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Les passionnés de quiz sont parmi nous !

On connaît « Le jeu des 1 000 euros » ou « Qui veut gagner des millions ? ». Mais on sait moins que, en marge de ces jeux radiophoniques et télévisés, un public de passionnés de quiz, essentiellement masculin, s’affronte régulièrement dans les bars et les universités. Et que, pour gagner, la mémoire compte moins que la curiosité.


© Mike Rozman / Warner Brothers/NBC/ Getty

Les jeux télévisés ne sont pas assez nombreux pour rassasier les quizeurs, et leur casting est très sélectif. Ici en janvier dernier sur le plateau de l’émission américaine Ellen’s Game of Games.

En mars 2019, je suis allé pour la première fois de ma vie à Las Vegas. J’avais pris soin d’emporter des stylos je savais que nous en aurions besoin.

Nous étions six, venus des quatre coins des États-Unis pour un week-end entre mecs à Sin City. Le vendredi après-midi, nous avons traînassé au Hard Rock Hotel, attendant avec impatience que l’action commence. La nuit est tombée, les néons se sont allumés, et nous nous sommes retrouvés dans le hall. Nous avons zigzagué entre les machines à sous et les tables de black jack, dépassé le bar et le grill puis sommes montés à la boîte de nuit.

Là, après avoir dédaigné tous les vices de Las Vegas, nous nous sommes adonnés au nôtre, groupés autour de la feuille de réponse de notre équipe, tandis que le maître de quiz nous aboyait des questions. Ce week-end, le Geek Bowl XIII avait été organisé pour donner leur content aux obsédés des jeux de questions-réponses qui écument les soirées quiz dans les bars des États-Unis et en réclament encore. Le vendredi, nous avons eu droit à un quiz d’échauffement. Le lendemain, 240 équipes ont passé la soirée dans un auditorium du Hard Rock Hotel, à se creuser la tête pour répondre à 65 questions. On pouvait acheter de la bière et des en-cas, mais personne n’était très chaud pour l’alcool. On boit pour oublier, on fait un quiz pour se souvenir.

J’entre dans ma quatrième décennie d’addiction. Les quiz sont la seule constante de ma vie, que j’ai passée à changer d’école, d’université, d’emploi et de lieu de résidence. Tout a commencé en Inde, où j’ai grandi, avec les tournois interécoles. J’ai participé au premier à 8 ans, à New Delhi. Mon équipe s’est fait éliminer et, pendant toute la semaine suivante, cela m’a obsédé au point que j’avais du mal à m’endormir le soir. En 1999, lorsque je suis parti faire des études de journalisme dans une université américaine, j’ai découvert le Quiz Bowl, un tournoi interuniversités pour lequel nous nous entraînions une fois par semaine en nous affrontant par équipes dans des salles de cours désertes jusque tard dans la nuit. De retour en Inde, tout en travaillant comme journaliste, je me suis investi dans le circuit des quiz « ouverts », où chacun est libre de constituer une équipe et de participer. Il y a trois ans, lorsque nous nous sommes installés pour quelque temps en Irlande avec ma femme, je me suis inscrit au championnat de quiz de Dublin, qui se déroule dans des pubs mais dont les questions sont très pointues.

Partout où j’ai vécu, j’ai participé au championnat du monde de quiz – une compétition individuelle qui se tient simultanément dans plusieurs pays un jour de juin. En 2019, près de 3 000 personnes y ont participé. Les 240 questions, auxquelles il faut répondre en deux heures, sont rédigées par la petite équipe de passionnés qui animent l’Association internationale de quiz (IQA). Pendant une bonne partie de l’année, je démarre ma journée par la dose de six questions que le site Learned League administre chaque jour par courriel à ses milliers d’abonnés. Ce matin, mon honneur m’interdisant comme toujours de faire des recherches sur Google, j’ai trouvé quatre bonnes réponses – schibboleth 1, umami, le jeu vidéo Assassin’s Creed et les états princiers indiens –, mais j’ai calé sur Dora l’exploratrice et la guitare surf.

 

Pendant les vacances, avec des amis qui sont aussi accros que moi, nous écumons les soirées quiz dans les pubs : un petit shoot afin de ne pas trop ressentir le manque. J’aimerais pouvoir dire qu’il s’agit pour nous de nous immerger dans la vie nocturne de Colombo, de Madrid, de Seattle ou d’Édimbourg, mais en fait nous n’y allons que pour les questions-réponses. Il n’y a rien que j’aime autant dans la vie que faire des quiz.

Nous n’avons pas été très brillants à Las Vegas ; 100 équipes et 25 points nous séparaient des lauréats du premier prix, doté de 13 000 dollars. Cela m’a fait réaliser que, si les quiz jouent un rôle déterminant dans ma vie, l’inverse est vrai aussi. Même à notre époque, où l’on trouve toutes les informations que l’on veut sur son téléphone, nos connaissances dépendent souvent du lieu où nous avons vécu. Dans mon groupe, nous étions cinq à avoir grandi en Inde. C’est vers le sixième d’entre nous, le seul Américain, que nous nous sommes tournés lorsqu’il a fallu donner le nombre d’équipes canadiennes évoluant dans la Ligue nationale de hockey ou le nom du mari de la chanteuse de country Tammy Wynette.

Si nous avons toutefois donné nombre de bonnes réponses, c’est parce que le concept des quiz a beaucoup évolué ces vingt dernières années – une évolution parallèle à la mienne. Quand je me suis mis aux quiz, j’avais les capacités de mémorisation d’un adolescent ; mon cerveau retenait les informations sans effort et les ressortait instantanément. Dans les années 1990, c’était la qualité essentielle pour les quiz. Avec l’âge, la capacité de rétention de mon cerveau s’est émoussée. Mais les quiz aussi avaient changé ; les questions ne faisaient plus primer la seule mémoire, mais aussi la curiosité, la déduction et l’ingéniosité. C’était une conséquence de l’essor d’Internet, et cela mobilisait une forme plus naturelle de rapport au savoir.

Il n’existe même pas vraiment de mot pour nous désigner. Joueurs de quiz ? Fanas de quiz ? Je préfère quizeurs. Mais, quand je prononce ce mot devant un profane – un non-quizeur –, j’ai immanquablement droit à la question : « Qu’est-ce que ça veut dire ? » Paradoxalement, la réponse n’est pas simple. Tout le monde sait ce qu’est un quiz, et c’est bien là le problème. La plupart des gens ont regardé ne serait-ce que des extraits de Qui veut gagner des millions ?. Ou fait un quiz sur Internet. Ou eu à remplir un QCM de culture générale à l’école. Ou appris à éviter le pub les mardis parce que c’est la soirée quiz. En 2013, 23 000 des quelque 60 000 pubs du Royaume-Uni organisaient au moins un quiz par semaine, indique le magazine professionnel The Publican.

Tout le monde connaît le principe du quiz : une question est posée, on donne une réponse, bonne ou mauvaise, puis on passe à la question suivante. Tout le monde pense que le jeu repose sur la capacité à emmagasiner des connaissances : les capitales des États américains, les monnaies des différents pays, les noms d’auteurs, les lauréats des Oscars. En revanche, personne ne comprend que quelque chose d’aussi banal puisse devenir une passion, un marqueur d’identité. Vous êtes un quizeur ? C’est comme si vous disiez que vous faites des gribouillages ou que vous chantez sous la douche.

Les jeux de questions-réponses les plus connus, ceux de la télévision, sont aussi ceux qui sont le plus éloignés de la vie des quizeurs. J’ai participé à l’édition indienne de Mastermind, et j’ai des amis qui sont passés à Only Connect, Jeopardy! et Qui veut gagner des millions ?. Mais c’était ponctuel. Le casting est très sélectif, et les jeux télévisés ne sont pas assez nombreux pour rassasier les quizeurs voraces. Les quiz les plus fréquents et les plus intenses se déroulent toujours en dehors des projecteurs ; y participent dans chaque ville quelques dizaines d’habitués qui ne cessent de se demander pourquoi ils ne sont pas plus nombreux. Pour le championnat de Dublin, nous avons eu droit dans les pubs à des tables d’angle les soirs de semaine où la fréquentation est faible : il y avait un maître de jeu et deux équipes par table, et les questions étaient murmurées pour ne pas déranger les clients qui buvaient leur Guinness au comptoir. Aux États-Unis, les tournois étudiants se déroulent dans des salles de cours. À Bangalore, les quiz se tiennent dans une salle de réunion louée à l’Association d’agronomie les jours fériés, quand il n’y a pas le moindre agronome à des kilomètres à la ronde.

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Dans ces compétitions, les récompenses matérielles sont maigres, voire inexistantes. On concourt pour la gloire. Visiblement, plus le gain est dérisoire, plus la passion du quizeur est sincère. À Amsterdam, où je me suis trouvé une fois en vacances le jour du championnat du monde de quiz, j’ai terminé troisième et gagné une oreillette Bluetooth Jabra. C’est le lot le plus important que j’aie jamais décroché à un quiz.

Quand j’étais membre du club de quizeurs de l’université d’État de Pennsylvanie, nous nous cotisions pour louer une voiture, traverser deux ou trois États et séjourner dans un motel bon marché à proximité d’une autre université qui organisait un tournoi. Nous trimballions avec nous « l’Arbitre » – un buzzer doté de gros boutons lumineux rouge et vert et intégré dans une valise, qui évoquait à tout le monde un détonateur de film de série B. Tout le week-end, notre équipe de quatre en affrontait d’autres dans des matchs d’une demi-heure. Les scores étaient souvent serrés, mais le vrai combat était intime : on était mortifiés quand on se trompait sur une question dont l’un de nos coéquipiers connaissait à coup sûr la réponse ; on jubilait quand on nous posait une question sur laquelle notre équipe était déjà tombée à peine une semaine plus tôt au cours d’un entraînement. Le dimanche soir, nous remballions l’Arbitre et reprenions le chemin de notre résidence universitaire. Parfois, nous nous posions des questions les uns aux autres pendant le trajet.

En Inde aussi, les compétitions de quiz les plus intenses occupent tout un week-end. Quand on parvient jusqu’à la phase finale, où s’affrontent huit équipes, on est confronté à des questions parmi les plus difficiles du monde. Au cours d’un quiz cinéma auquel je participe chaque année en juin, il faut faire défiler une séquence vidéo d’une bonne heure et demie pour y dénicher les extraits qui donneront des indices. Sur trois jours, on peut se retrouver à répondre à pas moins de 600 questions. Le dimanche soir, on se sent comme si on avait reçu un coup sur la tête et on est triste que le week-end soit terminé.

Pour participer à ces tournois, les quizeurs réorganisent leur existence, en se ménageant du temps loin de leur famille ou en s’arrangeant pour ne pas avoir d’obligations professionnelles au moment des compétitions. Je connais un quizeur qui a changé de travail parce que la scène quiz de sa ville n’était pas assez dynamique ; j’en connais un autre qui a programmé la date de son mariage en fonction du calendrier des quiz.

Avouer une passion aussi dévorante n’est pas du meilleur effet, je m’en rends compte. Le principe même des quiz peut apparaître comme un fétichisme des connaissances livresques : des informations mémorisées pour le plaisir de mémoriser, et non parce qu’elles ont un lien quelconque avec notre vie. Au mieux, cela peut paraître d’un charme désuet à notre époque où Internet et ses lobes électroniques infinis se chargent de mémoriser pour nous. Au pire, on dira que les quizeurs ingurgitent des informations dans le seul but de gagner des concours sans intérêt qui flattent leur vanité intellectuelle, qu’ils ont un rapport si utilitaire au savoir qu’on peut décemment dire que ce sont des ignorants.

Mais, quand ils sont bien conçus, les quiz actuels ne font jamais intervenir bêtement la mémoire ; ce sont des exercices d’agilité mentale, et peut-être la seule activité où l’ensemble de notre vie – tout ce que nous avons vu, lu, goûté, écouté, entendu ou vécu – peut être mobilisé en tant que savoir. Un de mes amis, professeur d’anglais dans une université de Bangalore, parle à propos des quiz de « bricolage » – un concept proposé par l’anthropologue Claude Lévi-Strauss pour désigner le fait que l’on agence et combine en permanence des éléments existants pour créer quelque chose de nouveau et d’inattendu. Ce processus ludique offre la possibilité de produire à l’infini des choses inconnues à partir des quelques rares choses connues.

En 1997, nous avons eu notre première connexion Internet à la maison. J’avais alors 15-16 ans, et j’ai découvert Quiznet, un forum de discussion fréquenté par des junkies comme moi. On pouvait rédiger un questionnaire de quiz et le diffuser ; les gens vous envoyaient leurs réponses dans la semaine, puis vous leur communiquiez leurs scores et les bonnes réponses. Le premier quiz que j’ai réalisé pour Quiznet consistait en sept questions sur les cocktails, dont celle-ci : « Quel cocktail, à base de bourbon, de sucre et de menthe, est associé au derby du Kentucky ? » Réponse : le mint julep. J’avais lu un livre qui parlait du derby du Kentucky ; j’ai oublié son titre, mais le mint julep est resté.

Ce modèle standard de quiz – des questions courtes et difficiles, dont on connaît ou non la réponse – existe en Inde depuis des décennies. Son précurseur fut un éditeur de Calcutta, Neil O’Brien, qui avait vécu un temps en Angleterre, où il s’était pris de passion pour les soirées quiz dans les pubs, et en avait rapporté le concept. Lorsqu’il organisa son premier quiz – dans une salle paroissiale, en 1967 –, la pratique était relativement récente, comparée à d’autres passe-temps. Les Romains ne faisaient pas de quiz. Les Aztèques non plus. Rien n’atteste qu’on y jouait dans l’Inde de l’Empire moghol ou dans la Chine des Ming. Ils ne faisaient pas partie des jeux de société du XIXe siècle. On préférait alors jouer aux charades ou à colin-maillard – ce qui peut se comprendre, car, pour poser des questions sur des pays lointains ou sur l’art ou la littérature, il aurait fallu que la population ait un accès beaucoup plus large aux livres et à l’éducation.

Les jeux de questions-réponses sont apparus naturellement en milieu scolaire, dans le but de tester les élèves sur un cor- pus commun de connaissances. Le King William’s College, sur l’île de Man, sou- met ses élèves à un questionnaire annuel de culture générale depuis 1905. En 1934, année de la naissance de Neil O’Brien, les questions portaient sur les évêques, les monnaies et les personnages de reine dans la littérature.

Aux États-Unis, l’armée soumettait ses nouvelles recrues à un test de connaissances. Parmi les questions posées dans le QCM de 1921 : « Le pingouin est : un oiseau ; un reptile ; un insecte. » Mais, comme l’observe Alan Connor dans son livre The Joy of Quiz, cette activité avait beau sembler passionnante, on n’en discernait pas vraiment la finalité. Les deux auteurs de « Posez-m’en une autre », un recueil de questions publié en 1928, eurent l’idée de faire jouer des célébrités et de comptabiliser leur score, mais ils se heurtèrent à l’incompréhension. « Je ne voyais pas bien où il voulait en venir», nota l’humoriste américain Robert Benchley après avoir été approché par l’un des auteurs. Le livre se vendit bien mais ne contribua guère à populariser les quiz. « Pour se souvenir d’une information telle que la hauteur du pont de Brooklyn, il faut forcément avoir une case en moins », décréta The New York World.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les jeux de questions-réponses cessent d’être un exercice scolaire pour devenir un divertissement. Les jeux radiophoniques donnent le goût des quiz aux pubs et aux clubs de jeunes. À la télévision américaine, des émissions comme Twenty-One et The $64,000 Question captivent le public. En 1953, les universités américaines commencent à participer à l’émission de radio College Quiz Bowl ; le jeu passe ensuite à la télévision sous le nom de College Bowl et sert de modèle en Grande-Bretagne à University Challenge, diffusé à partir de 1962 sur la chaîne ITV.

Les questions du Quiz Bowl, le descendant direct du College Bowl, sont très universitaires. Lorsque j’ai commencé à participer à des quiz à la fac, il m’a fallu quelques mois pour m’ajuster – et m’habituer à aller chercher les réponses non pas dans mes lectures de loisir, mais dans mes manuels et mes cours magistraux.

 

Le plaisir réside dans le fait qu’une même information peut être obscure pour quelqu’un et immédiatement parlante pour quelqu’un d’autre, et qu’elle est détenue et organisée différemment selon les personnes. Une fois, lors d’un tournoi, j’ai appuyé sur le buzzer au bout de quatre mots – « Le président Cheddi Jagan » –, et, dans l’hypothèse folle que la question porterait sur un pays, j’ai risqué « Guyana ».

C’était effectivement la bonne réponse, et je n’avais aucune raison de la connaître – sauf que, quelques années plus tôt, j’avais vu Jagan dans un spot publicitaire de l’Unesco diffusé pendant les pauses d’un match de cricket opposant l’Inde à l’équipe des Antilles anglophones. Le président du Guyana apparaissait le pouce levé au-dessus de son nom et de sa fonction, et c’était tellement ringard que je m’en souviens encore. Dans le même jeu, j’ai eu un trou de mémoire lorsqu’il s’est agi de trouver le nom du plateau du Deccan – ce vaste triangle qui couvre tout le sud de l’Inde, où j’ai vécu une grande partie de mon enfance. Il n’y a rien à faire contre les caprices de la mémoire – mais en un sens, cela ajoute au plaisir du jeu. Et cela embellit l’illumination soudaine : cette fraction de seconde où le cerveau, agissant presque indépendamment de notre volonté, rassemble les indices pour trouver la réponse. C’est ce moment qui crée l’addiction.

Il existe tellement de types de jeux de questions-réponses que personne ne peut prétendre au titre de meilleur quizeur mondial. Mais Pat Gibson serait en droit de le revendiquer. Cet informaticien de 58 ans a remporté le championnat du monde de quiz à quatre reprises. En 2004, il a empoché sans trop d’efforts le gain maximal de 1 million de livres à Qui
veut gagner des millions ? ; en 2006, il a gagné à Brain of Britain, sur la station Radio 4 de la BBC. Aujourd’hui, avec son équipe, il concourt régulièrement à trois compétitions. Et, cinq ou six fois par an, il participe au jeu télévisé Eggheads [Les Grosses Têtes] sur la chaîne BBC Two.

Gibson ne s’est véritablement mis aux quiz qu’autour de la trentaine. Dans les années 1990, un collègue l’avait entraîné dans un club de quizeurs. Il est devenu si bon que, dix ans plus tard, il a décidé de s’y consacrer plus sérieusement.

Il a conçu une base de données dans laquelle il entre les informations sur lesquelles il tombe ; certains jours, il en ajoute jusqu’à cent, tirées de livres, de la télévision ou de sa lecture du quotidien The Times au petit déjeuner. Quand il est au volant et qu’il entend quelque chose qui le frappe à la radio, il s’arrête pour le noter dans le carnet qu’il a toujours sur lui. Et il se réserve du temps pour réviser. S’il estime, la semaine prochaine, qu’il doit rafraîchir ses connaissances sur la guerre du Vietnam, il appellera le fichier et se replongera dedans. Il a constitué des dossiers sur toutes sortes de sujets.

Gibson parle souvent des questions comme s’il était Gengis Khan scrutant l’Asie centrale : « Toutes ces petites forteresses, qui ne demandent qu’à être conquises », dit-il en se léchant les babines. Les gens pensent souvent que sa seule arme est sa mémoire d’éléphant. «Oui, bien sûr, c’est important, mais pas déterminant », assure-t-il. Même quand on maîtrise une base de données, on n’a aucun moyen de connaître à froid toutes les paires de questions-réponses possibles ; presque toujours, un quizeur fait une estimation raisonnée, même quand il est certain que sa réponse est la bonne. Bien plus que sa mémoire, c’est sa capacité à se plonger dans un sujet que Gibson juge cruciale. « Si vous avez réussi à répondre à une question sur Alexandre le Grand, c’est parce que vous vous êtes intéressé à Alexandre le Grand et que vous avez lu des choses sur lui, dit-il. La curiosité – c’est cela qui rapporte le plus.»

Dans la perspective des quiz, qu’est-ce qui fait qu’une information mérite d’être retenue ? Difficile à dire. Il faut qu’elle ait l’attrait de l’insolite, qu’elle titille la curiosité ou qu’elle impressionne ; elle doit se démarquer de toutes les autres informations qui nous arrivent continuellement. « Le nombre d’œufs produits chaque année dans le Cambridgeshire, ce n’est pas intéressant pour un quizeur », explique Gibson. À moins que le chiffre soit zéro, il n’a rien de remarquable et ne dit rien d’intéressant sur le Cambridgeshire.

En revanche, le jour où je l’ai rencontré, Gibson venait de tomber sur une pépite dans le journal : il avait lu que l’acteur Eddie Marsan souffrait d’un situs inversus, c’est-à-dire d’une anomalie congénitale qui fait que la position des principaux organes internes est inversée. Cela a incité Gibson à se documenter. Quelle est la prévalence du situs inversus ? Quelles en sont les conséquences anatomiques ? Qui d’autre présente cette anomalie ? L’information est allée directement dans la base de données de Gibson.

Si l’on est attentif, la meilleure préparation aux quiz est la vie elle-même.

 

Tous les quizeurs effectuent d’une manière ou d’une autre ce travail de triage de l’information. Cette habitude pourrait passer pour une sorte d’évasion intellectuelle – une façon de fuir l’ennui du quotidien et de se réfugier dans ce qui sort de l’ordinaire. Mais en fait, c’est l’inverse qui se produit. Cela nous incite à prêter une plus grande attention à ce que nous lisons et ce que nous regardons mais aussi à tout ce qui nous entoure.

Malgré tous ses défauts, le film Slumdog Millionaire a bien saisi cet aspect-là du jeu. Jamal Malik, un jeune homme des bidonvilles de Bombay, rafle le gros lot à Qui veut gagner des millions ? et suscite la méfiance de tous. Comment un gamin comme lui pourrait-il connaître le nom de l’homme d’État représenté sur les billets de 100 dollars ou la ville où se trouve Cambridge Circus ? Mais il se trouve qu’un touriste américain lui a laissé un pourboire de 100 dollars alors qu’il travaillait comme faux guide touristique au Taj Mahal, et qu’il a servi le thé dans un centre d’appels où les allées entre les espaces de travail portaient le nom de rues de villes britanniques. Voilà pourquoi il connaît les réponses.

C’est arrivé à tous les quizeurs de puiser la réponse dans un élément de leur vécu, comme pour moi ce spot de l’Unesco avec Cheddi Jagan. En psychologie, on distingue la mémoire épisodique de la mémoire sémantique. La première est celle des événements autobiographiques – anniversaires passés, premier baiser, accident de voiture –, tandis que la seconde stocke des connaissances telles que les noms de villes ou de lauréats du Ballon d’or, ou encore les symboles des éléments chimiques. Lors d’un quiz, ces deux types de mémoire font corps.

L’une des fois où il a participé à Mastermind, Gibson est tombé sur une question à propos de l’USS Pueblo, un navire espion capturé par la Corée du Nord en 1968. « Ce fut comme un moment proustien, raconte-t-il. En un éclair, je me suis revu enfant, assis par terre à la maison, lisant un article du Reader’s Digest sur le Pueblo.» Même nos connaissances les plus indirectes sont intimement liées à notre expérience personnelle. Si l’on est attentif et curieux, la meilleure préparation aux quiz est la vie elle-même.

L’avènement d’Internet a transformé en profondeur la pratique de ce sport. Il a surtout eu pour effet d’élargir considérablement le champ des thématiques abordées dans les questions. À la fin des années 1990 sont apparus dans les universités américaines des tournois axés sur la pop culture, dont les questions portaient sur les jeux vidéo, la bande dessinée, le rock et les films et séries cultes.

En Europe aussi, le type de questions a évolué. « J’ai regardé de vieux livres de quiz, et les questions sont franchement nulles, me dit Jack Waley-Cohen, l’un des rédacteurs des questions du jeu Only Connect sur la BBC. On partait du principe que tout le monde savait les mêmes choses.» Aujourd’hui, dit-il, personne n’aurait l’idée de demander qui était le chancelier de l’Échiquier en 1973. « Et puis le genre de questions que j’aime ne teste pas les connaissances dans l’absolu mais la pensée latérale et la capacité à accéder au savoir.»

C’est en Inde qu’Internet a le plus révolutionné les quiz : les questions sont devenues des casse-tête complexes, parsemés d’indices sous forme de jeux de mots, de bribes de vidéo ou de chansons, de photos. Ma petite question sur le mint julep ne serait pas retenue aujourd’hui : elle n’est pas assez élaborée. Les questions sont à présent plus longues et plus denses. Elles requièrent de la logique et du travail d’équipe. Ce style inventif est né, j’en suis convaincu, en réaction à l’enseignement en Inde, qui privilégie l’apprentissage par cœur et sollicite peu la créativité.

En théorie, le Web aurait dû démocratiser la participation aux quiz et diversifier le profil des gagnants. « Aujourd’hui, tout le monde peut trouver l’information, il suffit d’être curieux, me dit Gibson. Il n’y a aucune raison pour qu’un habitant de Nauru [un micro-État insulaire du Pacifique] ne puisse pas remporter le prochain championnat du monde de quiz. » Je n’en suis pas si sûr. On retrouve dans les quiz les hiérarchies qui régissent le savoir dans tous les autres domaines. Un quizeur de Nauru aura moins de chances de tomber sur une question à propos de l’art micronésien que sur la tête de cheval du Guernica de Picasso. De nouveaux canons occidentalocentrés se sont ajoutés aux anciens : Game of Thrones côtoie désormais les anciennes tragédies grecques. Mais nous assistons peut-être à une lente amélioration, à un réagencement progressif de ces hiérarchies ; les quiz d’aujourd’hui donnent une image sans aucun doute plus globale du monde qu’il y a vingt ou trente ans.

La question la plus déconcertante est celle des sexes. Les quizeurs sont à une écrasante majorité des hommes, comme j’ai pu le vérifier dans tous les pays où j’ai joué, de l’Irlande à l’Inde. Les préjugés sexistes locaux y sont sans doute pour quelque chose. Mais le déséquilibre est si universel qu’on peut en déduire que la vieille domination masculine sur les systèmes de savoir – même informels – n’a pas disparu. On peut donc décemment reprocher à la scène quiz de ne pas faire assez d’efforts pour s’ouvrir aux femmes et de se contenter de procurer aux hommes un espace dans lequel ils peuvent se retrouver entre eux, comme les soirées poker, mais destinées aux cinglés qui savent pourquoi une double paire d’as et de 8 noirs est appelée « la main du mort ». (C’est la main qu’avait le pionnier américain Wild Bill Hickok lorsqu’il fut abattu d’une balle dans la tête lors d’une partie de poker dans un saloon du Dakota du Sud en 1876). La culture quiz a beau requérir de la vivacité d’esprit, elle met du temps à se débarrasser de ses travers.

 

C’est regrettable, car les jeux de questions-réponses sont a priori l’un des sports les plus équitables. Un quiz bien conçu n’est pas destiné à prouver un talent inné. Il part au contraire du principe que personne ne sait tout, et que chacun dans l’assistance sait quelque chose que les autres ignorent. Chaque nouvelle question rebat les cartes et offre au novice la possibilité de répondre plus vite que le joueur chevronné.

Ces triomphes individuels peuvent se produire parce qu’il n’y a pas deux personnes qui vivent le monde de la même façon. Il y a quelque chose de merveilleusement humain là-dedans, comme il y a quelque chose de merveilleusement humain dans l’acte même de se souvenir – surtout à présent que nous cédons notre intelligence aux machines. Nous n’avons plus toujours besoin de mémoriser des informations, puisque nous pouvons les rechercher ou les stocker ; de plus en plus, nous déchargeons nos cerveaux de cette tâche. C’est précisément pour cela que, dans un quiz, il est gratifiant de déterrer les réponses de notre mémoire, comme pour nous prouver que nous en sommes encore capables. Et c’est un soulagement de sentir que ce savoir est dépourvu de toute utilité. Il s’est logé dans nos neurones non pas parce qu’il a une fonction, comme c’est le cas pour les ordinateurs, mais parce que le cerveau humain est une éponge insatiable qui absorbe tout sans distinction.

Pour l’instant, il semble que ce don nous soit réservé. Les machines nous battent déjà aux échecs et au jeu de go, résolvent des problèmes mathématiques et repèrent les fausses œuvres d’art. Mais, à ce jour, elles ne peuvent qu’emmagasi- ner des données et en régurgiter une lors- qu’on leur en fait la requête. Elles n’ont pas encore le moyen de passer de l’ignorance à la connaissance, comme nous le faisons inconsciemment avec les quiz. Il est vrai que, en 2013, le supercalculateur Watson d’IBM a battu deux anciens champions au jeu télévisé américain Jeopardy!. Mais quelle fierté de savoir qu’IBM a déboursé des milliards de dollars pour sa machine, qu’il l’a utilisée dans un jeu télévisé où la rapidité à laquelle on appuie sur le buzzer compte autant que les réponses et qu’il a dû renoncer à sa méthode grossière de structuration des données au profit d’un algorithme qui passe les hypothèses au crible et procède à une analyse sémantique ! Bref, penser comme un humain est encore quelque chose que les humains font mieux que les machines.

Aucun autre ordinateur de quiz n’est apparu depuis. Ce qui ne veut pas dire que cela ne se produira pas ; de fait, nous pourrions devenir nous-mêmes ces machines si nous choisissions d’installer le type d’interface cerveau-machine qu’Elon Musk et d’autres veulent développer. J’imagine que ce sera comme avoir une barre de recherche Google dans la tête, avec un curseur clignotant prêt à fouiller dans toutes les banques de données possibles et imaginables. Le pouvoir de savoir absolument tout débouchera peut-être sur une forme de quiz augmenté, mais j’en doute. Le jeu a trop besoin de l’ignorance. Pas au sens capitaliste, où le déficit d’information est le seul moyen de déterminer les gagnants et les perdants. Ce que je veux dire, c’est que le but des quiz est de découvrir les réponses, de construire de la suffisance à partir de l’insuffisance. De se fabriquer sa propre lampe. De cette façon, le monde s’éclaire petit à petit, question après question.

 

— Cet article est paru dans le quotidien britannique The Guardian le 28 janvier 2020. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

Notes

1. Ce terme, emprunté à l’hébreu biblique, est employé au sens de signe de reconnaissance, de critère de distinction. Il est plus courant en anglais qu’en français.

LE LIVRE
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The Joy of Quiz (« Le plaisir des quiz ») de Alan Connor, Penguin, 2017

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