Obama, le président des drones
par Stephen Holmes

Obama, le président des drones

Le successeur de George Bush a fait des drones une arme ordinaire contre les « ennemis de l’Amérique ». Des milliers de terroristes présumés ont été exécutés sans jugement, parfois sur une simple présomption d’identité. L’efficacité militaire est indéniable. L’efficacité politique l’est tout autant, avec une opinion ravie de pouvoir se défendre sans combattre. À moins que… En nourrissant la colère des populations locales contre une Amérique à la brutalité indécente, les drones ouvrent un cycle de guerre sans fin.

Écrit par Stephen Holmes publié le 12 mars 2014
« Ce n’est pas lié au fait d’essayer de ne pas conduire des gens à Guantánamo » : en ce 6 juin 2013, la syntaxe chantournée d’Eric Holder devant la sous-commission du Sénat trahit l’immense embarras du ministre de la Justice des États-Unis, qui s’efforce de défendre le programme d’assassinats ciblés du président Obama (1). Il n’est pas le seul des porte-parole de l’administration à peiner lorsqu’il faut répondre aux questions sur la politique américaine de largage de drones sur le monde.   1. La hantise des agents de la CIA L’une des principales thèses du livre que Mark Mazzetti consacre au sujet est la suivante : la CIA et le Pentagone ont décidé de traquer et tuer les ennemis présumés pour éviter les méthodes extrajudiciaires de capture et d’interrogatoire adoptées par le prédécesseur d’Obama à la Maison-Blanche. L’auteur réitère l’accusation à de multiples reprises, avec un sens de l’euphémisme qui n’appartient qu’à lui : « En l’absence de possibilités de placer en détention les suspects de terrorisme, et faute de goût pour les vastes opérations terrestres en Somalie, l’option de tuer était parfois bien plus attirante que celle de capturer. » Ou : « L’exécution était le mode d’action privilégié en Somalie et, comme le confie l’un des agents impliqués dans la planification de la mission, “nous ne l’avons pas pris parce qu’il aurait été difficile de trouver un endroit où le mettre”. » En d’autres termes, l’administration a mis le paquet sur ce qui ressemble fort à des exécutions extrajudiciaires, faute de mieux, après avoir fermé les sites de détention secrets de Bush et décidé de ne plus envoyer personne à Guantánamo, où le tiers environ de la centaine de grévistes de la faim a bénéficié d’une forme sinistre d’Obamacare, les tubes dans le nez (2). Mazzetti apporte une autre explication, inexprimée et peut-être inexprimable, de l’escalade dans la guerre des drones : les membres de l’appareil du renseignement craignaient d’être un jour tenus pour pénalement responsables de l’usage de la torture, un crime dans le droit américain. Si on l’en croit, la multiplication des assassinats par drones fut en partie motivée par des murmures de rébellion au sein de la CIA, où règne une peur légendaire d’être désigné à la vindicte par des responsables politiques manipulateurs. Au moment de la brillante entrée en fonctions d’Obama, l’agence était apparemment préoccupée à l’idée que des « agents officiant en secret dans les prisons de la CIA puissent être poursuivis pour leur travail ». Cette crainte a refroidi l’enthousiasme des interrogateurs pour l’extorsion d’informations par la violence physique et psychologique : « Chaque coup reçu par la CIA concernant son programme de détention secrète et d’interrogatoires inclinait un peu plus ses dirigeants à faire ce calcul morbide : l’agence se porterait bien mieux si elle tuait les terroristes présumés plutôt que de les incarcérer. » Selon John Rizzo, un juriste de l’organisation, les responsables de l’administration Obama « ne sont jamais venus dire qu’ils allaient commencer d’assassiner les suspects parce qu’ils ne pouvaient pas les interroger, mais personne ne pouvait s’y tromper […]. À partir du moment où le temps des interrogatoires était révolu, il ne restait que l’assassinat ». Résumant ses entretiens avec Rizzo et d’autres membres du sérail, Mazzetti conclut : « Les drones armés, et la politique d’assassinat ciblé en général, ont offert un nouveau cap à un service d’espionnage qui commençait de se sentir carbonisé par les années vouées à la politique de détention secrète et d’interrogatoires. » Voilà une façon incendiaire d’insinuer que la « critique de gauche » d’une politique de sécurité nationale certes inutilement dure et supervisée avec nonchalance, mais rarement mortelle, porte une certaine responsabilité dans le revirement d’Obama en faveur de la mort subite par drones. Mazzetti lui-même ne l’évoque pas, mais la thèse selon laquelle les principes progressistes en la matière engendrent plus de cruauté qu’ils n’en évitent est depuis longtemps l’une des flèches préférées des conservateurs. Avant de devenir ministre de la Justice sous la seconde administration Bush, Michael Mukasey avait avisé les défenseurs des libertés civiles que le sang ne maculerait pas les mains des hommes qui torturaient les prisonniers de guerre mais les leurs. La gauche, affirma-t-il étrangement dans le Wall Street Journal, se comportait de manière criminelle en plaidant pour le contrôle judiciaire des décisions de l’exécutif en matière de détention : « L’effet involontaire d’un avis de la Cour suprême qui étendrait sa juridiction sur les détenus de Guantánamo pourrait être de créer à l’avenir une préférence pour l’assassinat plutôt que la capture des terroristes présumés (3). » Tout ce qu’allaient obtenir ces défenseurs des droits, ce serait la mort des suspects, pas leur juste traitement.   2. La revanche de John Brennan Mais est-ce vraiment en suivant un scénario antilibéral écrit par les faucons de l’ère Bush qu’Obama a troqué la détention secrète pour le tir à vue ? La supposition possède un accent de vérité. Le programme de drones armés a au minimum des liens de sang avec le programme Bush de détention sans inculpation. Une parenté dont témoigne notamment ce principe qu’elles ont en commun : les ennemis présumés ne méritent pas un procès leur permettant de prouver qu’ils sont innocents des charges retenues contre eux. L’idée que les deux politiques procèdent de la même sensibilité est également étayée par la trajectoire professionnelle de John Brennan, un ancien de la CIA récemment devenu directeur de l’agence. Après avoir été son directeur exécutif adjoint sous George Bush, Brennan est revenu aux affaires publiques [il avait été entre-temps P-DG d’une officine privée de renseignement] en 2008 comme conseiller d’Obama pour la lutte antiterroriste et, selon certains, simili-confesseur, bénissant les frappes mortelles du président au nom de leur conformité avec la philosophie catholique (4) de la guerre juste. Quoi qu’il en soit, Brennan a joué un rôle clé dans la transformation spectaculaire de la CIA en « machine à tuer, organisation obsédée par la chasse à l’homme ». Plus concrètement, la « liste des hommes à abattre », durant le premier mandat Obama, fut « coétablie dans le bureau de John Brennan au sous-sol de la Maison-Blanche ». Voilà qui donne un indice des origines de l’actuelle politique des drones. Brennan fut, sous Bush, un avocat déclaré de la détention illimitée, de la « restitution » illégale [rendition] des suspects à des pays connus pour leurs piètres performances en matière de respect des droits de l’homme, et de l’interrogatoire musclé (mais pas du waterboarding). Ce sont même précisément ces états de service – et cela nous ramène plus directement à notre sujet – qui ont fait capoter sa nomination à la tête de la CIA en 2008, suite au rejet du Sénat. Il ne semble pas tiré par les cheveux d’imaginer que, meurtri par ce retour de bâton contre les pratiques antiterroristes de l’ère Bush, Brennan ait été l’un des cerveaux de la conversion aux machines à tuer téléguidées. Avec cette nouvelle méthode de lutte contre les combattants ennemis, les agents du renseignement étaient beaucoup moins guettés par le spectre de la responsabilité pénale et autres phénomènes torpilleurs de carrière. La trajectoire déviée de Brennan jusqu’à la direction de la CIA, surtout si l’on y ajoute sa déclaration stupéfiante de juin 2011 sur l’absence de victimes civiles des drones, semble ainsi confirmer l’hypothèse récurrente du livre de Mazzetti : la présidence « assassine » d’Obama s’est construite par souci d’impunité de la CIA.   3. Pour en finir avec l’Irak Que les « opérations imprévues à l’étranger » d’Obama, au nom tellement inoffensif, descendent en ligne directe de la guerre globale contre le terrorisme de Bush ne devrait pourtant pas nous surprendre (5). Un changement de président ne provoque jamais de bouleversement de la politique de défense quand le jeu partisan, les pesanteurs bureaucratiques, les droits acquis et l’opinion publique ne bougent que légèrement – si d’aventure ils bougent – à la faveur de l’élection. Comme l’écrit Mazzetti, « les fondations de la guerre secrète ont été posées par un président républicain conservateur et avalisées par un président démocrate progressiste tombé amoureux de l’héritage ». Mais pourquoi exactement Obama a-t-il fait de l’assassinat télécommandé la pièce maîtresse de sa politique antiterroriste ? La question ne relève pas de la simple curiosité. Il faut commencer par tirer au clair les motivations de l’administration pour pouvoir jauger les justifications qu’elle présente à l’opinion. Mazzetti a pris un bon départ, mais il passe à côté d’une bonne partie l’histoire, qui commence avec la rupture entre Obama et la conception de la sécurité nationale qu’avait Bush. Cela va presque sans dire, mais le passage aux drones est le résultat logique de la promesse faite par le nouveau président de se désengager des guerres d’invasion et d’occupation de l’ère précédente (6). Après la crise financière de 2008, les responsables américains ont commencé à douter du bien-fondé de cette prodigalité pour des projets chimériques comme la réconciliation ethnique et religieuse en Irak ou la construction de l’État en Afghanistan. Ces deux guerres dévoraient encore une part démesurée des ressources limitées dont dispose le pays pour sa défense, à commencer par l’attention des plus hauts responsables. Mais l’électorat américain était devenu de plus en plus indifférent à leur égard, et de plus en plus dubitatif sur leur contribution à la sécurité nationale. Quant aux décideurs politiques, ils voyaient à l’évidence l’invasion de l’Irak, ayant par mégarde enfanté un allié chiite de l’Iran, comme un fiasco absolu. Et, en Afghanistan, les soldats formés par les États-Unis commençaient à tirer sur leurs instructeurs, laissant entendre que la capacité de l’Amérique à transmettre des compétences dépassait de loin sa capacité à inspirer de la loyauté. Obama s’est désolidarisé de Bush quand il a abandonné l’espoir de transformer les anciens États sponsors du terrorisme en alliés dignes de confiance. Et les événements postérieurs sont venus confirmer de manière retentissante qu’il était sage de circonscrire la lutte antiterroriste aux seuls acteurs non étatiques. L’inquiétant flot d’armes qui s’est déversé des arsenaux de Kadhafi sur le Mali et la Syrie a ainsi rappelé aux responsables américains que le changement de régime anarchique nourrit parfois la prolifération. La chute d’un dictateur dans des régions rompues à l’art de la contrebande ne peut qu’inonder le marché noir d’armes dangereuses, proposées à des prix défiant toute concurrence. Heureusement pour les néocons obsédés par le terrorisme nucléaire, Saddam Hussein ne possédait pas l’arsenal dont ils avaient argué pour justifier l’opération de renversement du régime. À vrai dire, pendant qu’Obama se démène pour gérer au mieux l’héritage de la destruction mutuelle assurée, la dissuasion nucléaire a pris une forme radicalement nouvelle (7). Les États puissants n’assurent plus la paix en menaçant de s’envoyer des armes incroyablement destructrices. Ce sont les États faibles qui veulent la bombe pour agiter le spectre d’une perte de contrôle au cas où un pays étranger soutiendrait un brutal changement de pouvoir. La frappe israélienne contre le réacteur syrien en 2007 a empêché Bachar el-Assad de s’y essayer. Mais force est de se demander si son usage – à petite échelle, mais incontestable – du gaz sarin vise à faire frémir les puissances occidentales à l’idée des conséquences d’un effondrement de son régime.   4. L’exception Ben laden Obama a donc décidé d’en finir avec les guerres contre les États parrains présumés du terrorisme pour des raisons parfaitement claires. Mais pourquoi a-t-il autorisé l’usage offensif des drones ? Est-ce, comme le prétendent ses partisans, parce que cette forme de belligérance est la manière la plus efficace de protéger les Américains contre des attentats particulièrement meurtriers ? Ce serait une excellente justification. Cette explication suppose malheureusement que le président dispose d’un moyen de calcul réaliste des effets de sa politique sur la sécurité nationale. En parlant de la « fièvre tueuse » d’Obama, expression qu’il utilise ailleurs pour évoquer les carnages commis par les groupes terroristes, Mazzetti invite ses lecteurs au doute sur la sincérité de l’administration quand elle plaide pour les drones armés avec des arguments du type « votre-sécurité-s’en-trouve-améliorée ». Lesquels doutes redoublent quand on lit que « la CIA avait l’aval de la Maison-Blanche pour mener des frappes au Pakistan, même quand ses “cibleurs” n’étaient pas certains de l’identité de l’homme qu’ils étaient en train de tuer ». Avant de reconnaître que « toute frappe de drone est une exécution », Richard Blee, l’ancien chef de l’unité de la CIA en charge de la chasse à Ben Laden, a confié à Mazzetti que l’agence avait mis la barre plus bas en matière d’identification des cibles parce que les espions américains ne « voulaient plus savoir qui nous assassinions avant qu’on appuie sur la détente ». Ils ne voulaient plus savoir. C’est un propos extraordinaire, cette ignorance volontaire ne pouvant qu’accroître le risque de responsabilité pénale au cas improbable où le jour du jugement dernier finirait par venir. Si c’est vrai, cela pulvérise le simulacre d’une campagne d’assassinats ciblés dûment soupesée pour accroître la sécurité nationale. Étrangement, le doute se nourrit aussi du discours prononcé par Obama lui-même le 23 mai 2013 à la National Defense University de Washington, où il reconnaît qu’un seul des quatre citoyens américains tués par drone avait été spécifiquement ciblé (8). Après quoi le président a eu cette phrase plus révélatrice encore : « Notre opération au Pakistan contre Oussama Ben Laden ne saurait être la norme. » Quelle que soit la vélocité avec laquelle un commando des forces spéciales s’acquitte d’une mission, ses membres risquent d’être capturés ou tués, pris dans une fusillade avec des forces armées locales, ou de provoquer une crise internationale. Alors pourquoi Obama a-t-il pris de tels risques dans ce cas ? Parce qu’il fallait être absolument sûr, avant de mitrailler, que la cible proposée était bien l’homme recherché. En d’autres termes, la conception et l’exécution de la mission d’Abbottabad contiennent en filigrane l’aveu que les frappes de drones, même quand les opérateurs veulent sincèrement savoir qui ils visent, ont des chances d’incinérer des sosies sur la base de simples présomptions. L’administration suppose certainement que les exécutions par erreur sont tolérables dès lors que le programme drones complique la tâche de commettre un attentat sur le territoire des États-Unis pour ce qu’il reste d’Al-Qaïda (ou de ses rejetons et autres épigones). Après avoir reconnu le « fait certain » que les frappes de drones ont tué de nombreux civils par accident ou par erreur, Obama confiait dans le même discours : « Pour moi, et ceux sous ma chaîne de commandement, ces morts nous hanteront jusqu’à la fin de nos jours. » Contrairement à ce qu’affirme Mazzetti sur le fait que les frappes causant des dommages collatéraux sont « applaudies en privé », la ligne officielle est que personne n’a plaisir à actionner la « manette du Predator ». Une conscience lourde est le prix fort que les responsables…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
1
Commentaire

écrire un commentaire

  1. Hassan Shahein dit :

    je veux l’article complet. s’il vous plaît !