Une rescapée de la dictature argentine

Le 29 décembre 1976, quinze jours avant de quitter l’Argentine, Silvia Labayru, 20 ans et enceinte de cinq mois, se promène avec une arme et une pilule de cyanure à portée de main. Silvia était agent de renseignement au sein de l’organisation Montoneros (guérilla péroniste de gauche). Elle est enlevée et emmenée au plus grand centre de détention et d’extermination clandestin de la dernière dictature, l’ESMA, l’École de mécanique de la Marine (5 000 détenus, 200 survivants). Elle y vit une captivité infernale d’un an et demi, recevant des décharges électriques sur les seins et d’autres supplices. Elle ne cède pas, ne donne aucun nom. C’est sur la table de torture qu’elle donne naissance à sa fille Vera, entourée de soldats et assistée de deux autres otages. Vera est remise aussitôt à sa famille (le père de Silvia était un militaire). Sur les ordres de Jorge « Le Tigre » Acosta, qui dirige le centre de détention, Silvia subit des relations sexuelles avec des officiers. Soumise au travail forcé, elle remplit des tâches diverses, dont certaines lui seront reprochées par la suite. 

Jorge Labayru, le père de Silvia, était persuadé que sa fille était morte. Le 14 mars 1977, il reçoit un appel d’un homme qui dit : « Je veux vous parler de votre fille », mais dont il ne comprend pas l’identité. Il s’écrie : « Montoneros, fils de pute, vous êtes moralement responsables de la mort de ma fille ». En fait, son interlocuteur n’était autre que « Le Tigre » Acosta. La réaction spontanée de son père sauve la vie de Silvia, qui est libérée. C’est l’origine du titre du livre, La llamada (« L’appel »).

Après sa libération en juin 1978, elle se rend en Espagne pour élever sa fille Vera en exil. Elle y subit une seconde victimisation : celle de ces exilés soupçonnés d’avoir collaboré avec la dictature pour être libérés. 

Le livre est rédigé par Leila Guerriero, l’une des plus brillantes journalistes en langue espagnole (Books s’était fait l’écho de son dernier livre publié en français). Elle se fonde sur deux ans et demi de rencontres avec Silvia et aussi avec des personnes qui l’ont connue. Elle « éclaire une histoire complexe dans laquelle une constellation de souvenirs s’amalgame avec des bribes du présent, grâce à l’écoute attentive d’une journaliste qui ne juge pas », écrit Laura Haimovichi dans Página 12. Le livre « ne traite pas seulement de l’expérience traumatisante de Silvia à l’ESMA, ni de la douleur causée par l’attitude de ses anciens collègues lorsqu’elle a été libérée, mais aussi de l’attitude résiliente d’une femme qui a su se reconstruire, aimer, créer, voyager, vivre, être heureuse ». Plus de 25 000 exemplaires ont été écoulés en Espagne, et c’est maintenant un bestseller en Argentine. En 2013, Silvia Labayru a donné l’un des premiers témoignages sur les crimes sexuels des tortionnaires, grâce auxquels ses agresseurs, Jorge Acosta et Alberto González, ont été condamnés à de lourdes peines de prison, ainsi que la femme de González qui avait également abusé d’elle.

LE LIVRE
LE LIVRE

La llamada. Un retrato de Leila Guerriero, Anagrama, 2024

SUR LE MÊME THÈME

Bestseller Sur une servitude volontaire
Bestseller ChatGPT n’est pas fait pour les chiens
Bestseller Retour du refoulé

Dans le magazine
BOOKS n°123

DOSSIER

Faut-il restituer l'art africain ?

Chemin de traverse

13 faits & idées à glaner dans ce numéro

Edito

Une idée iconoclaste

par Olivier Postel-Vinay

Bestsellers

L’homme qui faisait chanter les cellules

par Ekaterina Dvinina

Voir le sommaire