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Rien de plus qu’une carte postale du Mexique !

Malgré leur réalisme apparent, les narcoromans sont bien trop conventionnels pour réussir à dépeindre un univers essentiellement chaotique, brutal et absurde. Ces ouvrages ne font que réduire le Mexique au cliché du narcotrafic, sur le modèle de la Sicile avec la Mafia.

Comment raconter la réalité ? La littérature mexicaine se pose rarement la question. Indolente, elle grandit dans l’autisme, et tourne le dos au problème. Elle est lourdement réaliste, d’un réalisme accablant d’inconscience. Elle fait comme si littérature et réalité étaient une seule et même chose. Mais le roman peut-il dépeindre la réalité ? Ceux d’entre nous qui se sont sérieusement posé la question, comme le romancier Sergio Pitol, auteur de l’admirable La Vie conjugale [Gallimard, 2007], en nient simplement la possibilité. Ils écrivent au contraire pour démontrer l’impuissance expressive de la parole. Car réalité et littérature sont deux choses distinctes, opposées. La littérature est artifice, simulacre, forme. Aux yeux de tout véritable écrivain, la réalité est un problème, pas un prétexte. Elle doit être inventée, pas dépeinte. Comme raconter le narcotrafic ? Autre question sans réponse. Notre littérature ne répond pas, elle agit. Au lieu de théoriser, elle pond des romans sur le narcotrafic. Beaucoup trop. Elle se fie au nombre : les œuvres seront légion et balaieront les doutes. L’apathie théorique est à la mesure de l’enthousiasme narratif. On écrit, on publie des romans, on est du Nord. Car cet enthousiasme vient du Nord, et plus précisément de la Frontière. Là-bas, impossible d’y échapper : le narcotrafic asservit tout et tout texte sur le Nord porte sur le narcotrafic. Quelques auteurs omettent sa présence, et dépeignent son absence, tel Daniel Sada, décrivant le désert dans L’Odyssée barbare [Passage du Nord Ouest, 2009]. D’autres le regardent bien en face, et prennent des notes, comme Élmer Mendoza ou Eduardo Antonio Parra, auteur de Terre de personne (Boréal, 2004), et tant d’autres. Dans les librairies, les tables de nouveautés sont assiégées par le narcotrafic. La stratégie narrative est invariablement la même : minutieuse peinture de mœurs, langage parlé, intrigues populistes. Elle exclut presque complètement l’invention, comme si l’imagination ne pouvait rien ajouter à la réalité. La prose se réduit à la rumeur des rues, ou du moins s’y essaie. Tous s’appliquent à recréer une prose identique au langage parlé même si, sur un plan littéraire, elle n’est pas appropriée. Les intrigues sont, la plupart du temps, conventionnelles et sages : le contexte est déjà trop perturbant, la violence trop brutale, pour que l’on crée des intrigues délirantes. On puise toujours dans le même fonds : dans le picaresque et le mélodrame. Et de plus en plus dans le roman policier. C’est la méthode générale. Basique. Réitérée. Imperturbable. Les éléments de cette recette sont tellement figés que celle-ci contraste violemment avec la réalité, insaisissable et vertigineuse. L’œuvre d’Élmer Mendoza est un exemple de ce réalisme grossier. L’auteur ne se propose qu’un but : dépeindre tout, la politique et la violence, les spectacles et les sports, le Nord et l’autre côté de la frontière. Dépeindre tout dans un esprit touristique, pour fabriquer une carte postale du Mexique d’aujourd’hui. Pour ce faire, plutôt que de créer, on greffe sur une intrigue des éléments banals et périssables : informations politiques, publicités, allusions à tel acteur ou à tel sportif. Le narcotrafic n’est qu’un élément parmi d’autres. Il n’est pas là pour secouer le lecteur mais, comme le reste, pour lui complaire. Les personnages sont des picaros, des voyous, mais curieusement ils ne défient pas l’ordre des choses. Ils triomphent sans se révolter. Ils sont un slogan : un pays comme le Mexique, y’en a pas deux. J’ai cité Élmer Mendoza, mais j’aurais pu citer d’autres noms. Mendoza est simplement symptomatique de notre littérature contemporaine. Son réalisme est de loin le plus représentatif. Un réalisme étroit, pour lequel il n’y a de réel que le visible : le monde, les événements, l’histoire – à Culiacán comme à Berlin. Le monde est réel, les objets insignifiants. Le monde est plus réel que la vie ; l’action que l’ennui ; les phénomènes que les émotions ; le social que l’intime. Il n’est pas étonnant que ce réalisme-là
soit incapable de recréer l’existence dans sa plénitude et sa vacuité. Guère étonnants, non plus, ses résultats formels : des œuvres conventionnelles, nées d’un regard conventionnel sur la réalité. Bienvenue dans le réalisme mexicain ! Tout lecteur assiste au moins une fois dans sa vie à la naissance maladroite d’un sous-genre. C’est en général un spectacle lamentable : la littérature se fige en clichés et en règles. Elle abandonne son imprécision naturelle et adopte une particule fixe : non plus « littérature », mais « littérature de science-fiction », « de détectives », « de vampires ». Il est rare qu’en émerge un style ou une école. On exploite un thème et on en fait commerce. Une sensibilité collective s’affirme dans les applaudissements : les auteurs écrivent pour elle, les lecteurs la réclament, les éditeurs prospèrent. Puis vient la décadence. Et avec elle resurgit la littérature. Les règles du sous-genre s’oxydent, ses thématiques s’essoufflent. Certains auteurs bifurquent alors vers la parodie, tandis que d’autres, simplement, dynamitent leurs anciens piliers. La littérature revient à son magma informe, sans adjectifs. Le roman sur le narcotrafic est un phénomène relativement récent, il n’est pas encore à son apogée. Mais, je te le donne en mille, mec : il n’y aura pas d’apogée. Et, du même coup, pas de décadence. Il se passera la même chose qu’avec le roman de guérilla il y a une trentaine d’années : il s’éteindra avant de s’être jamais enflammé. Qu’est-ce que le narcotrafic ? En principe, un putain de chaos. Un élément anarchique, déstabilisant, destructeur. Une Organisation contre ce qui est organisé. Un « dé-gouvernement ». Avant de dicter son propre ordre, le narcotrafic mine l’autre. Ses leçons sont celles du nihilisme : la domination de la violence, la futilité de la vie, la victoire de la mort. Et celle de l’incohérence. Il n’y a ni justice ni harmonie dans son empire. On y meurt parce que c’est comme ça ; on y tue pour la même raison. Les causes et les conséquences ne sont pas articulées. Une fusillade éclate, puis une autre. Il n’y a que des actes et des actions immotivées. Tout, y compris le pouvoir – surtout le pouvoir –, est éphémère : rien ne se consolide, rien ne demeure. C’est le règne de l’irrationalité, du vide. La littérature, et particulièrement le roman, a du mal à rivaliser avec le vide. Le roman traditionnel nous vend une escroquerie : un monde ordonné, harmonisé par le style. Avec des causes et des conséquences. Pas d’actes aussi retentissants, absolus et absurdes que les exécutions des tueurs à gages. Tout apparaît romancé, soumis à des lois implacables. Il en va de même dans la littérature sur le narcotrafic : on trahit la réalité en en faisant le récit. Ces romans sont incapables de rendre compte du désordre. Au lieu d’imiter la destruction, cette littérature cautionne un langage, une iconographie, une morale. Face à l’abîme, elle pétrifie des gestes. Dans la réalité, la vie se présente en lambeaux, déchirée ; mais, dans ces pages, les fragments s’entrelacent. On prétend dépeindre le narcotrafic et on fait autre chose : on le recrée en tons pastel. Il faudrait au contraire incarner la réalité. Cesser d’écrire de la littérature sur le narcotrafic pour écrire une « narcolittérature ». Rivaliser avec ce que l’on dépeint, être à la fois le peintre et le modèle. Pousser le réalisme jusqu’à l’extrême : ne pas copier une réalité, mais devenir cette réalité. On ne réussira à décrire le narcotrafic qu’en rivalisant formellement avec sa violence. Une prose brutale, de dépeçage, incohérente. Une structure délirante, aussi tranchée que l’existence. Un roman homicide, suicidaire. Le narcotrafic – bruit, absurde, néant – est impossible à romancer ; pour le recréer, il faudrait des antiromans. Mais la plupart des auteurs du Nord ne sont pas à la hauteur de la tâche. La littérature mexicaine doit apprendre des tueurs : violence et sacrifice. Ni Élmer Mendoza ni Eduardo Antonio Parra n’écriront ce « narcoroman ». Ils ont recours à des techniques trop conventionnelles pour recréer une réalité qui ne se plie à aucune forme. Résultat : un roman qui ne rime pas avec narcotrafic. Ainsi construits, ces ouvrages remplissent plutôt une fonction de repoussoir : ils tranquillisent et consolent. En ordonnant ce qui est désordre, ils affaiblissent son impact. En romançant le narcotrafic, ils le font paraître domesticable. Ils prétendent éclairer l’obscurité, mettre en lumière ce qui est caché. Ils s’en vantent et ainsi se vendent. Lisez tel roman et vous serez informé. Apprenez et vous courrez moins de danger. La connaissance sauve. Mais un véritable « narcoroman » avancerait des certitudes contraires. Il ne consolerait pas mais perturberait. Au lieu de simplifier, il respecterait la complexité. Il dirait : la connaissance ne sauve pas, vous aurez beau lire des livres, un jour une balle défiera gratuitement le vent et vous explosera la tête. Un roman qui ferait comme les grands romans : étendre l’obscurité au lieu de la dissiper. La littérature mexicaine contemporaine ne vocifère pas. C’est à peine si elle divague. Dépeindre quoi que ce soit revient à le surévaluer. Le roman sur le narcotrafic n’échappe pas à la tentation sacralisatrice. Il dépeint le Nord avec un excès d’encre. Il cherche, sans le dire, à construire une épopée, une épique de la Frontière. Sa tâche : démontrer que le Nord se distingue du centre, que la Frontière possède une identité unique, définie mais vertigineuse. Son désir : prouver que ce qui fait le pays se passe là-bas, là-haut. Rien de mieux que le narcotrafic pour nous en convaincre. C’est un négoce, mais plus que cela : une culture. Le Nord, c’est d’abord et avant tout la « narcoculture ». Mythifions donc le narcotrafic. Dotons la réalité d’une aura qu’elle n’a pas. La violence doit paraître exacte et embellie. Les chansons doivent marquer le rythme de notre prose. Les bottes, les Kalachnikov et les règlements de compte doivent composer notre iconographie. La Frontière, les gringos et la Colombie comme fantasme et promesse. Si la Sicile c’est la Mafia, le narcotrafic c’est nous. Que ce soit bien clair ! La plupart des romans sur le narcotrafic, heureusement, ne dénoncent pas ce qu’ils décrivent. Les auteurs ne procèdent pas à la manière de juges mais d’auditeurs. Ils écoutent et enregistrent. Ils écoutent et mythifient. Ils écoutent et rient. On peut dire ce qu’on veut de cette littérature, sauf qu’elle est solennelle. La plupart de ses auteurs possèdent humour et talent pour la caricature. La plupart, sauf Parra, plus proche des faubourgs et du mélodrame. Soyons sincère : aucun de ces auteurs ne dénonce ce qu’il décrit parce qu’aucun ne souhaite la fin de la « narcoculture ». Leurs romans s’en nourrissent, d’elle dépend leur imaginaire. Pourtant, personne n’a ri de la frontière nord avec plus d’éclat que Luis Humberto Crosthwaite. C’est lui, peut-être, le meilleur des auteurs frontaliers. Estrella de la calle sexta [« Étoile de la sixième rue », Tusquets, 2000] est un sommet de la littérature chicana, celle de cette région à cheval entre le Mexique et les États-Unis. Là où les autres créent une prose néfaste, Crosthwaite, tout ouïe, en compose une toute d’artifice et de précision. Là où les autres mettent de l’ordre, Crosthwaite respecte l’absurde et travaille par fragments. Là où les autres puisent dans la peinture de mœurs pittoresque, Crosthwaite joue avec le minimalisme, les allusions, la subtilité. Ce qui anime son écriture, c’est la mythographie : faire de la Frontière un espace archétypique. Sans le pétrifier. Que celui qui la traverse sache ce qui est élémentaire : même les frontières réelles sont imaginaires. Ou vice versa.   Ce texte est paru dans Letras Libres en septembre 2005. Il a été traduit par François Gaudry.   → En complément, lire « Le roman mexicain sous l'emprise des narcos » et aussi « Les seigneurs de la rue »
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