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Mais à quoi donc sert-elle ?

Pourquoi la musique nous concerne-t-elle ? Si notre intérêt pour elle est inné, que signifie et d’où vient cette innéité ? Mais, au fond, faut-il absolument accorder à la musique une fonction pratique ? Et si elle ne servait à rien d’autre qu’à nous procurer du plaisir ?

Je boude mon plaisir avec ce livre ; je suis partagé. D’un côté, il me semble excellent à bien des égards. Mithen sait beaucoup de choses et il écrit bien – du moins selon les standards de la science cognitive (qui ne sont pas indépassables). Cet ouvrage est donc à la fois instructif et agréable à lire. Si vous êtes à la recherche d’un résumé de ce qui est certain (très peu de choses) et de ce qui est supputé (beaucoup de choses) sur l’histoire de l’évolution de notre espèce, je pourrais difficilement vous en recommander un meilleur. D’ailleurs, et c’est le vif du sujet, il entreprend de répondre à une question absolument fascinante pour « quiconque s’intéresse à la condition humaine », comme l’écrit Mithen. À savoir : « Pourquoi donc sommes-nous en quelque sorte obligés de faire de la musique et d’en écouter ? »   Je suis un dur à cuire, mais il m’arrive de pleurer à l’opéra Mais il y a l’autre côté. Il me semble que le livre de Mithen ne parle pas vraiment de la question qu’il se propose de traiter, et je ne crois pas qu’il ait poussé très loin sa réflexion sur quelques-uns des énormes problèmes qui se cachent derrière cette question. En vérité, une grande partie de son argumentation repose sur des thèses non démontrées. Même si elles sont largement soutenues par le milieu de la science cognitive, j’ai des doutes sur le poids que Mithen entend leur accorder. Prenez, pour commencer, les questions qui sont à l’origine de ce livre. Qu’y a-t-il de si bon dans la musique ? Pourquoi nous en soucions-nous tant ? Pourquoi nous remue-t-elle ainsi ? Pourquoi est-elle si présente, à ce qu’il semble, dans la plupart des sociétés humaines ? La musique a une manière unique de s’infiltrer sous notre peau et d’anéantir nos résistances. Je suis un dur à cuire : je garde les yeux secs dans les musées et je suis capable de lire des romans et des poèmes sans perdre mon sang-froid. Mais il m’arrive de pleurer à l’opéra. Quel est donc ce mystère ? C’est un sujet prometteur, mais Mithen part du mauvais pied. J’aurais pensé que la manière naturelle d’interpréter la phrase « qu’y a-t-il de si bon dans la musique ? » serait de se demander « en quoi la musique est-elle bonne ? » Au contraire, Mithen interprète cette phrase de manière finaliste, comme signifiant « à quoi sert la musique ? ». Ou « quel intérêt peut avoir la musique ? ». Ou encore, pour le dire crûment : « Que peut nous apporter la musique ? » En conséquence, bien que ce livre soit plein d’informations intéressantes, il ne dit pratiquement rien sur la musique elle-même. Il ne mentionne même pas une foule de sujets qui pourraient sembler pertinents et qui plongent depuis longtemps dans la perplexité musicologues et philosophes de l’art. Comment la musique est-elle structurée ? Qu’est-ce qui la différencie du simple bruit ? Qu’est-ce qui la différencie des autres formes d’art ? Qu’est-ce qui la différencie des mathématiques ? Comment devons-nous appréhender la relation du compositeur, de l’auditeur, de l’interprète ou du critique avec la musique ? Et ainsi de suite, ave une longue liste de problèmes classiques. Tout le monde a son domaine de prédilection, la question posée par Mithen n’appartient pas en propre au champ de la musicologie ou de l’esthétique. Mais si vous vous intéressez à la finalité de la musique – si votre question porte sur la fonction sociale o
u biologique de la musique –, vous devez regarder en face la possibilité qu’elle n’en ait pas. Ou que, si elle a une finalité, ce n’est pas pour cela qu’elle nous émeut. Ce n’est pas invraisemblable. Si je m’en remets à mon expérience personnelle, je ne vais pas à l’opéra pour une raison X ou Y. J’y vais parce que j’aime ça. J’aurais tendance à penser que c’est le cas en général des gens qui vont à l’opéra. Il se pourrait que tous les spectateurs sauf moi soient payés pour venir, mais j’en doute fort. Alors, pourquoi un auteur comme Mithen, manifestement doué d’une grande sensibilité et disposant des meilleures sources d’information, considère-t-il comme une évidence l’idée que notre intérêt pour la musique serait fondamentalement pragmatique ? À ce sujet il faut raconter une longue et triste histoire. Mithen estime – à juste titre, j’imagine – qu’il y a de bonnes raisons de penser que notre intérêt pour la musique est d’une certaine façon inné. (Personne ne sait exactement ce que cela signifie : c’est sans doute l’idée que cet intérêt se serait transmis génétiquement et n’aurait donc pas été acquis par un apprentissage.) Son principal argument en faveur du caractère inné de la musique est analogue à l’argument standard en faveur du caractère inné du langage : à savoir, son universalité, dont témoigne sa présence au sein de cultures n’ayant pas, à notre connaissance, été en contact direct au cours de l’histoire. Il existe des gens qui contestent ce type de raisonnement – à vrai dire, ils s’opposent à toute forme d’innéisme concernant l’esprit humain. Je n’en fais pas partie ; l’idée que notre intérêt pour la musique relève de la nature humaine me paraît parfaitement plausible.   Est-il impensable que nous aimions la musique juste pour elle-même ? Mais, bien sûr, cela ne suffit pas à nous dire pourquoi la musique compte tant pour nous. Nous avons, après tout, quantité de traits et de comportements qui ont clairement une origine génétique, mais auxquels nous n’accordons qu’une attention distraite. Le réflexe rotulien, par exemple. Ou notre préférence pour un sommeil cyclique ; ou le fait que nous soyons droitier ou gaucher ; ou notre préférence pour des langues disposant de phrases dotées de structures formelles. Dans ces exemples, comme dans beaucoup d’autres, la présomption du caractère inné d’un phénomène ne préjuge en rien de sa valeur. Cela m’est parfaitement égal que ma jambe s’agite quand on me frappe le genou ; cela ne me dérangerait en rien si elle ne le faisait pas. Alors, d’où vient la conviction de Mithen que, si l’amour de la musique est inné, on doit pouvoir l’expliquer par un récit historico-téléologique ? Je décèle ici la main castratrice du psychologue darwinien, un homme persuadé qu’en règle générale, si une caractéristique mentale est transmise génétiquement, on peut présenter le récit de son histoire adaptative au cours de l’évolution (1). Si nous aimons beaucoup la musique, ce doit être parce que, pendant la préhistoire de notre espèce, en écouter ou en jouer (ou les deux) était bénéfique pour nos chances de survie (ou pour notre instinct de conservation, ou pour la transmission de nos gènes à la postérité – chaque décennie met à la mode une nouvelle version de cette histoire). Et s’il est impensable que nous aimions la musique juste pour elle-même, comment pourrait-il en avoir été autrement des hommes de Néandertal (ou d’autres) ? Sans doute l’aimaient-ils parce que, d’une manière ou d’une autre, la musique avait des effets bénéfiques sur leur forme – des effets mesurables par, disons, le grand nombre de vigoureux bébés néandertaliens que l’écoute de la musique les encourageait à produire. (Si c’est le cas, les choses ont pas mal changé depuis cette époque : dans toutes les salles d’opéra que j’ai fréquentées, il est mal vu de copuler pendant le spectacle ; et ce que vous dépensez pour écouter votre mezzo-soprano préférée est autant de retiré à vos enfants.) Beaucoup de gens pensent qu’un trait de caractère inné doit avoir (ou avoir eu) un avantage adaptatif ; la « vision scientifique du monde » nous impose de croire cela. Je ne sais pas bien pourquoi ils pensent ainsi, mais c’est sans doute parce qu’ils tiennent pour acquis que les caractères individuels des êtres vivants sont les unités sur lesquelles opère la sélection naturelle ; les traits qui ne contribuent pas à l’adaptation sont tôt ou tard éliminés. Que ce point de vue soit fondé ou non est un vaste sujet et le verdict est loin d’être rendu. Pour notre propos, il nous suffit de dire que des hypothèses alternatives sont au moins aussi vraisemblables. Supposons, par exemple, que la sélection naturelle s’exerce sur l’organisme entier. Dans ce cas, ce qui importe pour la survie de la créature (ou pour son succès reproductif, ou autre chose) est son adéquation à l’environnement. Cela laisserait ouverte la possibilité, pour une créature bien adaptée, d’acquérir des traits qui ne contribuent pas directement à son adaptabilité ; voire des traits qui iraient à son encontre. Une passion pour l’opéra, par exemple. Quoi qu’il en soit, Mithen consacre une grande partie de son livre à imaginer une variété de scénarios dans lesquels « la musique aurait été bien utile, en ce temps-là ». Le plus souvent, sa version adaptative de l’histoire n’est pas moins crédible qu’une autre. La musique partagée doit en effet promouvoir la cohésion sociale ; les berceuses semblent bien rassurer les bébés ; la musique pourrait certainement aider un Néandertalien déprimé à se sentir mieux dans sa peau. (Mithen ne questionne pas l’avantage qu’il y aurait à se sentir mieux, même si la cohérence de son propos l’exigerait. Il existe en effet des psychologues évolutionnistes pour qui c’est le mal-être qui favorise l’adaptabilité.) « On est immédiatement frappé par cette idée : comme ce serait bon d’être en permanence entouré de gens heureux – et s’ils ne sont pas heureux spontanément, ce serait vraiment sympa d’introduire un peu de bonheur dans leur vie, en leur chantant une jolie chanson. » Voilà à peu près l’idée que je me fais de l’enfer. En tout cas, je soupçonne fortement que la position téléologique de Mithen sur l’évolution de la musique vient de ce qu’il considère le darwinisme psychologique comme fondé. Il ne prend pas la peine de discuter le présupposé de base : les traits innés sont des adaptations. Je trouve cela très étrange, étant donné la centralité de cette conception dans son entreprise, vu aussi sa flagrante invraisemblance concernant la musique. J’aurais tendance à penser que cela fait partie des charmes de la musique de paraître si évidemment inutile.   Cet article est paru dans la London Review of Books le 6 octobre 2005. Il a été traduit par Catherine David.
LE LIVRE
LE LIVRE

Le Néandertal chantant. Les origines de la musique, du langage, de l’esprit et du corps de La mécanique cachée du vivant, Weidenfeld

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