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Le réquisitoire de Xu Zhangrun

« J’expose ma vie pour dire simplement ce que chacun sait et pense », écrit le juriste chinois Xu Zhangrun dans ce manifeste qui lui a déjà valu d’être démis de ses fonctions. Une dénonciation radicale du nouveau visage du totalitarisme en Chine.


© Denis Pessin pour Books
Xu Zhangrun a publié ce texte en ligne le 28 juillet 2018. En mars 2019, il a été suspendu de ses fonctions à l’université Tsinghua de Pékin, la plus prestigieuse du pays. Une enquête a été ouverte à son sujet. Chose étonnante, des dizaines de personnalités chinoises lui ont apporté leur soutien, certains en signant une pétition, d’autres en rédigeant des textes, des poèmes et même une chanson. Ce très long texte, dont nous publions des extraits parfois condensés, se compose de quatre parties: « Quatre principes de base » ; « Huit craintes imminentes » ; « Huit espoirs immédiats » ; « C’est une période de transition ».  

1. Quatre principes de base

 

Premier principe de base : sécurité et stabilité.

Depuis quatre décennies, le système ­actuel a fondé sa légitimité en garantissant sécurité et stabilité. Ces biens ­publics sont essentiels pour assurer le large éventail de besoins permettant une vie normale : l’ordre social, une société juste, des ­opportunités d’emploi et la possibilité de vivre dans la dignité. Il est inévitable qu’avec le passage du temps les aspirations des gens évoluent. Mais, faute de biens publics de plus haute qualité, le peuple chinois, qui a traversé tant de troubles et de souffrances dans le passé, a au moins besoin de se voir garantir la sécurité et la stabilité. En gros, le principe de sécurité est assuré. Mais la politique de « Maintien de la stabilité » a généré de nouveaux problèmes et créé de graves lésions qui menacent la légitimité de l’État-Parti. Depuis plus de trois décennies, le Parti communiste au pouvoir a poursuivi sa politique de croissance économique, qui dans l’ensemble a reçu le soutien des responsables à tous les niveaux et de la popu­lation. En dépit de quelques frictions, pour le Chinois moyen peu importe qui est au pouvoir ou tombe en disgrâce, vu la succession programmée de bureaucrates ; le sentiment général a prévalu que les priorités nationales continueraient de se focaliser sur la construction de la ­nation et que l’on pouvait s’accommoder des arrangements politiques. En d’autres termes : « Vous tenez les rênes du pouvoir, je profite de ma vie personnelle. » C’est ce consensus et cette collaboration entre les représentants du pouvoir et la population qui ont créé la stabilité et la sécurité dont je parle ici. Donc ne lancez plus de nouvelles campagnes politiques ; laissez-nous continuer à profiter de la vie. C’est sur la base de ce principe que le citoyen chinois accepte Votre autorité.  

Deuxième principe de base : ­respect du droit de propriété.

Respecter la propriété privée et tolérer le désir de la population de continuer à s’enrichir : voilà le deuxième principe. Nous sommes sortis d’une époque où la propriété privée était considérée comme la source de tous les maux. Nous sommes entrés dans une période qui tolérait que des centaines de millions de Chinois cherchent à augmenter leur niveau de ­richesse, puis dans une autre où s’ouvrait la perspective que le droit de propriété soit inscrit dans la Constitution. Cette nouvelle approche a libéré le désir naturel des gens de rechercher la prospérité pour eux et leur famille. Dans ces circonstances, l’Etat a non seulement profité d’une croissance économique massive mais pu financer efficacement la science et la technologie, l’éducation, la culture et la défense nationale. Chose importante, cela a aussi permis de financer les énormes dépenses du Parti. Telle est la base légale et légitime qui a permis à la Chine de connaître un développement aussi rapide. C’est aussi la raison économique qui ­explique pourquoi le régime politique a été toléré par l’ensemble du pays. Après tout, c’est ce que les gens considèrent comme fondamental : touchez à tout ce que vous voulez, mais pas à mon portefeuille. C’est un principe universellement accepté par l’humanité dans son ensemble, car à l’ère moderne l’idée de propriété est intimement liée au concept de nature humaine.  

Troisième principe de base : tolérance des libertés personnelles.

Au cours des dernières décennies, la ­société chinoise n’a pas évolué. Chaque fois que s’est déclenché un mouvement pour réclamer un peu plus de liberté, il a été réprimé. Cela a eu un impact profondément négatif sur le développement personnel et la maturation politique des citoyens. Politiquement parlant, la situation est désastreuse, et la nation chinoise dans son ensemble continue d’en être sérieusement diminuée. Aujourd’hui, les gens jouissent de leurs libertés en tant qu’acteurs sociaux mais pas en tant que citoyens. C’est spécialement vrai dans les provinces les plus avancées économiquement. Ce que j’entends par « libertés des acteurs sociaux » : dans la sphère privée, les gens peuvent profiter de libertés personnelles pour les plaisirs normaux tels que manger, aller au travail ou jouir de l’intimité derrière des portes closes. Il existe aussi une latitude pour toute une série de choix individuels qui n’ont pas de dimension politique immédiate. Par exemple, les gens n’ont pas à être inquiétés par des sbires voulant interférer dans leur coupe de cheveux ou leur façon de s’habiller. On peut aussi aller dans des cabinets de massage et des bains publics, voyager librement, manger déraisonnablement et même entretenir des liaisons extraconjugales. C’est très confortable et petit-bourgeois. Vu la brutale monotonie de l’ère Mao, où chacun devait veiller à se tenir à carreau, on ne peut pas trop critiquer le fait que les gens préfèrent se consacrer aux plaisirs quotidiens ordinaires plutôt que réclamer à leurs risques et périls leurs véritables droits de citoyens. Et, dans ce contexte, il faut aussi mentionner comment la police utilise des prétextes, par exemple réprimer la prostitution, pour cibler certaines person
nes. Ce comportement policier contribue à créer une atmosphère d’insécurité.  

Quatrième principe de base : fixer une limite aux mandats politiques.

Depuis plus de trois décennies et malgré un certain niveau de pluralisme social et de tolérance politique, la Chine n’a connu aucune réforme politique substantielle. Par essence, l’État-Parti se fonde sur des principes politiques dictatoriaux dont le cœur pourri est soutenu par une philosophie de lutte sans merci entre factions. En surface, c’est un avatar politique dont la vilaine gueule ne peut être rassasiée qu’en dirigeant et en consommant la richesse de la nation. Cependant, en raison d’une disposition constitutionnelle limitant le mandat des deux plus hauts dirigeants, à partir de 2003 le pays a connu dix années pendant lesquelles le pouvoir s’est satisfait de deux mandats de cinq ans. Tout se passait comme si cette situation reflétait une convention constitutionnelle. Il faut souligner que cette mesure a été le seul exemple tangible de véritable ­réforme ou progrès politique en Chine au cours des trente dernières ­années. L’abandon récent [mars 2018] de ce principe de limitation du mandat des dirigeants est ressenti comme une négation de la politique d’ouverture de ces trente dernières années. On craint que soudain la Chine retourne à l’époque terrifiante de Mao. D’autant que cette révision constitutionnelle s’accompagne de la création d’un nouveau culte de la personnalité, ce qui alimente les « craintes imminentes », les principaux motifs d’anxiété que je vais maintenant présenter.    

2. Huit craintes imminentes.

 

Première crainte : non-respect de la propriété.

Peut-on être sûr que les gens seront en mesure de protéger la richesse personnelle qu’ils ont amassée durant les dernières décennies, quel qu’en soit le montant ? Pourront-ils maintenir leur niveau de vie ? Les droits de propriété définis par la loi ­seront-ils vraiment protégés par la loi ? Ferez-­vous faillite et votre famille ­sera-t-elle détruite parce que vous ­aurez des ­ennuis avec l’un des détenteurs du pouvoir (une catégorie qui s’étend jusqu’au chef du comité d’un village) ? Avec le temps, et spécialement ces toutes dernières années, le niveau de certitude sur ces questions a diminué, l’inquiétude est montée en flèche, et cela a alimenté une forte crainte à tous les ­niveaux de la ­société. Chez les plus riches, le motif le plus courant pour émigrer est le souci concernant la sécurité de la richesse privée.  

Seconde crainte : retour à la ­primauté du politique.

Ces dernières années, l’odeur puante de l’idéologie militante s’est accentuée. Cela se traduit déjà par une crainte généralisée dans le monde intellectuel. Renforcée par les appels à l’autocritique, la censure qui s’exerce sur les médias s’aggrave de jour en jour. Cet état de choses entrave les échanges entre la Chine et le reste du monde. La propagande officielle encourage même les enfants à dénoncer leurs parents, en violation flagrante des règles de l’éthique. C’est trahir tant nos traditions que nos aspirations. Ce comportement vil et totalitaire rappelle la barbarie de la Révolution culturelle. L’influence de cette propagande diffuse dans toute la société. Certains enseignants d’université ont été montrés du doigt et punis à répétition pour ce qu’ils disent dans leurs cours. Ils vivent dans un stress permanent, dans la crainte que les chiens de garde du Parti ou des étudiants espions fassent un rapport. Encore plus grave est le fait que les bureaucrates ­locaux, de peur de commettre des erreurs, sont contraints à la passivité. Car le ­développement économique de la Chine dépend de l’engagement de ces cadres locaux, hommes et femmes. Le souvenir douloureux des « mouvements politiques » reste présent à l’esprit des citoyens d’un certain âge. Les citoyens plus jeunes ne se préoccupent pas ou n’ont pas conscience des tendances totalitaires à l’œuvre. Si on les force à y prêter attention, cela aura l’effet inverse du résultat escompté : les révulser.  

Troisième crainte : retour à la lutte des classes.

Le retour à la primauté du politique conduit à la crainte d’un retour à une ­politique inspirée par le slogan de la lutte des classes du type de ce qu’on a connu sous Staline ou Mao. Pire, vu la poursuite de la Campagne anticorruption, et avec l’établissement [en mai 2018] de la toute-puissante Commission nationale de supervision, les gens ne se sentent plus protégés dans leurs droits. Ils ne peuvent s’empêcher de penser que ces développements annoncent l’avènement d’une force de contrôle dans le style du KGB soviétique, laquelle sera elle-même la proie des querelles de factions au sein du Parti communiste.

Quatrième crainte : retour à une politique de la « Porte fermée ».

Alors que nous sommes à couteaux ­tirés avec les États-Unis, la Chine engage une nouvelle intimité avec des régimes haïssables comme la Corée du Nord. La Chine avait pourtant renforcé sa politique de Réforme et de Porte ouverte. Ses relations avec l’Occident s’étaient améliorées, ce qui lui a permis de « s’intégrer dans la communauté globale ». Sans cette politique de la Porte ouverte renforcée, la Chine n’aurait pu bénéficier de la prospérité économique, sociale et culturelle qui s’est instaurée. Mais, maintenant, le fait de s’acoquiner avec des régimes totalitaires comme ceux de la Corée du Nord ou du Venezuela va non seulement à l’encontre de la volonté populaire, mais contre le sens de l’histoire. Et si par malheur se produit un grave accroc dans les relations sino-américaines, toute la Chine en souffrira.  

Cinquième crainte : excès de l’aide internationale.

Surinvestir dans l’aide internationale pourrait se traduire par des privations chez nous. On dit que la Chine est deve­nue la principale source de l’aide ­internationale. Ses largesses se comptent en milliards ou en dizaines de milliards de dollars. Pour un pays en développement dont une large part de la population continue de vivre dans une économie prémoderne, ce comportement est ­complètement disproportionné. Il reflète une odieuse « Politique de la vanité ». L’ère de la croissance économique rapide aura une fin. Comment tolérer une générosité aussi débridée ?  

Sixième crainte : répression de l’intelligentsia.

La façon dont les intellectuels sont considérés est historiquement le plus sûr baromètre politique de la dynastie régnante. Aujourd’hui, le ministère de l’Éducation martèle la nécessité d’intensifier l’éducation idéologique dans le monde enseignant. La notion de « discussion inappropriée » est de nouveau brandie avec un effet assourdissant. Résul­tat : la peur contraint au silence. Dans une telle atmosphère, comment la liberté d’expression peut-elle s’exercer ? Sans liberté intellectuelle, sans indépendance d’esprit, quel espoir y a-t-il de voir les chercheurs explorer l’inconnu, au nom de l’avancement du savoir et de la créativité ? Jusqu’à tout récemment, en raison de l’héritage positif des quatre dernières décennies, il y avait de bonnes raisons de penser que la civilisation chinoise pourrait connaître un extraordinaire accomplissement en termes de vie intellectuelle et universitaire. Mais si la politique actuelle de restriction de la liberté d’expression continue, et, pire, si elle se renforce, ces espoirs resteront lettre morte. La Chine ne sera plus guère qu’une arrière-cour culturelle peuplée de nains intellectuels.  

Septième crainte : risque de guerre, froide ou chaude.

Au cours de la dernière décennie, l’Asie dans son ensemble est entrée dans une course aux armements. Fort heureusement, le risque de guerre est resté contenu dans des limites raisonnables. Le sujet principal, pour la Chine, est que nous ne pouvons pas nous permettre d’interrompre notre trajectoire de développement. Actuellement, l’atmosphère politique se fait de plus en plus répressive et le pays est engagé dans une guerre commerciale avec l’étranger. Il s’ensuit un risque accru de récession économique, qui pourrait aboutir à une situation incontrôlée et à une guerre chaude ou froide.  

Huitième crainte : fin de la « Réforme » et retour au totalitarisme.

Vu l’évolution récente, les gens sont parfaitement en droit de se demander si la politique de la Réforme et de la Porte ouverte a atteint le terme de son histoire et si un retour au totalitarisme se prépare. Qui le sait ? Cette question occupe l’esprit de la majorité des Chinois. Nous approchons les étapes finales de la Grande Transformation qui se déroule depuis près de deux siècles. Il nous faut l’impulsion finale pour atteindre l’objectif. En aucun cas la nation ne doit en être détournée par un nouveau conflit militaire. Si un tel conflit devait se produire, l’histoire nous accorderait-elle une nouvelle chance ? Dieu seul le sait.   Xu Zhangrun liste ensuite huit «espoirs immédiats»: en finir avec les dépenses inconsidérées à l’étranger; en finir avec les frais prohibitifs engagés en Chine lors des rencontres diplomatiques; en finir avec les avantages exorbitants accordés aux cadres du Parti à la retraite, dont il dit que «les détails ne sont jamais divulgués de peur de susciter l’indignation du public»; en finir avec les avantages matériels non moins exorbitants dont bénéficie ce qu’il appelle «la noblesse» (référence probable à l’Ancien Régime en France), c’est-à-dire les plus hauts cadres du Parti en activité. Cinquième espoir: obliger les officiels à publier «un secret jalousement gardé», le montant de leurs avoirs personnels: «Avec Inter­net, et à la vue de 1,4 milliard de paires d’yeux, tout deviendrait aussitôt clair.» Il demande aussi «l’arrêt immédiat du culte de la personnalité», le retour à une limite du mandat présidentiel et enfin la réhabilitation du mouvement du 4 juin 1989, qui a abouti au massacre de Tian’anmen. Et conclut son texte sur les «huit espoirs» par ces mots:   Les espoirs ici présentés se contentent d’exposer ce qu’on pourrait appeler le bon sens politique contemporain : ils reflètent aussi les désirs de la population dans son ensemble. Pour employer une vieille expres­sion, « j’expose ma vie pour dire simplement ce que chacun sait et pense ».   Xu complète son appel par un développement plus optimiste, ou volontariste, sur le thème «nous vivons une époque de transition». Il dresse un parallèle entre Xi Jinping et Donald Trump, «dont la personnalité gonflée par un narcissisme nourri par une vie au service de la rapacité témoigne d’une mentalité faite d’une fierté quasi impériale doublée d’une odieuse vulgarité». Cette situation offre paradoxalement, à ses yeux, des deux côtés du Pacifique, une «opportunité historique à saisir par les plus sages».   — Ce texte est une adaptation française de la traduction anglaise du texte chinois d’origine, réalisée par le sinologue Geremie R. Barmé, responsable du site China Heritage.  
LE LIVRE
LE LIVRE

« L’État rationnel et la politique supérieure : une interprétation chinoise des problèmes de la Chine » de Xu Zhangrun, Hong Kong University Press, 2017

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