Non, le wokisme n’est pas de gauche
Publié en novembre 2025. Par Books.
Il ne fait pas bon critiquer le wokisme dans les milieux de gauche. La déferlante anti-woke du trumpisme paraît délégitimer a priori toute initiative de ce genre. Paru il y a déjà un an, le livre de l’essayiste de gauche américain David Rieff est d’autant plus intéressant. C’est un réquisitoire. À ses yeux le wokisme n’est guère plus qu’une « version postmoderne des indulgences médiévales vendues par l’Église » pour permettre à tout un chacun de se dédouaner de ses péchés, un cache-sexe moral, un arsenal de « bonnes intentions » – qui serait même capable de « détruire ce que notre civilisation a de bon, sans améliorer ce qu’elle a de cruel et de monstrueux ». Il y voit aussi « l’expression d’une hypochondrie morale et sociale », car « nous vivons dans une culture dans laquelle ne pas se considérer comme une victime est une pathologie ».
Elle-même auteure d’un ouvrage intitulé « La gauche n’est pas woke », publié un an plus tôt, sa compatriote Susan Neiman profite du livre de Rieff pour préciser sa pensée, ce dans la revue intellectuelle de gauche par excellence, la New York Review of Books. Elle n’adhère pas au point de vue de Rieff, pour qui le spectacle des inégalités justifierait de restaurer la notion de classe sociale : « Alors qu’on voit des titulaires d’un doctorat conduire des Uber pour des millionnaires qui ne lisent rien », écrit-elle, vouloir substituer un « essentialisme » de classe à l’essentialisme de race promu par les woke serait remplacer une politique identitaire par une autre. Or l’identitarisme, voilà l’ennemi. Les woke ne se rendent pas compte qu’ils greffent sur leurs émotions de gauche des croyances qui sont celles de la droite traditionnelle. Des « thèmes centraux des woke, assure-t-elle, se trouvent dans l’œuvre du théoricien nazi Carl Schmitt : une adhésion nonchalante au tribalisme, la conviction que l’invocation de l’humanité est un stratagème frauduleux du libéralisme, la nostalgie de l’âge prémoderne ».
