Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

Royaume-Uni : bataille inégale entre pro et anti-éoliens

En Grande-Bretagne comme en France, le lobby antiéolien affronte un adversaire gargantuesque, adossé à une industrie mondiale. Mais les lignes de partage font exploser les clivages traditionnels. Le lobby éolien finance le WWF, Greenpeace, Les Amis de la Terre et la Société royale de protection des oiseaux.


© Russell Cheyne/ Reuters

Pour l’industrie éolienne, l’enjeu est de conserver les importantes subventions qu’elle perçoit au nom de l’énergie propre et d’obtenir des autorisations d’implantation. Ici en Écosse, en 2014.

L’implantation d’un parc éolien a un impact profond et irréversible sur les communautés locales, changeant à la fois la vie quotidienne des personnes et la structure des relations sociales. J’en ai personnellement fait l’expérience en participant à une campagne d’opposition à un projet situé près de chez moi. La demande de permis d’aménagement du parc éolien Reeves Hill a été déposée en 2008, pour quatre turbines de 500 mètres de hauteur sur une crête qui constitue la frontière entre l’Angleterre et le pays de Galles. Les turbines sont du côté anglais, et les autorités anglaises ont donné leur autorisation à ce projet, mais le côté gallois accueille les routes d’accès et supporte les conséquences les plus importantes. Du fait de cette complexité administrative, mais aussi de l’opposition active des deux côtés de la frontière, la décision finale a été retardée. Ce délai a rendu possibles une observation minutieuse et une réflexion sur les processus en matière de politique d’aménagement, ainsi que sur les dimensions sociales du développement de l’éolien. Mon rôle d’observatrice participante, bien que me plaçant inévitablement d’un côté du conflit, me permet d’exposer certains aspects des dynamiques sociales de transformation des campagnes britanniques qui auraient été moins accessibles à un observateur neutre. J’espère que ces analyses présenteront un intérêt plus large, en France ou ailleurs. En effet, si le contexte et la procédure décrite sont spécifiques à la Grande-Bretagne, l’argument général peut s’appliquer à d’autres territoires.

 

Dans toute l’Europe, les habitants des campagnes qui se trouvent confrontés à des projets d’implantation de parcs éoliens doivent subitement réfléchir à leur rapport à l’environnement local, aux enjeux des énergies renouvelables et aux engagements qu’ils peuvent avoir concernant la politique énergétique au sein d’associations ou de groupes divers. Parfois, des personnes qui se considèrent comme sensibles aux questions environnementales se retrouvent dans l’« opposition » à un mouvement pro­éolien « vert ». Dans le même temps, des personnes favorables à l’éolien « vert » se voient alliées à de puissants investisseurs dans le domaine de l’énergie et de l’aménagement, dont les intérêts multiples et les modes opératoires vont largement à l’encontre de l’éthique de la philosophie écologiste traditionnelle. Les groupes d’opposition sont donc confrontés à une phase d’apprentissage accéléré, invariablement ponctuée d’amères déceptions. Dans la pratique, l’expérience de l’alliance entre de puissants investisseurs et les préjugés favorables aux parcs éoliens des aménageurs contraint les membres de ces groupes d’opposition à développer une approche réaliste, désenchantée, voire cynique.

 

Ainsi, ceux qui s’opposent aux parcs éoliens se mettent à chercher frénétiquement des traces de nids de chauves-souris, des édifices rares, des vestiges archéologiques, des espèces d’oiseaux menacées, etc. ; ils se saisissent de tout obstacle potentiel au projet, alors même que, souvent, ils ne portaient ­aucun ­intérêt à ces sujets. Ils apprennent la ­législation en matière d’aménagement du territoire, de nuisances sonores, de protection du paysage et mettent à profit, autant que possible, les experts locaux et leurs contacts personnels. À mesure qu’ils s’organisent et se rendent compte que leurs chances de succès sont minces, ils ont tendance à nouer des contacts plus larges, au ­niveau national ou ­international, décou­vrant, grâce à Inter­net, les expériences d’autres groupes antiéoliens et étendant leurs ­recherches à l’ensemble de l’Europe [c’est le cas d’European Platform Against Windfarms, «Plateforme européenne contre l’éolien ­industriel»], au Canada, aux États-Unis et à l’Australie.

 

Des conflits d’intérêts peuvent exister entre les groupes militants issus de ­diverses communautés locales : moins de parcs éoliens dans les régions peuplées signifie une pression plus forte sur les régions « sauvages » ; moins d’éoliennes dans les régions à faibles vents signifie davantage de ces dispositifs dans les zones venteuses, qui sont parfois importantes pour la biodiversité ou les loisirs. Ce type de conflit existe en France, bien sûr. L’Association pour la préservation des paysages exceptionnels du Mézenc défend le plateau isolé du Mézenc, ­citant sociologues et écrivains, présentant les paysages à l’aide de photographies époustouflantes. L’association Ouézy Laizon Environnement expose de son côté – au moyen d’un document dont les nombreuses illustrations montrent des villages dominés par d’énormes turbines – le prix que les plaines de Basse-Normandie paient pour la protection de paysages emblématiques de la France et de son activité touristique.

 

 

À toutes les échelles – locale, nationale et internationale –, les personnes mobilisées sont d’origines politiques très diverses, de l’extrême droite à l’extrême gauche, et ont des opinions variées au sujet du changement climatique, de l’énergie – en particulier concernant le nucléaire – et de la protection de l’environnement. Des socialistes trouvent parmi les députés conservateurs de ­solides alliés. Des familles sont divisées. Alors que les jeunes déménagent en ville, leurs aînés se réinstallent à la campagne et, l’âge et l’expérience aidant, deviennent plus sensibles à la fragilité des zones ­rurales. Des parents confrontés à des projets de parcs éoliens peuvent ne pas avoir le soutien de leurs rejetons urbanisés, surtout si ces derniers ont fait des études dans le domaine de l’environnement ou aspirent à travailler dans le secteur des énergies renouvelables.

 

Dans la pratique, le secteur pro­éolien se révèle être un adversaire gargantuesque, qui ligue contre lui des groupes actifs sur des forums et des sites Internet. Ces « e-communautés » se montrent étonnamment ouvertes, unies, généreuses en temps et en ressources. Ce phénomène inquiète les proéoliens, et des pratiques d’espionnage ou d’infiltration se développent des deux côtés, sur Internet comme au sein des activités politiques des groupes locaux.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

 

L’énergie éolienne donne naissance à une industrie mondiale gigantesque, soutenue par une « méta-industrie » florissante à l’échelle nationale, composée d’une multitude d’agences de conseil en environnement. Ces agences emploient de nombreux experts scientifiques ou pseudoscientifiques, des médiateurs, des conseillers juridiques, des ­commerciaux qui ont pour fonction ­d’identifier des sites d’implantation et d’obtenir des permis d’aménagement. Bien que les entreprises soient en concurrence, elles forment un front uni contre ceux qui, pour s’opposer aux parcs ­éoliens, utilisent un attirail d’objections réglementaires et d’arguments techniques de plus en plus sophistiqués contre les politiques actuelles en matière d’énergie éolienne.

 

Pour l’industrie éolienne dans son ensemble, l’enjeu de la bataille est de conserver les subventions importantes qu’elle reçoit au nom de l’énergie propre et d’obtenir les autorisations d’implantation. Cette bataille est menée sur de nombreux fronts : la propagande média­tique vise l’ensemble de la population britannique ; l’industrie tente d’influencer les politiques gouvernementales et, au niveau local, de cultiver des relations avec les « communautés » et le secré­tariat d’État chargé de l’Aménagement. Ses stratégies visent à nouer des ­alliances avec des personnalités ­poli­tiques et des groupes d’influence, à bénéficier d’une couverture médiatique favorable et à contrôler le processus d’aménagement. Dans cette lutte, les énormes moyens finan­ciers du secteur éolien lui confèrent un avantage ­écrasant.

 

Les Britanniques sont préoccupés par le prix de l’énergie et par la sécurité énergétique locale et nationale ; mais le marché mondial de l’énergie (dont dépen­dent les prix et la sécurité de l’approvisionnement) n’est ni aisément compréhensible ni immédiatement prévisible. Ce fossé entre la stratégie économique et les opinions publiques est atténué par des concepts plus ­accessibles concernant l’environnement. Ces concepts sont récents et mouvants : leurs significations sont en continuelle évolution en fonction de l’usage qui en est fait ; c’est pourquoi ils peuvent faire l’objet d’une manipulation efficace lorsqu’ils sont exposés dans une large arène publique.

 

L’énergie éolienne bénéficie de la confiance qu’inspire la triade de qua­lificatifs utilisée pour la décrire : « verte », « renouvelable » et « durable ». Ces concepts, dont la valeur est tour à tour métaphorique et métonymique, sont aussi malléables que percutants et, en définitive, utilisables dans n’importe quel sens. Ils reposent sur les notions d’envi­ronnement et d’écologie, plus neutres. Cependant, dès lors que ces notions sont adjectivées en « envi­ronnemental » et « écologique », la théorie scientifique cède le pas aux aspirations morales.

 

Le « vert » est tout d’abord et principalement la couleur de la végétation – ou des plantes à photosynthèse. C’est également une métaphore et une méto­nymie qui renvoient à la campagne. La Grande-Bretagne est ainsi dotée de « ceintures vertes » de campagne protégée aux alentours des agglomérations. Les projets d’aménagement sont orientés de préférence sur les sites « bruns », c’est-à-dire des sites qui comportent déjà des équipements, plutôt que sur les sites « verts », peu construits.

 

« Vert » peut aussi être synonyme de mouvement écologique. Il est devenu un symbole d’intérêt social, connotant des valeurs de petite échelle, de tradition, de gestion soigneuse des ressources rares, de respect de l’« environnement » et de la « nature ». Nombreux sont les travaux académiques de diverses disciplines qui traitent de la construction sociale, tant idéologique que matérielle, de la « nature », du « paysage » et de la « ruralité ».

 

«Vert » désigne aussi un mouvement politique mondial et un ­ensemble de partis politiques nationaux qui promeuvent une gestion raisonnée des ressources et mettent en question la faisabilité d’une croissance économique continue à travers la stimulation de la demande de biens de consommation. Les partis verts nationaux ont du mal à traduire leur idéologie en politiques crédibles dans les arènes politiques nationale et internationale et à remporter des élections. Le Green Party britannique met l’accent sur le caractère éthique de son positionnement, en ajoutant les principes fondamentaux de justice et d’égalité à une politique économique verte. Sa profession de foi électorale pour les élections de 2010 était intitulée : « La justice mérite qu’on se batte pour elle. » Le parti argumentait tous azimuts en faveur de cette ­notion : « Le fossé entre les riches et les pauvres au Royaume-Uni n’a jamais été aussi important et continue de se creuser. Nous pensons qu’il n’est pas juste que le gouvernement n’ait pas réussi à faire quoi que ce soit à ce sujet. » Les parcs éoliens sont l’une des rares causes défen­dues par le Green Party que le public puisse aisément identifier. Le parti les soutient vigoureusement, négligeant le grand sentiment d’injustice exprimé par les communautés locales riveraines, le caractère arbitraire de l’impôt dégressif sur les factures d’énergie domestique, d’une part (qui conduit à une aggravation de la précarité énergétique), et des larges subventions accordées aux compagnies riches et aux propriétaires terriens, d’autre part.

 

Dans un cas devenu emblématique, un élu du Green Party de la circonscription de Dorset Ouest et Sud, Brian Heatley, s’est félicité de la décision d’autoriser quatre turbines à Purbeck, soulignant la valeur d’un projet qui béné­ficierait au plus grand nombre et non à une minorité. Éludant soigneusement la question complexe de savoir en quoi quatre turbines pourraient offrir une protection contre le changement climatique, il ­recourut à l’argument vert : « J’ai affirmé que la décision prise était une question de valeurs – l’impact des turbines sur le confort local versus la protection contre la menace du changement climatique. »

 

Le fait que le vert soit une couleur permet une appropriation aisée de ses qualités conceptuelles au moyen d’artifices visuels : voir le logo vert et jaune des stations-service de la marque BP. La technique du greenwashing est ­désormais connue de la partie de l’opinion qui porte un regard critique sur les pratiques des entreprises en vue de « blanchir de vert » leurs activités au ­regard des normes écologiques. Toutefois, le vert est un concept moral si profondément ancré dans la culture médiatique contemporaine qu’il reste largement inaccessible à la critique.

 

 

Appliqué à l’énergie éolienne, « renouvelable » signifie que le vent soufflera toujours et qu’il peut être ­exploité sans limitation1. Puisque le vent lui-même est « gratuit », sans propriétaire ni complications liées aux coûts, il est facile pour le marketing de l’éolien de se cantonner à son caractère « naturel », en passant sous silence les coûts induits par l’appareil de transformation du vent en électricité propre à la consommation – que ces coûts soient mesurés financièrement ou en émissions de carbone. Les opposants aux éoliennes soulignent en effet que ni les turbines, ni le terrain qu’elles occupent, ni l’énergie fossile essentielle pour assurer les relais ne sont gratuits.

 

De plus, compte tenu du caractère variable de la force des vents et de la constance de la demande en électricité, les temps morts de production doivent être compensés par d’autres sources d’énergie. Pendant les périodes de gel ­typiques des hivers européens, la ­demande en électricité augmente alors même que le vent faiblit. L’augmentation de la part d’énergie éolienne dans la production d’électricité au niveau national pourrait exacerber le problème. La source alternative doit pouvoir remplacer jusqu’à 95 % de l’énergie éolienne, dans un laps de temps bref correspondant aux changements rapides du vent naturel. Actuellement, des générateurs alimentés au gaz, qui fonctionnent en cycle ouvert, sont considérés comme la meilleure solution, mais ils sont gourmands en combustible, et la plupart des experts pensent qu’une hausse du nombre de ces générateurs pourrait annuler les économies financières et les réductions d’émissions de carbone permises par l’éolien.

 

L’énergie éolienne apparaît comme un impératif moral (elle est verte), disponible gratuitement (elle est renouvelable), et son mode d’exploitation pourrait perdurer indéfiniment (elle est « durable »).

 

 

Historiquement, la durabilité est associée à l’autosuffisance et au mouvement de « retour à la terre » symbolisés par les classiques Self-­Sufficiency2, de John Seymour, en 1976 et Small is Beautiful  3, d’ E. F. Schumacher, en 1973. La « durabilité » recèle toutes les connotations positives, presque religieuses, d’une éthique de l’unité entre le genre humain et son contexte matériel plus large, telle que représentée par l’hypothèse Gaïa chez James Lovelock. Cette vision holistique exige un rejet des intérêts égoïstes à court terme, au profit du bien commun à long terme, identifié dans le rapport Brundtland présenté à l’ONU en 1987 : « Le développement durable [est] le développement qui répond aux besoins présents sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins. » Le succès de cette définition pertinente et percutante a précipité son déclin. La durabilité a été surexploitée : elle devrait être une échelle conceptuelle pour mesurer l’intérêt de projets de déve­loppement, mais elle est devenue une simple étiquette posée sur une ­logique commerciale. « Non durable » est devenue une expression si stigmatisante que, désormais, tout doit être durable. Toute entreprise que des hommes politiques ou des hommes d’affaires ont besoin de justifier est maintenant une entreprise « durable » [sustainable en ­anglais]. En témoigne la création de Sustainable Aviation, une instance destinée à faire face aux pénuries d’énergie à venir, compte tenu que (lit-on sur son site) « les projections estiment que le nombre de passagers fera plus que doubler d’ici à 2050, et l’activité de fret aérien, essentielle aux relations commerciales entre le Royaume-Uni et les pays émergents, sera sept fois plus importante ».

 

Au-delà d’une certaine taille, aucune communauté urbaine ne saurait être autosuffisante en énergie renouvelable. Dans l’objectif de la « durabilité », ­l’unité d’autosuffisance est la « nation ». Ce para­doxe n’est pas passé inaperçu ­auprès du lobby antiéolien : les principaux fabri­cants de turbines et les compagnies qui ont implanté des aérogénérateurs sur les côtes britanniques ne sont pas britanniques, et l’énergie éolienne est un enjeu important dans le débat sur le transfert de compétences à l’Écosse. Il existe aussi des tensions en Grande-Bretagne entre la majorité urbaine, favorable à l’éolien – qui considère que l’opposition aux parcs éoliens n’est que le geignement égoïste de quelques Nimby bourgeois 4 – et les communautés rurales qui pâtissent direc­tement des effets de ces parcs. Par exemple, dans le centre du pays de Galles, on relève une forte opposition à un projet de centrale de transformation électrique de 16 hectares, entourée de kilomètres de pylônes destinés à l’installation de plusieurs parcs éoliens. Ces programmes y sont perçus comme le sacri­fice de la campagne galloise et de son économie touristique au profit des villes anglaises dévoreuses d’énergie.

 

Nous l’avons vu, les professionnels de la communication ont associé à l’énergie éolienne l’idée d’un bien moral inhérent à tout ce qui est vert, renouvelable et ­durable. Cette énergie érigée en solution morale aux difficultés de l’huma­nité a trouvé, opportunément, son icône parfaite : la turbine éolienne elle-même.Le géant phallique argenté est devenu le symbole de notre temps : visuellement simple et technologiquement sophistiqué, il incarne tout ce qui est admiré dans le design esthétique et représente le visage acceptable de l’industrie. Ce mât et ces pales constituent une métaphore chargée d’émotions qui envahit tous les sites Internet, les unes de la presse écrite et des journaux télévisés, les magazines et les brochures des collectivités locales, aux côtés de coureurs de marathon, de clochers d’église, de ponts remarquables et de patients âgés remerciant généreusement de jeunes infirmières.

 

L’énergie éolienne n’est pas éloignée des symboles chrétiens dont est saturée la culture européenne. Une turbine a même été brodée sur la chasuble « écologique » de l’évêque de Newcastle, qui la porte en signe de l’engagement écologique de son diocèse. La forme de la turbine rappelle la croix chrétienne, imprégnant les supporteurs des parcs éoliens de la vertu du sacrifice ultime. Ce symbole partage aussi avec la croix son caractère anthropomorphique : il peut nous sauver tous, ainsi que la planète, mais cela dépend de l’effort de chacun. Sa forme élancée suggère que toute personne peut atteindre le ciel et accéder au paradis. C’est une métonymie en même temps qu’une méta­phore : la turbine, dupliquée à l’infini à travers le pays pour former de « gigantesques Golgotha » ­(selon Simon Jenkins, journaliste et ancien président du National Trust), mettra un terme au changement climatique et sauvera l’humanité pécheresse.

 

Les turbines éoliennes sont disposées en « fermes » [ou «parcs»] plutôt qu’en « usines ». La propagande de l’industrie éolienne diffuse les mêmes scènes pastorales ensoleillées, dans lesquelles des fleurs jaune d’or, souvent des jonquilles ou des pissenlits, font écho à la tige de la turbine avec ses pales ressemblant à des pétales. Les graines de pissenlit, semblables à des centaines de petites turbines disséminées par le souffle d’enfants charmants et bien portants, sont un élément privilégié de ces images. D’adorables animaux de ferme paissent souvent parmi les fleurs jaunes ; ils forment une image harmonieuse avec le ciel bleu et les turbines aérodynamiques – démontrant que les parcs éoliens n’ont que des avantages et pas d’inconvénients. La majesté et la puissance sont affichées sans qu’aucun repère visuel n’indique la taille disproportionnée des turbines par rapport aux riverains ou aux caractéristiques du paysage alentour. Les lignes nettes suggèrent des modes de fabrication propres et une machi­nerie silencieuse. On n’y voit jamais de ­pylônes électriques qui traversent la campagne, ni de stations-­relais, ni de mâts de surveillance, sans parler des tonnes de ­béton cachées sous terre et des multiples voies d’accès, ­barrières et panneaux de signalisation.

 

 

Les turbines semblent quasi vivantes, « enracinées » dans la terre et se mouvant au vent de manière fascinante : « Le mouvement des nouvelles centrales éoliennes, qui rappelle celui des moulins à vent pour enfants, est pour beaucoup une source ludique d’intérêt visuel », écrivait le paysagiste Robert Thayer, en 1994. Les investisseurs promettent que, loin de dissuader les touristes, les installations éoliennes à venir deviendront des attractions pour les visiteurs.

 

Pour les opposants, à l’inverse, la rota­tion continue des pales de ces « mauvaises herbes mécaniques » (c’est ainsi que les décrivait, en 2001, le philosophe Gordon Brittan) provoque vertiges et nausées. Leur bruit perturbe le sommeil, il peut être une cause de stress cardio-vasculaire et de dépression. Le mécanisme de la turbine est com­posé d’aimants utilisant des terres rares, exploi­tées au fond de mines chinoises, dans des conditions effrayantes, par des travailleurs exposés à des substances toxiques souvent mortelles. Ce que voient les antiéoliens dans les turbines elles-mêmes, ce sont les lignes électriques, le béton et les matériaux néces­saires aux voies d’accès, les onéreux processus de fabrication et les milliers de trajets de poids lourds. Les économies en émissions de carbone tant vantées seront annulées par les émissions de carbone liées à la construction et à la maintenance 5. Pour eux, ces nouveaux moulins à vent sont des géants maléfiques opprimant les populations qu’ils dominent de très haut, leur rappelant constamment l’avidité des investisseurs et la corruption d’hommes politiques irrationnels. Loin d’être un symbole de rédemption, la turbine éolienne est un symbole de damnation.

 

Les investisseurs comme leurs opposants en appellent à la justice sociale. Ceux qui manifestent contre les parcs éoliens pointent du doigt la voracité égoïste des propriétaires, qui louent leurs terres aux entrepreneurs éoliens, et celle des investisseurs attirés par les bénéfices, qui détruisent des biens appar­tenant à la collectivité et amassent des profits aux dépens des consommateurs. Les groupes proéoliens dénoncent les attitudes égocentriques propres aux communautés locales, qui placent leurs intérêts particuliers devant ceux de la Grande-Bretagne, de l’humanité et de la « planète ». Bien sûr, la réalité n’est pas si manichéenne : certains propriétaires terriens ne sont pas riches, et les anti­éoliens ont des opinions très variées sur le déve­loppement des énergies ­éoliennes, leur type d’implantation ou leur localisation, certains distinguant les parcs éoliens côtiers de ceux qui sont en pleine mer. Toutefois, ces opinions caricaturales sont des raccourcis pratiques pour évoquer les tensions sociales plus complexes, tant au niveau local qu’au niveau national.

 

Tous les éléments qui composent la société britannique sont partie prenante de ce débat envenimé et, naturellement, les accusations de cupidité et d’hypocrisie atteignent leur paroxysme lorsqu’elles visent la monarchie, l’aristocratie et les classes très aisées de la société. La presse britannique s’en est donné à cœur joie sur les « aristos de la turbine ». Le comte Charles Spencer, frère de la princesse Diana, a été traité d’« avare » par ses loca­taires pour avoir envisagé d’implanter treize turbines sur ses terres. Bien que le duc d’Édimbourg ait décrit les parcs éoliens comme une « honte » et que le prince Charles ait déclaré qu’ils « gâtaient le paysage », les projets vont bon train sur les terres appartenant à la Couronne, au désespoir de ceux qui y habitent. Le duc de Northumberland (dont la fortune s’élève à 360 millions d’euros), qui se targue d’être un défenseur des paysages, a été dépeint comme l’« improbable héros du peuple dans le combat contre les parcs éoliens » lorsqu’il s’en prit à son voisin, le duc de Roxbourg (dont la fortune ne s’élève qu’à 108 millions d’euros), qui avait autorisé, dans son domaine limitrophe, l’implantation d’un immense parc éolien sur des landes de bruyère.

 

Les principes du lobby antiéolien, aux moyens financiers limités, ont été sévèrement mis à l’épreuve par le milliardaire américain Donald Trump 6. Le magnat, qui projetait de transformer une bande de côte écossaise en parcours de golf, avait affronté l’opposition tenace des riverains et des défenseurs de l’environnement. Mais, lorsque ce site fut menacé par le projet d’installation d’un parc éolien maritime (offshore), Trump déclara la guerre à Alex Salmond, alors à la tête du gouvernement d’Écosse, qu’il accusa de détruire le paysage écossais. Trump accorda un soutien financier substantiel à la coordination antiéoliennes écossaise, Communities Against Turbines Scotland (Cats). L’embarras de ceux qui avaient jusque-là classé Trump dans la catégorie des investisseurs étrangers sans scrupules, cupides et aveugles aux enjeux écologiques fut palpable. La représentante de Cats fut contrainte de préciser : « Nous sommes loin de soutenir tout ce que fait Donald Trump, mais, sur cette question, nous sommes sur la même longueur d’onde. » Le WWF [Fonds mondial pour la nature] déclara en revanche : « Donald Trump a l’intention de dépenser des dizaines de millions de livres pour empêcher l’Écosse de devenir une nation plus propre, plus verte, créant davantage d’emplois. Son intention est mauvaise et les parlementaires écossais doivent fermement s’y opposer. » ­Trump lui-même se dit convaincu qu’« Alex Salmond est pressé de mourir ».

 

La déclaration du WWF met au jour ce qui apparaît comme l’arme la plus efficace des investisseurs proéoliens. En matière de politique énergétique, les asso­ciations de protection de la nature, dont la mission est si chère au cœur des Britanniques, partagent une position favo­rable à l’éolien, qui nourrit le dogme industriel selon lequel chaque turbine du Royaume-Uni participe à la lutte contre le changement climatique. Les appels lancés aux principales associations de protection de la nature à propos des menaces que les éoliennes feraient peser (sur les paysages ou sur des espèces protégées) ont rarement abouti.

 

 

La Royal Society for the Protection of Birds [Société royale de protection des oiseaux, RSPB], qui compte plus d’un million de membres, s’oppose rarement aux projets éoliens qui menaceraient des espèces rares : « Nous considérons qu’à long terme le changement climatique est la menace la plus sérieuse qui pèse sur l’environnement, et qu’il aura un impact sévère sur les oiseaux et sur d’autres espèces sauvages. Nous soutenons résolument le développement ­durable de l’énergie éolienne et d’autres formes d’énergies renouvelables, comme un moyen d’aider à atténuer le changement climatique. »

 

La réponse de Natural England, asso­ciation de protection des paysages et de la biodiversité, fut semblable : « Le changement climatique représente la menace à long terme la plus sérieuse sur l’environnement naturel, du fait des dommages qu’il causera aux écosystèmes, à la biodiversité et aux paysages, tant sur le plan de leur valeur intrinsèque que sur celui de leur utilité pour la société. »

 

L’industrie éolienne a mis en place des partenariats avec les institutions de préservation de l’environnement. Nombreuses sont celles qui entretiennent déjà des relations de coopération avec des groupes d’influence proéoliens, tels Friends of the Earth-Scotland [la branche écossaise des Amis de la Terre] et Greenpeace. Un journal d’information local écossais évoqua un jour « l’un des tournants les plus choquants dans l’élan contesté vers davantage d’énergie éolienne. Trois grandes organisations de protection de la nature avaient ­accepté de l’argent de la part des principaux investisseurs en parcs éoliens : le WWF-Écosse, soutenu par Scottish and Southern Energy 7 ; Les Amis de la Terre-Écosse, soutenus par Scottish Renewables ; et la Société royale de protection des oiseaux-Écosse, soutenue par plusieurs investisseurs éoliens dont les noms n’ont pas été dévoilés ». À la suite de ces révélations, de nombreux opposants aux parcs éoliens ont ­quitté la RSPB, le WWF, Les Amis de la Terre et Greenpeace, en dépit de leur soutien aux autres objectifs de ces organisations.

 

L’Église anglicane, comme l’industrie éolienne, a tenté de combiner les béné­fices tirés des turbines avec la ­vertu du vert, mais avec moins de succès. L’évêque d’Exeter a dû retirer son projet vert de turbines éoliennes installées sur les terrains de l’Église, en raison des réactions de colère des paroissiens. James Deling­pole, journaliste au Daily Tele­graph (quotidien aux positions anti­éoliennes), qui avait alors l’ambition d’être le premier candidat antiéolien au Parlement britannique, a posté sur son blog une lettre ouverte à l’évêque, demandant, sur un ton sarcastique, comment un membre du clergé si intelligent, diplômé de Cambridge, « pouvait s’étonner que ses ouailles s’opposent à ce qu’on fiche une paire d’écocrucifix ­hideux, hachoirs à chauves-souris et décou­peurs d’oiseaux, juste à côté de leurs paisibles villages du Devon Nord. »

 

Comme la géographe Anne Sgard l’a si justement remarqué au sujet des débats concernant les parcs éoliens : ces « controverses font apparaître des lignes de partage inédites entre les ­protagonistes, puisqu’elles ne départagent pas “aménageurs” et “protecteurs” mais scindent ces groupes traditionnels et provoquent des alliances entre ­anciens ennemis » 8.

 

 

— Cet article est paru une première fois sous le titre « Les éoliennes : vertes et vertueuses ? » dans la revue Terrain n° 60, en mars 2013. Il a été traduit de l’anglais par Jérémie Droy.

Notes

1. Les turbines éoliennes réduisent pourtant la puissance du vent disponible pour les éoliennes voisines et peuvent avoir des effets météorologiques localisés. Une hypothèse sérieusement étayée va jusqu’à avancer que le ralentissement d’une part importante des vents affecterait l’énergie solaire dont bénéficie la Terre.

2. Vivre à la campagne, De Borée, 2010.

3. Seuil, « Points », 1979.

4. Nimby est l’acronyme de « Not in my backyard » (« pas dans mon arrière-cour »), évoquant l’attitude de riverains qui acceptent le principe d’un projet mais s’opposent à sa réalisation dans leur voisinage, préférant que les autres en subissent les effets négatifs.

5. Voir par exemple le site Renewable Energy Foundation.

6. Cet article a été publié en 2013. À l’époque, Donald Trump n’était qu’un homme d’affaires américain, soutien du parti républicain. Il a été élu président des États-Unis le 8 novembre 2016.

7. Entreprise écossaise distributrice d’énergie.

8. « Une “éthique du paysage” est-elle souhaitable ? », dans VertigO. La revue électronique en sciences de l’environnement [en ligne], vol. 10, n° 1.

LE LIVRE
LE LIVRE

Windfarm Visualisation : Perspective or Perception? (« Visualiser les parcs éoliens : perspective ou perception ? ») de Alan MacDonald, Whittles Publishing, 2012

ARTICLE ISSU DU N°0105

SUR LE MÊME THÈME

Le coût exorbitant des éoliennes flottantes
Les mariés d'Auschwitz

Dans le magazine
BOOKS n°109

DOSSIER

SOS biodiversité

Chemin de traverse

12 faits & idées à glaner dans ce numéro

Edito

Armageddon

par Olivier Postel-Vinay

Bestsellers

Initiation au Cachemire

Voir le sommaire

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.