites avec les vrais croyants en Hitler et en la victoire finale : « Je pense que pour un croyant… il doit bien y avoir aujourd’hui [mars 1942] cinquante incroyants. Et c’est aussi la proportion de ceux qui… nous insultent par rapport à ceux qui nous adressent des signes de sympathie. » L’Allemand ordinaire en qui il finit par avoir le plus confiance est un certain Richter, le « gérant » officiel de la maison de Dölzschen, qu’il a été obligé de louer à un « Aryen ». Klemperer subit de plus en plus de pressions pour vendre la villa à prix bradé, mais Richter l’aide à se faufiler dans le maquis de la réglementation. C’est lui qui rapporte l’affirmation d’un officier de la Gestapo selon qui « la race entière allait être exterminée ». En mai 1942, Klemperer confie à Richter tout ce qu’ils ont subi. « Il était épouvanté. Il répétait sans cesse : “Cette bestialité”, “ce sadisme !”… Le peuple n’est quasiment pas au courant des cruautés infligées aux Juifs. » En septembre, ils ont une nouvelle conversation. Le gérant confie : « 90 % des Allemands savent que la victoire est impossible. » Klemperer décline gentiment une offre de savon à raser – être pris en possession de produits interdits signifie la mort. Richter, malgré toute sa compassion humaine, est tout aussi effrayé et prudent : « Je devrais prendre strictement mes distances avec vous. » Klemperer : « Bien entendu, vous avez une femme et un enfant, vous êtes parfaitement innocent. » Réponse : « Personne n’est innocent en Allemagne. Pourquoi avons-nous toléré ce régime si longtemps ? » Début 1943, ils se rencontrent à nouveau. Le gérant l’informe qu’un coup d’État va prochainement renverser le gouvernement. « Où irez-vous ? demande-t-il à Klemperer. Vous devrez aussitôt aller à la campagne… Il se pourrait que cela tourne au carnage. » Le professeur est sceptique à l’idée de fuir mais Richter insiste ; il lui propose une maison près d’une voie de chemin de fer, à une quinzaine de kilomètres, à l’extérieur de la ville. Bien sûr, il n’y a pas de coup. Et Richter finit par être arrêté. On ne sait pas bien si son crime fut d’avoir joué un rôle dans quelque complot contre l’État, ou d’avoir simplement été « trop gentil avec les Juifs ». En mai 1944, Klemperer entend dire qu’il a été incarcéré à Buchenwald. Il n’en sera plus jamais question dans le journal et son sort – comme son prénom, que Klemperer a négligé de noter – n’est pas connu. Ce n’est pas sa bienveillance qui fut le plus beau cadeau de Richter à Klemperer ; mais l’idée que, au bon moment, il lui faudrait filer – fuir, se cacher. Quelque chose dans le caractère de Klemperer rendait la chose presque impensable. Même dans les premières années du régime, il ne lui traverse jamais l’esprit qu’il est capable de protestation et de résistance, et si l’on en juge par son journal, cela n’a guère traversé l’esprit de qui que ce soit d’autre non plus. Jusqu’à un stade très avancé de la guerre, le sujet n’est jamais évoqué. Des années d’oppression, de souffrance et de péril croissants ont transformé Klemperer en fataliste : il se peut qu’il vive, il se peut qu’il meure, il n’est pas en son pouvoir d’en décider. Un jour, il consigne la remarque d’un homme qui « se sent comme un veau à l’abattoir, assistant au massacre des autres veaux, en attendant son tour ». Et ajoute : « Cet homme a raison. » Les Juifs mariés à des Allemands sont comme « Ulysse dans l’antre de Polyphème : “Toi, je te dévorerai en dernier.” Sauf qu’aucun de nous ne peut jouer le rôle d’Ulysse. Le secours doit venir de l’extérieur ». En mars 1944, une amie demande à Klemperer s’il sait où se cacher « quand le moment sera venu ». Eva suggère qu’il pourrait se faire passer pour un Allemand pendant un jour ou deux, mais elle répond : « Impossible, il ne faut pas qu’il se montre, on le remarquerait aussitôt. » Klemperer est accablé quand elle explique : « Après toutes ces années de persécution, monsieur le professeur a l’air d’un chien battu. » Le diariste est d’accord : « Je marche courbé, j’ai les mains qui tremblent, et je perds le souffle à la moindre émotion. » Tous les Juifs allemands ne se sentaient pas aussi impuissants. Certains se sont cachés, même à Berlin, et ont survécu à la guerre. D’autres se sont forgé une nouvelle identité en se faisant passer pour allemands. Klemperer fut pendant longtemps incapable d’imaginer une chose pareille, encore moins de la mettre en œuvre, mais le conseil de Richter est resté gravé dans son esprit et le jour vint enfin pour lui de se débarrasser de la passivité servile du chien battu en cessant de s’en remettre au destin. Nous sommes en février 1945. Le mardi 13, Klemperer est convoqué au bureau de la Communauté juive pour se voir assigner la tâche pénible de porter des ordonnances de déportation aux quatre coins de la ville. L’explication officielle est « le service du travail à l’extérieur », mais les très vieux et les très jeunes figurent aussi sur la liste. Tout le monde comprend que ce n’est pas du travail que les nazis réservent à ceux qui doivent se présenter très tôt le vendredi matin avec un bagage à main et des provisions pour deux ou trois jours de voyage. Les visages horrifiés, les protestations paniquées, la réticence à signer le reçu tendu par Klemperer disent clairement que tous savent ce qui les attend. « Encore plus pitoyable, le cas Bitter-wolf dans la Struvestrasse. Là aussi une pauvre maison ; je m’évertuais à déchiffrer en vain les noms dans l’entrée, lorsqu’une jeune femme blonde au nez retroussé est arrivée avec une mignonne petite fille, visiblement en bonne santé, d’environ 4 ans. Je lui ai demandé si une Frau Bitterwolf habitait ici. C’était elle-même. Je lui ai dit que j’avais une mauvaise nouvelle pour elle. Elle a lu le papier, a répété à plusieurs reprises toute décontenancée : “Mais ma petite fille, que va-t-elle devenir ?”, puis elle a signé calmement avec un crayon. Pendant ce temps, l’enfant se poussait contre moi en me tendant son ours en peluche et en disant avec une joie radieuse : “Regarde, regarde ! C’est mon petit ours, mon petit ours !” Puis la femme a monté l’escalier avec l’enfant sans dire un mot. Tout de suite après, je l’ai entendue sangloter. »   L’hypothèse la plus sombre De retour au bureau de la Communauté juive ce soir-là, après avoir porté ses dizaines de feuilles, Klemperer écoute son ami Waldmann (pas de prénom) « développer avec une grande certitude l’hypothèse la plus sombre. Pourquoi emmène-t-on les enfants juifs ? Lisl Eisenmann [11 ans] n’est tout de même pas en âge de travailler. Pourquoi Ulla Jacobi doit-elle partir seule – son père est encore considéré comme indispensable en tant qu’administrateur du cimetière. Il y a des intentions de meurtre là-derrière. Et nous qui restons, “nous n’avons qu’un sursis d’environ huit jours. Puis on viendra nous tirer de nos lits à 6 heures du matin. Et nous finirons exactement comme les autres”. » Le journal ne dit pas comment les autres ont fini, mais le destin a voulu qu’ils jouissent de la même chance – ni plus ni moins – que Klemperer lui-même. Cette excellence de l’organisation et de l’attention au détail qui a tué presque tous les Juifs de Dresde est suspendue deux heures après la sombre prédiction de Waldmann par ce qu’on ne peut que qualifier d’intervention divine : le bombardement allié qui détruisit la ville. Ce fut l’un des événements réellement terrifiants de la guerre, qui n’eut d’égal que la destruction de Hambourg, Tokyo, Hiroshima, Nagasaki et l’Holocauste lui-même. Le centre de la ville fut démoli par de puissantes bombes conventionnelles, puis embrasé par des bombes incendiaires qui provoquèrent une énorme conflagration conduisant à une tempête de feu – un incendie d’une telle intensité qu’il aspire l’air ambiant et engendre son propre système de vents, semblables à ceux d’un ouragan. De vastes secteurs de la ville furent entièrement détruits et des dizaines de milliers de personnes sont mortes dans les explosions et dans les flammes, ou périrent à cause d’une chaleur si intense que de la graisse humaine fondue coulait dans les caniveaux. Mais l’horreur infligée à la ville a épargné Klemperer et sa femme. Séparés dans la confusion et la fumée, échappant de justesse à une succession ininterrompue de dangers pendant cette longue nuit, la chance les réunit. « Quelqu’un m’a appelé : Eva était assise là, saine et sauve, dans son manteau de fourrure sur sa valise. » Elle lui raconte qu’elle a essayé d’allumer une cigarette à quelque chose qui se consumait par terre, avant de réaliser que c’était un cadavre. Tirant leurs valises, ils commencent de se frayer un chemin à travers la ville détruite. Leur propre maison est en ruine. En tant que Juifs, ils n’ont pas le droit d’entrer dans les parcs, les bâtiments publics, certaines rues et certains quartiers. Pendant la nuit, Klemperer s’était enveloppé dans une couverture qui dissimulait son étoile : à présent, il comprend qu’il lui faut s’en débarrasser. « Sur ce, Eva arracha avec un petit canif de poche l’étoile de mon manteau. » Ce moment, consigné si platement, représente d’une certaine manière la victoire de la volonté de survie. Rabaissé pendant une dizaine d’années, vivant quotidiennement dans la terreur, résigné à son destin, Klemperer reconquiert par cet acte simple son autonomie fondamentale d’être humain. Durant les derniers mois de guerre, lui et sa femme vont vers l’ouest à pied, en charrette, parfois en train, pour s’arrêter dans un village des environs de Munich, où ils sont enfin rejoints par les troupes américaines. Pendant cette fuite, Klemperer n’avoue son identité à personne. La paix revenue, les Allemands ordinaires semblent se défaire des années nazies avec soulagement et une sorte d’incompréhension muette. « Le IIIe Reich est déjà presque oublié, tout le monde y était opposé, s’y était “toujours” opposé. » Klemperer ne sait pas bien quoi faire de cela. Pendant des années, il a noté d’incessants petits actes de considération et de gentillesse. Il est convaincu qu’il y avait dans l’oppression des Juifs quelque chose de spécifiquement allemand ; mais il n’a jamais pensé que les sévices étaient l’expression d’un sentiment authentiquement populaire. Klemperer rapporte ces propos d’une femme : « Qu’est-ce que c’est, la “Gestapo” ? Je n’ai jamais entendu ce mot. » Et il se demande : « Est-ce une véritable ignorance ? » Il n’a pas la réponse. Si un Allemand avait écrit quoi que ce soit de pareil, on lui aurait immédiatement reproché ce plaidoyer malhonnête, mais Klemperer est un témoin à prendre au sérieux. Trois jours seulement avant la fin officielle de la guerre, il écrit : « Malgré Versailles, le chômage et l’antisémitisme profondément enraciné, la question de savoir comment l’hitlérisme a pu s’imposer devient pour moi de plus en plus mystérieuse. » Ce n’est pas plus facile à expliquer aujourd’hui. La force de ce livre vient en partie de son incapacité déclarée à comprendre ce qui a déclenché le cataclysme. Le diariste ne semble pas non plus s’inquiéter outre mesure de cet échec de la théorie. C’est le fait nazi qui intéresse Klemperer. Il avait consigné sa vie pendant des années et vite compris que cette chronique elle-même serait sa contribution à la compréhension de la période. Cet ouvrage sait nous raconter ce qu’ont vécu les Juifs allemands ; l’expérience de Klemperer fut typique en tout point, sauf son issue – il a survécu. Le portrait frappant qu’il fait de ceux, nombreux, qui n’ont pas eu cette chance, son méticuleux inventaire des propos entendus dans la rue ou rapportés par d’autres, le récit de son propre avilissement alors qu’il est privé de chacun de ses droits et libertés, sa prise de conscience croissante de l’énormité de ce qui arrive aux Juifs d’Europe, son refus d’omettre le moindre geste de courage ou de générosité, sa découverte qu’il est un Juif après tout, le soin qu’il met à remarquer les privations de la guerre quand la nourriture, le fioul et les vêtements sont d’abord rationnés puis disparaissent : ces observations préservent ce qui peut si facilement se perdre – la sensation de ce qui s’est produit. Pour cela seul, son livre ne sera jamais oublié.   L’extermination des canaris juifs Une bonne part de ce que les Juifs de Dresde ont enduré n’est pas condamnable parce que c’était douloureux, mais parce qu’ils furent choisis pour cela. À partir du premier jour de la guerre, la plupart des produits de luxe et toutes les denrées de base se sont raréfiés, mais ces privations ont touché d’abord et plus durement les Juifs – parce qu’ils étaient juifs. Leur massacre effectif ne fut que l’ultime et inévitable étape d’un processus qui avait commencé en les définissant, et non plus simplement en les décrivant, comme Juifs. Klemperer cite un Allemand qui demande : « Que diable signifie “non aryen” ? » Cela a fini par signifier un homme exclu ; de la protection de la loi, d’abord ; puis de la famille humaine. Le 22 mai 1942, Frau Elsa Kreidl apprend que son mari Ernst a été tué à Buchenwald. Une semaine plus tard, sa belle-sœur doit porter son canari dans un lieu d’extermination central – pas d’animaux domestiques pour les Juifs. Il est en outre interdit de donner l’oiseau à quelqu’un d’autre et illégal de le tuer chez soi : ce devait être fait par les autorités. On exigeait ainsi de Frau Kreidl qu’elle porte le canari dans sa cage jusqu’à l’autre bout de la ville à pied – pas de Juifs dans les transports en commun. Le mari d’une Frau Kreidl et le canari de l’autre Frau Kreidl furent tués pour la même raison – parce que les Kreidl étaient juifs. Notre meilleure compréhension des droits de l’homme est née de l’exemple atroce de l’Holocauste, quand les Juifs cessèrent d’avoir des droits parce qu’ils cessèrent d’être des hommes. La guerre finie, Klemperer et sa femme sont rentrés chez eux à pied. Des 4 675 Juifs qui vivaient à Dresde en 1933, des 1 265 qui restaient à la fin de 1941 et des 198 encore là en février 1945, seule une poignée a survécu à la guerre. Toujours aussi entêté, refusant d’envisager ce que serait la vie dans l’Allemagne de l’Est occupée par la Russie, résolu à reprendre le fil rompu de sa vie exactement là où il l’avait laissé, Klemperer est revenu dans la maison de Dölzschen. Il a vécu là quinze ans encore, et s’est même remarié après la mort d’Eva [en 1951]. Sa seconde épouse a transcrit son journal à partir des morceaux de papier sur lesquels il l’avait consigné ; la chute du pouvoir communiste en 1989 a enfin rendu possible sa publication. Angoissé et pessimiste jusqu’à la fin, il ne sut jamais qu’il avait écrit un livre aussi grand que tous ceux qu’il avait lus.   Cet article est paru dans la London Review of Books le 21 septembre 2000. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.  
LE LIVRE
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Mes soldats de papier, Journal 1933-1941 de Victor Klemperer, Seuil, 2000

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