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Obama, le président des drones

Le successeur de George Bush a fait des drones une arme ordinaire contre les « ennemis de l’Amérique ». Des milliers de terroristes présumés ont été exécutés sans jugement, parfois sur une simple présomption d’identité. L’efficacité militaire est indéniable. L’efficacité politique l’est tout autant, avec une opinion ravie de pouvoir se défendre sans combattre. À moins que… En nourrissant la colère des populations locales contre une Amérique à la brutalité indécente, les drones ouvrent un cycle de guerre sans fin.

« Ce n’est pas lié au fait d’essayer de ne pas conduire des gens à Guantánamo » : en ce 6 juin 2013, la syntaxe chantournée d’Eric Holder devant la sous-commission du Sénat trahit l’immense embarras du ministre de la Justice des États-Unis, qui s’efforce de défendre le programme d’assassinats ciblés du président Obama (1). Il n’est pas le seul des porte-parole de l’administration à peiner lorsqu’il faut répondre aux questions sur la politique américaine de largage de drones sur le monde.

 

1. La hantise des agents de la CIA

L’une des principales thèses du livre que Mark Mazzetti consacre au sujet est la suivante : la CIA et le Pentagone ont décidé de traquer et tuer les ennemis présumés pour éviter les méthodes extrajudiciaires de capture et d’interrogatoire adoptées par le prédécesseur d’Obama à la Maison-Blanche. L’auteur réitère l’accusation à de multiples reprises, avec un sens de l’euphémisme qui n’appartient qu’à lui : « En l’absence de possibilités de placer en détention les suspects de terrorisme, et faute de goût pour les vastes opérations terrestres en Somalie, l’option de tuer était parfois bien plus attirante que celle de capturer. » Ou : « L’exécution était le mode d’action privilégié en Somalie et, comme le confie l’un des agents impliqués dans la planification de la mission, “nous ne l’avons pas pris parce qu’il aurait été difficile de trouver un endroit où le mettre”. » En d’autres termes, l’administration a mis le paquet sur ce qui ressemble fort à des exécutions extrajudiciaires, faute de mieux, après avoir fermé les sites de détention secrets de Bush et décidé de ne plus envoyer personne à Guantánamo, où le tiers environ de la centaine de grévistes de la faim a bénéficié d’une forme sinistre d’Obamacare, les tubes dans le nez (2).

Mazzetti apporte une autre explication, inexprimée et peut-être inexprimable, de l’escalade dans la guerre des drones : les membres de l’appareil du renseignement craignaient d’être un jour tenus pour pénalement responsables de l’usage de la torture, un crime dans le droit américain. Si on l’en croit, la multiplication des assassinats par drones fut en partie motivée par des murmures de rébellion au sein de la CIA, où règne une peur légendaire d’être désigné à la vindicte par des responsables politiques manipulateurs. Au moment de la brillante entrée en fonctions d’Obama, l’agence était apparemment préoccupée à l’idée que des « agents officiant en secret dans les prisons de la CIA puissent être poursuivis pour leur travail ». Cette crainte a refroidi l’enthousiasme des interrogateurs pour l’extorsion d’informations par la violence physique et psychologique : « Chaque coup reçu par la CIA concernant son programme de détention secrète et d’interrogatoires inclinait un peu plus ses dirigeants à faire ce calcul morbide : l’agence se porterait bien mieux si elle tuait les terroristes présumés plutôt que de les incarcérer. » Selon John Rizzo, un juriste de l’organisation, les responsables de l’administration Obama « ne sont jamais venus dire qu’ils allaient commencer d’assassiner les suspects parce qu’ils ne pouvaient pas les interroger, mais personne ne pouvait s’y tromper […]. À partir du moment où le temps des interrogatoires était révolu, il ne restait que l’assassinat ». Résumant ses entretiens avec Rizzo et d’autres membres du sérail, Mazzetti conclut : « Les drones armés, et la politique d’assassinat ciblé en général, ont offert un nouveau cap à un service d’espionnage qui commençait de se sentir carbonisé par les années vouées à la politique de détention secrète et d’interrogatoires. »

Voilà une façon incendiaire d’insinuer que la « critique de gauche » d’une politique de sécurité nationale certes inutilement dure et supervisée avec nonchalance, mais rarement mortelle, porte une certaine responsabilité dans le revirement d’Obama en faveur de la mort subite par drones. Mazzetti lui-même ne l’évoque pas, mais la thèse selon laquelle les principes progressistes en la matière engendrent plus de cruauté qu’ils n’en évitent est depuis longtemps l’une des flèches préférées des conservateurs. Avant de devenir ministre de la Justice sous la seconde administration Bush, Michael Mukasey avait avisé les défenseurs des libertés civiles que le sang ne maculerait pas les mains des hommes qui torturaient les prisonniers de guerre mais les leurs. La gauche, affirma-t-il étrangement dans le Wall Street Journal, se comportait de manière criminelle en plaidant pour le contrôle judiciaire des décisions de l’exécutif en matière de détention : « L’effet involontaire d’un avis de la Cour suprême qui étendrait sa juridiction sur les détenus de Guantánamo pourrait être de créer à l’avenir une préférence pour l’assassinat plutôt que la capture des terroristes présumés (3). » Tout ce qu’allaient obtenir ces défenseurs des droits, ce serait la mort des suspects, pas leur juste traitement.

 

2. La revanche de John Brennan

Mais est-ce vraiment en suivant un scénario antilibéral écrit par les faucons de l’ère Bush qu’Obama a troqué la détention secrète pour le tir à vue ? La supposition possède un accent de vérité. Le programme de drones armés a au minimum des liens de sang avec le programme Bush de détention sans inculpation. Une parenté dont témoigne notamment ce principe qu’elles ont en commun : les ennemis présumés ne méritent pas un procès leur permettant de prouver qu’ils sont innocents des charges retenues contre eux. L’idée que les deux politiques procèdent de la même sensibilité est également étayée par la trajectoire professionnelle de John Brennan, un ancien de la CIA récemment devenu directeur de l’agence.

Après avoir été son directeur exécutif adjoint sous George Bush, Brennan est revenu aux affaires publiques [il avait été entre-temps P-DG d’une officine privée de renseignement] en 2008 comme conseiller d’Obama pour la lutte antiterroriste et, selon certains, simili-confesseur, bénissant les frappes mortelles du président au nom de leur conformité avec la philosophie catholique (4) de la guerre juste. Quoi qu’il en soit, Brennan a joué un rôle clé dans la transformation spectaculaire de la CIA en « machine à tuer, organisation obsédée par la chasse à l’homme ». Plus concrètement, la « liste des hommes à abattre », durant le premier mandat Obama, fut « coétablie dans le bureau de John Brennan au sous-sol de la Maison-Blanche ».

Voilà qui donne un indice des origines de l’actuelle politique des drones. Brennan fut, sous Bush, un avocat déclaré de la détention illimitée, de la « restitution » illégale [rendition] des suspects à des pays connus pour leurs piètres performances en matière de respect des droits de l’homme, et de l’interrogatoire musclé (mais pas du waterboarding). Ce sont même précisément ces états de service – et cela nous ramène plus directement à notre sujet – qui ont fait capoter sa nomination à la tête de la CIA en 2008, suite au rejet du Sénat. Il ne semble pas tiré par les cheveux d’imaginer que, meurtri par ce retour de bâton contre les pratiques antiterroristes de l’ère Bush, Brennan ait été l’un des cerveaux de la conversion aux machines à tuer téléguidées. Avec cette nouvelle méthode de lutte contre les combattants ennemis, les agents du renseignement étaient beaucoup moins guettés par le spectre de la responsabilité pénale et autres phénomènes torpilleurs de carrière. La trajectoire déviée de Brennan jusqu’à la direction de la CIA, surtout si l’on y ajoute sa déclaration stupéfiante de juin 2011 sur l’absence de victimes civiles des drones, semble ainsi confirmer l’hypothèse récurrente du livre de Mazzetti : la présidence « assassine » d’Obama s’est construite par souci d’impunité de la CIA.

 

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3. Pour en finir avec l’Irak

Que les « opérations imprévues à l’étranger » d’Obama, au nom tellement inoffensif, descendent en ligne directe de la guerre globale contre le terrorisme de Bush ne devrait pourtant pas nous surprendre (5). Un changement de président ne provoque jamais de bouleversement de la politique de défense quand le jeu partisan, les pesanteurs bureaucratiques, les droits acquis et l’opinion publique ne bougent que légèrement – si d’aventure ils bougent – à la faveur de l’élection. Comme l’écrit Mazzetti, « les fondations de la guerre secrète ont été posées par un président républicain conservateur et avalisées par un président démocrate progressiste tombé amoureux de l’héritage ».

Mais pourquoi exactement Obama a-t-il fait de l’assassinat télécommandé la pièce maîtresse de sa politique antiterroriste ? La question ne relève pas de la simple curiosité. Il faut commencer par tirer au clair les motivations de l’administration pour pouvoir jauger les justifications qu’elle présente à l’opinion. Mazzetti a pris un bon départ, mais il passe à côté d’une bonne partie l’histoire, qui commence avec la rupture entre Obama et la conception de la sécurité nationale qu’avait Bush. Cela va presque sans dire, mais le passage aux drones est le résultat logique de la promesse faite par le nouveau président de se désengager des guerres d’invasion et d’occupation de l’ère précédente (6).

Après la crise financière de 2008, les responsables américains ont commencé à douter du bien-fondé de cette prodigalité pour des projets chimériques comme la réconciliation ethnique et religieuse en Irak ou la construction de l’État en Afghanistan. Ces deux guerres dévoraient encore une part démesurée des ressources limitées dont dispose le pays pour sa défense, à commencer par l’attention des plus hauts responsables. Mais l’électorat américain était devenu de plus en plus indifférent à leur égard, et de plus en plus dubitatif sur leur contribution à la sécurité nationale. Quant aux décideurs politiques, ils voyaient à l’évidence l’invasion de l’Irak, ayant par mégarde enfanté un allié chiite de l’Iran, comme un fiasco absolu. Et, en Afghanistan, les soldats formés par les États-Unis commençaient à tirer sur leurs instructeurs, laissant entendre que la capacité de l’Amérique à transmettre des compétences dépassait de loin sa capacité à inspirer de la loyauté.

Obama s’est désolidarisé de Bush quand il a abandonné l’espoir de transformer les anciens États sponsors du terrorisme en alliés dignes de confiance. Et les événements postérieurs sont venus confirmer de manière retentissante qu’il était sage de circonscrire la lutte antiterroriste aux seuls acteurs non étatiques. L’inquiétant flot d’armes qui s’est déversé des arsenaux de Kadhafi sur le Mali et la Syrie a ainsi rappelé aux responsables américains que le changement de régime anarchique nourrit parfois la prolifération. La chute d’un dictateur dans des régions rompues à l’art de la contrebande ne peut qu’inonder le marché noir d’armes dangereuses, proposées à des prix défiant toute concurrence. Heureusement pour les néocons obsédés par le terrorisme nucléaire, Saddam Hussein ne possédait pas l’arsenal dont ils avaient argué pour justifier l’opération de renversement du régime.

À vrai dire, pendant qu’Obama se démène pour gérer au mieux l’héritage de la destruction mutuelle assurée, la dissuasion nucléaire a pris une forme radicalement nouvelle (7). Les États puissants n’assurent plus la paix en menaçant de s’envoyer des armes incroyablement destructrices. Ce sont les États faibles qui veulent la bombe pour agiter le spectre d’une perte de contrôle au cas où un pays étranger soutiendrait un brutal changement de pouvoir. La frappe israélienne contre le réacteur syrien en 2007 a empêché Bachar el-Assad de s’y essayer. Mais force est de se demander si son usage – à petite échelle, mais incontestable – du gaz sarin vise à faire frémir les puissances occidentales à l’idée des conséquences d’un effondrement de son régime.

 

4. L’exception Ben laden

Obama a donc décidé d’en finir avec les guerres contre les États parrains présumés du terrorisme pour des raisons parfaitement claires. Mais pourquoi a-t-il autorisé l’usage offensif des drones ? Est-ce, comme le prétendent ses partisans, parce que cette forme de belligérance est la manière la plus efficace de protéger les Américains contre des attentats particulièrement meurtriers ? Ce serait une excellente justification. Cette explication suppose malheureusement que le président dispose d’un moyen de calcul réaliste des effets de sa politique sur la sécurité nationale. En parlant de la « fièvre tueuse » d’Obama, expression qu’il utilise ailleurs pour évoquer les carnages commis par les groupes terroristes, Mazzetti invite ses lecteurs au doute sur la sincérité de l’administration quand elle plaide pour les drones armés avec des arguments du type « votre-sécurité-s’en-trouve-améliorée ».

Lesquels doutes redoublent quand on lit que « la CIA avait l’aval de la Maison-Blanche pour mener des frappes au Pakistan, même quand ses “cibleurs” n’étaient pas certains de l’identité de l’homme qu’ils étaient en train de tuer ». Avant de reconnaître que « toute frappe de drone est une exécution », Richard Blee, l’ancien chef de l’unité de la CIA en charge de la chasse à Ben Laden, a confié à Mazzetti que l’agence avait mis la barre plus bas en matière d’identification des cibles parce que les espions américains ne « voulaient plus savoir qui nous assassinions avant qu’on appuie sur la détente ».

Ils ne voulaient plus savoir. C’est un propos extraordinaire, cette ignorance volontaire ne pouvant qu’accroître le risque de responsabilité pénale au cas improbable où le jour du jugement dernier finirait par venir. Si c’est vrai, cela pulvérise le simulacre d’une campagne d’assassinats ciblés dûment soupesée pour accroître la sécurité nationale. Étrangement, le doute se nourrit aussi du discours prononcé par Obama lui-même le 23 mai 2013 à la National Defense University de Washington, où il reconnaît qu’un seul des quatre citoyens américains tués par drone avait été spécifiquement ciblé (8). Après quoi le président a eu cette phrase plus révélatrice encore : « Notre opération au Pakistan contre Oussama Ben Laden ne saurait être la norme. » Quelle que soit la vélocité avec laquelle un commando des forces spéciales s’acquitte d’une mission, ses membres risquent d’être capturés ou tués, pris dans une fusillade avec des forces armées locales, ou de provoquer une crise internationale. Alors pourquoi Obama a-t-il pris de tels risques dans ce cas ? Parce qu’il fallait être absolument sûr, avant de mitrailler, que la cible proposée était bien l’homme recherché.

En d’autres termes, la conception et l’exécution de la mission d’Abbottabad contiennent en filigrane l’aveu que les frappes de drones, même quand les opérateurs veulent sincèrement savoir qui ils visent, ont des chances d’incinérer des sosies sur la base de simples présomptions. L’administration suppose certainement que les exécutions par erreur sont tolérables dès lors que le programme drones complique la tâche de commettre un attentat sur le territoire des États-Unis pour ce qu’il reste d’Al-Qaïda (ou de ses rejetons et autres épigones).

Après avoir reconnu le « fait certain » que les frappes de drones ont tué de nombreux civils par accident ou par erreur, Obama confiait dans le même discours : « Pour moi, et ceux sous ma chaîne de commandement, ces morts nous hanteront jusqu’à la fin de nos jours. » Contrairement à ce qu’affirme Mazzetti sur le fait que les frappes causant des dommages collatéraux sont « applaudies en privé », la ligne officielle est que personne n’a plaisir à actionner la « manette du Predator ». Une conscience lourde est le prix fort que les responsables doivent payer pour la sécurité de l’Amérique.

Mais pour ceux qui défendent les frappes, comme le remarque Mazzetti, « la plus petite parcelle d’information » fournit certes une « base précaire pour une mission à haut risque », mais une base suffisante pour une mission moins périlleuse, où les États-Unis gâcheront, au pire, un missile Hellfire facilement remplaçable, sans mettre en péril la vie de militaires des forces spéciales formés à prix d’or. La tendance, sous Obama, semble avoir été de cibler des cadres mineurs d’Al-Qaïda. L’un des arguments possibles – bien qu’ignoble – en faveur de cette liste élargie d’hommes à abattre mérite considération : utiliser un missile pour pulvériser le complexe d’Abbottabad aurait été malavisé, car il aurait empêché les commandos de marines d’accéder à une mine d’informations utiles après l’assassinat de Ben Laden ; au contraire, les frappes destructrices menées contre des insurgés yéménites ou des membres ordinaires des talibans ont peu de chances d’engloutir de nombreux renseignements. Certes, mais cette absence d’information exploitable, qui réduit l’inconvénient de l’anéantissement télécommandé, soulève aussi cette question : combien de frappes contribuent vraiment à l’autodéfense collective de l’Amérique ?

Poussant son raisonnement, Mazzetti ajoute que « les missions américaines ont souvent été fondées sur des bribes de renseignements fournies par des sources incertaines », en particulier « des services de renseignement étrangers peu dignes de confiance » qui approchent régulièrement les officines des États-Unis munis de dossiers bien ficelés sur des terroristes. Les agents secrets américains, configurés pour l’action et avides d’informations exploitables, sont plus ou moins faciles à duper, selon qu’ils ont ou non investi scrupuleusement dans des sources qui n’ont aucune raison de les tromper. Ces ruses de guerre sont désespérément courantes dans l’après-11 Septembre et expliquent, notamment, pourquoi les responsables du Pentagone ont soupçonné les dépêches de la CIA d’être « dictées par les espions pakistanais ». Même à l’intérieur de l’agence, telle faction accuse fréquemment ses rivales d’être les dupes crédules de services étrangers aux intentions cachées. Mais, même s’ils sont vulnérables au détournement d’attention, pourquoi les responsables américains de la défense se moquent-ils du risque de faire erreur sur la personne, sous prétexte que ce souci relèverait d’une sensiblerie hors de propos dans la conduite de la guerre ? Serait-ce qu’une comptabilité honnête poserait des questions délicates sur les effets potentiellement contre-productifs de l’usage des drones ?

La rumeur prétend que les frappes de la CIA sont souvent plus précises que celles du Pentagone. Mais l’agence, elle aussi, a parfois bien du mal à dire qui est qui. Même quand la vie de ses propres agents est en jeu, comme l’a cruellement rappelé l’attaque suicide de décembre 2009 contre la base de Chapman, près de Khost en Afghanistan : sept agents américains responsables du choix des cibles en territoire pakistanais ont été tués, ainsi qu’un officier supérieur des renseignements jordaniens. L’auteur de l’attentat a laissé une vidéo préenregistrée, où il affirme avoir agi en représailles à la campagne d’assassinats ciblés supervisée depuis la base. Il avait apparemment passé des mois à baisser la garde des agents américains en leur fournissant des informations sur la localisation de cadres mineurs, que des drones ont ensuite assassinés. C’est par courtoisie qu’il aurait fait l’objet du contrôle de sécurité relâché qui lui a permis d’approcher mortellement tant d’agents de haut niveau, courtoisie motivée par sa promesse de fournir des renseignements exploitables sur la localisation du numéro 2 d’Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri.

Au contraire d’autres erreurs sur la personne, celle-ci a coûté des vies américaines et n’a donc pas pu être cachée à la presse. Il va sans dire que cela jette un sérieux doute sur la capacité des « cibleurs » les plus qualifiés à distinguer amis et ennemis. Et l’information selon laquelle un officier du renseignement américain a juré vengeance ne laisse pas d’inquiéter, tant ce serment pourrait déclencher des actions susceptibles d’accroître, et non de juguler, la violence terroriste. Il faut souligner que le raid contre Ben Laden fut plus punitif que préventif, même s’il a aussi permis de récolter des informations utiles sur Al-Qaïda. Dans l’épais brouillard où se déroule la guerre secrète, des erreurs fatales sur l’identité, la motivation et les aptitudes d’un individu sont inévitablement commises. La débâcle de la base Chapman nous ramène donc à la question initiale : pourquoi Obama croit-il encore à ce point en la vertu de sa guerre secrète par drones tueurs ?

Voici l’une des raisons : les jihadistes antiaméricains exploitent la répugnance de la gauche à tuer des civils pour tirer du massacre un avantage militaire. Et les faucons de l’antiterrorisme, qui ont l’oreille d’Obama, en concluent que la mort de civils est simplement le prix à payer pour ébranler les défenses de l’ennemi. Dans la même veine, on considère aussi qu’on peut se passer de précision chirurgicale si le but des frappes est de décourager l’enrôlement dans les camps d’entraînement terroristes et d’obliger nos adversaires à consacrer plus de temps à se défendre qu’à nous attaquer. C’est peut-être immoral, mais, pour servir ces objectifs, éliminer des civils se révèle tout aussi efficace qu’éliminer des combattants.

Bien sûr, les partisans du programme des drones ne s’étendent pas publiquement sur ces manières très contestables de réconcilier le caractère juste de ce conflit et les morts innocentes qu’il fait forcément. Ils préfèrent nous rappeler que la guerre conventionnelle entraîne plus de dommages collatéraux, tue plus de civils, engendre plus d’erreurs sur la personne, plus de désinformation, plus de souffrance accumulée et de grabuge. Quand les troupes américaines envahissent et occupent un pays, le nombre de victimes et l’ampleur des destructions excèdent de loin les dommages au sens propre provoqués par un drone envoyé pour descendre une cible importante ou abattre un petit groupe d’ennemis réels ou supposés. C’est vrai même en tenant compte des erreurs évitables et inévitables.

En d’autres termes, le souhait d’améliorer l’image ternie de l’Amérique à l’étranger est certainement une explication supplémentaire de la décision d’Obama. Troquer les troupes au sol, avec armes lourdes et journalistes embarqués, pour les drones légers dont on peut nier l’action promettait d’assécher une certaine propagande antiaméricaine toxique, tout en contenant l’hémorragie du budget américain. Les Hellfire sont tirés pour l’essentiel dans des régions reculées et inaccessibles. Et le coût pour la réputation américaine est parfaitement dérisoire, pour autant que les missiles sèment la mort là où il se trouve peu de journalistes pour aller remuer les cendres. Mais les restrictions budgétaires et l’aversion pour la mauvaise publicité ne font que s’ajouter à d’autres motivations non stratégiques en faveur de la guerre des drones : l’absence de centres de détention adaptés, que souligne Mazzetti ; ou la nécessité pour Obama de parer à la réputation de naïveté que lui font les républicains sur la question des menaces, tout en trouvant un moyen de satisfaire les bureaucraties de la défense sans se lancer dans une nouvelle opération terrestre.

 

5. La « cool attitude » du pilote de drone

Il faut garder à l’esprit cette diversité de mobiles pour comprendre la politique d’Obama. Mais il faut aussi creuser davantage. On ne peut formuler clairement ce qu’a de si troublant la guerre des drones sans essayer, d’abord, d’argumenter le mieux possible en faveur de cette approche. Le fait que les guerres conventionnelles soient plus destructrices que les guerres de drones est un bon point de départ, même s’il faut aussi se souvenir qu’Obama a d’abord étendu l’usage des drones armés pour compléter la panoplie contre-insurrectionnelle classique, et non pour s’y substituer. La possibilité offerte aux combattants antiaméricains de se retirer dans les repaires de montagne imprenables des zones tribales pakistanaises a sans doute représenté la principale entrave aux efforts de stabilisation de l’Afghanistan. Les drones apportent une terrible réponse à ce problème tenace. Ils neutralisent la principale tactique qui permet à des insurgés relativement faibles de gagner des guerres contre des forces étrangères militairement supérieures : les rebelles réussissent à vaincre en faisant monter le prix de l’engagement permanent de leurs ennemis dans le conflit, principalement en faisant des victimes dans leurs rangs, que les citoyens des puissances occupantes jugent vite inacceptables. On imagine facilement Obama tomber « amoureux » des drones pour cette seule raison : ces engins lui ont permis de faire la guerre dans de lointaines régions inhospitalières tout en privant ses ennemis de tout moyen direct de faire payer cher à l’Amérique la poursuite du combat.

Mais le président dispose d’un argument encore plus subtil en faveur des drones. Des critiques bien intentionnés mais pas très bien informés prétendent parfois que l’insouciance avec laquelle les pilotes de drones tuent indifféremment combattants et civils s’explique par l’absence de risques pour les troupes américaines. Mazzetti cite, dans ce contexte, le commentaire de Richard Clarke, ancien membre du Conseil national de sécurité, sur la banalisation de l’asymétrie dans la guerre des drones : « Si le Predator est abattu, le pilote rentre chez lui et baise sa femme. Tout va bien. Il n’y a plus de prisonniers de guerre. » Le fait est certes reconnu : des civils sont régulièrement tués par des opérateurs d’avions sans pilote pris dans leur train-train. Mais affirmer que cette surextermination provient de l’absence de risques courus par les pilotes a-t-il pour autant un sens ? Obama et ses partisans rejettent cette ligne d’attaque, à juste titre me semble-t-il ; ils la jugent confuse sur le plan théorique et douteuse sur le plan empirique. Pour cette simple et bonne raison que la panique et le stress éprouvés au combat augmentent plus qu’ils ne réduisent le nombre de frappes réflexes faites par erreur contre des non-combattants. La mise en danger des civils vient plus souvent de la peur ressentie au cœur de la bataille que de la sérénité qui règne au-dessus de la mêlée. Le pilote de drone n’est pas prisonnier de l’alternative « tuer ou être tué », qui fausse facilement l’interprétation de ce qu’on voit, ou pense voir, sur le champ de bataille. Les simili-cockpits d’où les engins sont manœuvrés à distance ont peu de chances d’être un repaire de fous furieux.

Un argument encore plus puissant, bien que fallacieux, plaide en faveur de la campagne d’Obama : dans n’importe quel conflit, l’ampleur des pertes humaines incite inconsciemment les responsables politiques à amplifier de manière irrationnelle les objectifs poursuivis, pour les mettre à la hauteur des sacrifices consentis. Car les buts de guerre ne sont pas définis ex ante ; ils évoluent constamment, parce que la guerre est fondamentalement opportuniste. Les objectifs de départ qui se révèlent irréalistes sont abandonnés à mesure que de nouvelles opportunités surgissent. Loin d’engendrer plus de prudence dans l’usage de la force, les lourdes pertes infligées à ses propres troupes peuvent exacerber la diabolisation de l’ennemi et inciter à la surenchère sur les buts à atteindre.

En termes plus abstraits, notre façon de combattre a un impact très net sur les raisons pour lesquelles nous le faisons. Quand on se bat d’une manière qui réduit le risque encouru par ses propres troupes, il est possible de mener des guerres aux objectifs limités qui ne dégénèrent pas en guerres totales pour la survie nationale. Voilà, à mes yeux, le meilleur argument en faveur de la guerre des drones. Les interventions au sol sont « stupides » parce qu’elles ont pour conséquences presque inévitables la peur en mission et la responsabilité de la reconstruction que les troupes américaines sont mal préparées à assumer. La guerre des drones est intelligente parce que, tout en aidant à démanteler des organisations terroristes et à déjouer des projets d’attentats, elle réduit l’engagement américain et risque beaucoup moins de devenir incontrôlable.

C’est un bon argument. Pas assez bon néanmoins. Il ne donnera certainement pas satisfaction aux critiques les plus clairvoyants de cette stratégie. Afin de comprendre pourquoi, il nous faut examiner de nouveau les motifs d’inquiétude qu’elle suscite et que ces raisonnements en apparence sensés éludent complètement. Les doutes sur le programme d’assassinats ciblés d’Obama ne reposent pas sur l’idée vague que la technologie des drones est particulièrement terrifiante. Ses critiques ne prétendent pas non plus qu’il serait un peu lâche de tuer sans risquer sa propre vie. Ils ne nient pas davantage qu’Obama a radicalement réduit l’empreinte de l’armée américaine sur les pays étrangers. Et ils reconnaissent que les drones armés ont joué un rôle essentiel dans le démantèlement du réseau d’Al-Qaïda au Pakistan. Comme le révèlent les entretiens menés par Mazzetti, les critiques les plus féroces d’Obama s’accordent même à dire qu’il s’agit là du « programme secret le plus efficace de toute l’histoire de la CIA ». Ils s’opposent néanmoins vivement à la manière dont les drones sont employés.

 

6. L’opinion anesthésiée

Quelles sont les sources de leur appréhension ? La première est la liste déconcertante des raisons non stratégiques pour lesquelles Obama pourrait s’être laissé séduire par cette nouvelle forme de guerre. Cette multitude de facteurs ne contredit pas l’idée qu’il a développé l’usage des drones armés uniquement pour améliorer la sécurité des Américains. Mais les examiner à loisir augmente bel et bien les doutes que l’on peut nourrir à cet égard. Deuxièmement, même si l’on fait abstraction de ces doutes, force est de remarquer que les justifications données par l’administration à propos du ciblage des terroristes de niveau intermédiaire relèvent toutes de la réflexion à court terme. Les conséquences probables à long terme sont évacuées. Quand on essaie d’évaluer la décision prise par Obama de faire « des assassinats ciblés l’avenir de la guerre américaine », il faut comprendre quel genre d’avenir il a en tête.

C’est le cœur du problème. Nous sommes au début de l’ère des drones et le génie ne va pas rentrer dans la bouteille. Les chances de voir cette manière de faire la guerre réduire, au fil du temps, le niveau de violence dans le monde sont fondamentalement nulles. La stratégie d’Obama a créé un funeste précédent, et pas seulement pour les futurs résidents de la Maison-Blanche. À long terme, elle engendrera plus de violence qu’elle n’en préviendra car elle anesthésie l’opinion. C’est d’ailleurs, pour l’appareil de la sécurité nationale qui a habilement façonné la vision du monde d’un président novice, son irrésistible attrait. Les avions sans pilote ne provoquent même pas l’ire de ceux qui condamnent les « contrats » exécutés à coups de grenades, d’isotopes radio-actifs ou d’une balle entre les yeux – à la manière du Mossad ou du FSB de Poutine. La décontraction américaine vis-à-vis des drones a permis à la CIA de renouer avec le programme d’assassinats qu’elle avait été obligée d’abandonner dans les années 1970, sans éveiller cette fois d’indignation politique un tant soit peu significative. Ce climat a aussi permis au Pentagone de lancer une guerre contre laquelle les mouvements pacifistes sont apparemment incapables de réunir le moindre soutien public.

C’est cette absence d’opposition politique que Mazzetti a en tête quand il écrit, paraphrasant l’ancien officier de la CIA Richard Blee, que « les pistons de la machine à tuer fonctionnent entièrement sans friction ». Voilà qui incite à penser qu’Obama a adopté cette politique du « pas de prisonniers » parce que cette extension d’un programme déjà existant sous l’administration Bush était la solution de facilité. À la faveur de l’ombre, des motivations illicites et même déshonorantes se glissent souvent dans le processus de décision politique. Dans la conduite de la guerre, ce sont les moyens disponibles qui tendent à définir les objectifs à atteindre ; nous ne déployons pas des armes en fonction de buts mûrement réfléchis ; ce sont les derniers systèmes d’armes en date qui modifient les objectifs jugés dignes d’être poursuivis. Est-ce ce à quoi nous assistons ici ? C’est une chose de ne tuer que ceux qui ont l’intention et la capacité de massacrer des Américains. C’en est tout à fait une autre de répandre la mort pour atteindre des objectifs de politique étrangère ordinaires, parce que c’est devenu facile.

Dans « les années qui ont précédé les attentats du 11 Septembre », les responsables de la CIA poussaient au développement du Predator armé principalement dans le but de « traquer et tuer Ben Laden en Afghanistan ». Voilà un détail historique qui donne à réfléchir. Si deux bombes atomiques ont été larguées sur le Japon, c’est en grande partie parce qu’Hitler, leur cible initiale, était déjà mort. Se pourrait-il que les États-Unis frappent des cadres mineurs d’Al-Qaïda, sans en tirer aucun bénéfice stratégique, parce que Ben Laden, pour qui le drone armé fut développé, n’est plus de ce monde ? Les sceptiques ont précisément cela en tête quand ils se désolent que le programme des drones ait acquis une existence autonome, ou que la tactique ait englouti la stratégie. Ils redoutent que les États-Unis déploient des drones principalement parce qu’ils ont investi tant d’énergie dans leur conception. Émerveillé par un nouveau système d’armes étonnant, l’État américain pourrait tuer simplement par inertie, et non parce que ses cibles font peser une authentique menace sur la vie de ses citoyens.

La sous-traitance sans contrôle des fonctions de sécurité, la fragmentation bureaucratique et les doublons au sein de l’exécutif permettent aux cadres de la défense de cacher assez facilement les faits au Congrès et à la presse. Mais ceux qui se plaignent du manque de contrôle sérieux de l’action de la présidence dans ce domaine sont moins préoccupés par les difficultés pratiques que par l’impossibilité, par définition, de demander des comptes sur la guerre préventive. La « nécessité » invoquée pour justifier l’assassinat de terroristes présumés en dehors des zones de guerre ne peut probablement être distinguée en pratique du simple avantage, tel que défini par des responsables anonymes de la sécurité nationale. Le bon sens incite à penser que certains au moins des milliers de militants présumés tués par drones l’ont été injustement, c’est-à-dire n’ont pas été exécutés par une Amérique en situation d’autodéfense collective, même au sens large. Les chiffres suggèrent à eux seuls que les États-Unis visent parfois des minables, que la gravité et le caractère pressant de la menace ne sont pas examinés avec soin, et que le fait de déjouer des attentats imminents ne peut être la seule ni peut-être même la principale justification de l’assassinat par drone. Mais ces soupçons raisonnables n’ont aucune prise juridique car il n’existe pas d’institution impartiale capable de jauger, avec certitude, les hypothèses de l’exécutif sur les militants qui, sillonnant des zones inaccessibles du monde, font peser une menace grave et durable sur les Américains.

Les critiques craignent en outre les coûts cachés du programme, en particulier ses coûts d’opportunité cachés (9). Il semble que la politique d’assassinats ciblés détourne des ressources rares, à commencer par l’attention du président, de menaces extrêmement sérieuses mais qui demandent à être gérées progressivement, au fil du temps, pour les consacrer à des menaces vraisemblablement insignifiantes mais susceptibles, une fois dans le collimateur, d’être éliminées d’une pichenette. Paradoxalement, l’impressionnant taux de succès que l’on prête aux drones est porteur de conséquences potentiellement négatives sur le plan stratégique. Faute de la moindre unité de mesure permettant d’évaluer l’atténuation de la menace à long terme sur la sécurité nationale, les frappes contre des personnalités ou des « schémas de vie (10) » peuvent paraître plus précieuses qu’elles ne le sont, simplement parce qu’on peut les compter.

 

7. L’engrenage

Obama se vante à juste titre d’avoir libéré le pays des guerres terrestres. Mais il l’entraîne simultanément, en état de somnambulisme, vers de nouvelles zones de conflit. Il ne le ferait sans doute pas si les drones n’étaient pas là. Dans son discours du 23 mai 2013, évoquant la guerre lancée par l’Amérique au lendemain du 11 Septembre, le président déclarait : « Cette guerre, comme toutes les guerres, doit prendre fin. C’est ce que l’histoire nous conseille. C’est ce que notre démocratie exige. » Il voulait probablement dire qu’il avait trouvé un moyen pour que cette guerre continue sans pénétrer la conscience des citoyens du pays. C’est apparemment ce qu’exige la démocratie américaine. L’instrument qui lui a permis de restreindre le champ du combat nous certifie que le combat continuera. Obama a pris ses fonctions en promettant de limiter et de repenser la politique antiterroriste, de la ramener dans les limites de l’État de droit. Au lieu de quoi il combat lui aussi le feu avec le feu. Il continue de jouer le rôle qui figure dans le scénario archaïque de Ben Laden, perpétuant un cycle sans fin de représailles post-11 Septembre, un prêté pour un rendu. La tragédie de Khost, où la vengeance contre les drones a justifié de nouvelles frappes en représailles, est emblématique de cet engrenage.

Sur la base de preuves non communiquées, évaluées au cours de procédures non spécifiées par un personnel tournant ayant des antécédents hétérogènes, les États-Unis continuent de tuer ceux qu’ils classent comme terroristes présumés en Somalie, au Yémen, au Pakistan. Ils ont certainement éliminé des militants qui n’avaient rien à voir avec le 11 Septembre, dont des insurgés locaux, menant des batailles locales et qui, tout en ne faisant peser aucune menace véritable sur l’Amérique, s’étaient alliés par opportunisme avec des jihadistes. En suivant ceux-ci où qu’ils aillent, les États-Unis permettent à des militants de pacotille d’ouvrir des fronts sans cesse renouvelés dans leur guerre aérienne secrète. Des erreurs sont faites et ne peuvent être cachées, du moins pas aux populations locales. De même que le ressentiment des communautés alentour ne peut être facilement apaisé. Car, même quand ils trouvent leur cible, les États-Unis ne tuent pas ceux qui sont manifestement coupables de crimes avérés, mais ceux qui – on vous le prédit – commettront des crimes à l’avenir. Bien sûr, les civils des pays où se déroulent ces frappes n’accepteront jamais les pressentiments des futurologues de la CIA ou du Pentagone. Ils n’accepteront donc jamais les affirmations américaines sur le caractère juste de la guerre miniature d’Obama contre le terrorisme ; au lieu de quoi ils revendiquent le droit à l’autodéfense, quand bien même les pilotes de drones seraient aussi infaillibles que le prétend Brennan. Mais, bien sûr, les dommages collatéraux et les frappes contre la mauvaise personne continueront. Ils sont l’inévitable appendice de la guerre. Et, tout comme les assassinats intentionnels qui ne sont jamais publiquement justifiés, ces phénomènes diront eux aussi au monde, de manière retentissante, que l’assassinat arbitraire et imprévisible de musulmans innocents fait partie du vaste concept de guerre juste, tel que l’entendent les États-Unis.

La rage que provoquent ces frappes n’en sera que plus grande si les spectateurs croient, comme il semble probable, que l’exécution dont ils sont témoins ne contribue que relativement peu à la sécurité des Américains. À vrai dire, nous en sommes déjà là, et c’est pourquoi le drone, quelle que soit sa supériorité morale sur les interventions au sol et les armes lourdes, a remplacé Guantánamo comme symbole incendiaire de l’indécente inhumanité de l’Amérique envers les musulmans de la planète. Comme Bush fut le président de Guantánamo, Obama est le président des drones. Ce basculement, quoi qu’il ait espéré, n’améliore pas mais dégrade l’image de l’Amérique dans le monde.

La logique en est cependant implacable. Sous l’administration Bush, les États-Unis justifiaient la détention de combattants ennemis en l’inscrivant dans le cadre des conventions de Genève. Mais cela supposait que la guerre en question s’achèverait et que les détenus seraient alors relâchés. Quand Obama a jugé que cette guerre ne finirait jamais, il en a sans doute tiré la conclusion sensée que cette forme de détention est inapplicable au conflit non conventionnel dans lequel les États-Unis sont à présent engagés. C’est alors qu’il fit son terrible choix, c’est alors qu’il s’est tourné vers la seule forme de neutralisation adaptée à une guerre sans fin. Ce faisant, il nous a légué non pas un conflit plus facile à contenir, mais un conflit sans frontières, auto-entretenu et qui ne montre absolument aucun signe d’épuisement.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 18 juillet 2013. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Notes

1| Le 29 mai 2012, une enquête du New York Times révélait l’implication personnelle de Barack Obama dans l’établissement des kill lists (les listes d’hommes à abattre) et faisait apparaître au grand jour le programme d’assassinats ciblés, qui avait fait sa première victime au Yémen en 2002.

2| Le texte fait allusion à l’alimentation forcée des grévistes de la faim, qui ont cessé de s’alimenter en février 2013. Le mouvement a pris fin peu à peu à l’automne.

3| « Jose Padilla makes bad law », Wall Street Journal, 22 août 2007. Michael Mukasey fait allusion à la longue bataille juridique qui a opposé à partir de 2004 la Cour suprême et le Congrès à propos de la compétence des tribunaux américains sur les détenus de Guantánamo.

4| Thomas d’Aquin définit les critères de la guerre juste dans sa Somme théologique.

5| Les « opérations imprévues à l’étranger » sont le nouveau nom donné par l’administration Obama à la « guerre mondiale contre le terrorisme ».

6| Une promesse au cœur de la nouvelle stratégie américaine de défense, présentée en janvier 2012 par Barack Obama, qui met notamment l’accent sur la fin des longues opérations terrestres type Irak ou Afghanistan.

7| La destruction mutuelle assurée, également appelée « équilibre de la terreur », est la doctrine de dissuasion nucléaire élaborée par les États-Unis et l’URSS durant la Guerre froide : l’utilisation de la bombe atomique par un camp entraînerait la destruction des deux camps. D’où l’accumulation d’un stock d’armes suffisant pour annihiler l’ennemi. En avril 2010, les États-Unis et la Russie ont signé un nouveau Traité sur la réduction des armes stratégiques, qui prévoit de diminuer d’un tiers le nombre d’ogives nucléaires des deux pays.

8| Il s’agit d’Anwar Awlaki, chef des opérations externes d’Al-Qaïda dans la péninsule Arabique. Son fils adolescent a également été tué dans l’attaque.

9| Le « coût d’opportunité » est une notion d’économie qui renvoie aux coûts qui se présentent lorsqu’une utilisation d’une ressource limitée en restreint les autres utilisations possibles, éventuellement plus productives.

10| Appliquées aux frappes dites « signature », le ciblage par « pattern of life » permet de viser des individus tout à fait anonymes : le drone enregistre des masses considérables d’informations recueillies par ses différents organes (caméra, interception de communications téléphoniques…) afin de les traiter et de définir des patterns of life ou schémas de vie des individus soumis à sa surveillance. L’observation d’une quelconque déviance par rapport à ces schémas de vie prédéfinis déclenche une surveillance renforcée, voire une frappe.

Pour aller plus loin

Grégoire Chamayou, Théorie du drone, La Fabrique, 2013. Un philosophe part en guerre contre cette nouvelle technologie militaire, qui soulève des questions éthiques, juridiques et anthropologiques vertigineuses.

Nick Turse, Les Nouvelles Armes de l’empire américain : Drones, opérations spéciales, armées supplétives, bases secrètes et cyberguerre, La Découverte, à paraître le 6 mars. Une enquête du rédacteur en chef de TomDispatch.com, pour qui Barack Obama a approfondi la politique va-t-en-guerre de George Bush.

Lire aussi dans Books, n° 30, mars 2012, « Guerre : l’ère des robots ».

LE LIVRE
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La voie du couteau : la CIA, une armée secrète et une guerre au bout du monde de Mark Mazzetti, Penguin, 2013

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