Il s’est suicidé en cessant volontairement de respirer
Publié en janvier 2026. Par Books.
Diogène était un fameux énergumène – un philosophe qui n’a laissé, semble-t-il, aucun écrit ; un provocateur tous azimuts qui ne respectait rien ni personne, ni ses confrères (Platon notamment), ni ses concitoyens, ni les pouvoirs publics, ni même les divinités. À une femme qui se prosternait dans un temple, il asséna : « Comme les dieux sont partout, comment sais-tu qu’il n’y en a pas un derrière toi ? Alors comment oses-tu lui montrer ton cul ? » À Alexandre le Grand qui s’était dérangé pour le rencontrer, il ordonna : « Ôte-toi de mon soleil » (l’autre en fut si bouleversé qu’il déclara : « Si je n’avais pas été Alexandre, j’aurais aimé être Diogène »). Exilé d’Asie Mineure, il avait élu domicile dans une grande jarre (et non un tonneau), au beau milieu des agoras d’Athènes ou de Corinthe, d’où il évacuait sans gêne ses trop-pleins corporels devant les passants qu’il houspillait en leur urinant dessus, en déféquant ou en se masturbant. Les multiples récits de ses extravagances (souvent imaginaires) donnent de Diogène l’image d’un « Socrate déchaîné et incontrôlable qui est allé jusqu’à l’extrême dans son choix de la pauvreté, de la dévotion à la philosophie et dans l’indépendance vis-à-vis de la Cité », résume Vincent McGean dans Open Letters Review.
Mais dans un ouvrage très érudit la classiciste américano-néerlandaise Inger Kuin s’attache au contraire à montrer comment, mises bout à bout, les pitreries de celui que Platon appelait « le chien » dessinent une philosophie à peu près cohérente et très courageuse qui a eu un impact considérable dans l’Antiquité et jusqu’à nos jours. Une philosophie qui a pour nom « cynisme » (du mot grec pour « chien » – merci Platon !), mais qui n’a rien à voir avec la condamnable amoralité cynique (l’allemand, langue philosophique par excellence, fait d’ailleurs une distinction orthographique entre le « Kynismus » à la Diogène et le « Zynismus » d’aujourd’hui). Diogène prêchait en effet (par l’exemple) qu’il fallait vivre selon la nature, rester à l’écoute de son corps, en satisfaire les besoins – et surtout ne pas se perdre dans la vaine poursuite des richesses et des honneurs (d’où sa propre pauvreté et ses exhibitions déshonorantes). Il multipliait aussi les scandaleuses diatribes contre le patriotisme qui mène à la guerre, contre l’or (qu’il préconisait de remplacer comme numéraire par des bouts d’os), contre le mariage (entrave à la liberté sexuelle et à la liberté tout court), contre l’État et enfin contre toutes les normes sociales, de l’interdiction du cannibalisme à celles de l’inceste et du suicide... Il fut encore le tout premier à dénoncer l’esclavage, pilier économique des sociétés antiques (il savait de quoi il parlait : capturé par des pirates, il avait été vendu à un Corinthien – dont il se proclamait le maître). Mais, instruit par le triste exemple de Socrate, son maître à penser condamné à mort quelques décennies plus tôt, Diogène exprimait son propre agnosticisme de façon prudente et détournée. Il ne servait à rien, disait-il, de vouloir modérer les caprices divins à coups de sacrifices ineptes ; mieux valait s’exercer à affronter les hasards de la vie en pratiquant l’ascèse (« entraînement » en grec) et surtout ne pas redouter la mort, qui n’est que la cessation de toute perception. Nombreux sont les penseurs qui ont puisé dans ce corpus étrange, ou du moins étrangement formulé. Les Cyniques bien sûr, notamment la proto-féministe et grande provocatrice Hipparchia de Maronée, puis les Épicuriens et les Stoïciens, ces frères ennemis qui avaient néanmoins en commun un puissant socle de diogénisme.
Inger Kuin va jusqu’à inscrire son héros dans une tradition qui part des « gymnosophistes » de l’Inde, les « philosophes nus » (sadhous), pour aboutir à l’Europe actuelle (notamment au Michel Foucault du Courage de la vérité, ou à Peter Sloterdijk qui voudrait remplacer le Zynismus des opportunistes actuels par le Kynismus originel de Diogène), en passant par le christianisme (de Jésus le disrupteur radical jusqu’au rebelle François d’Assise), le soufisme, Érasme, les Lumières (Diderot, qui dans Le Neveu de Rameau présente via son dialogue entre « Moi » et « Lui » deux façons « d’être Diogène ») et surtout Nietzsche, grand imprécateur et grand admirateur du Kynismus. Malgré son régime alimentaire inquiétant, Diogène vécut jusqu’à 92 ans, âge auquel il se serait suicidé en cessant volontairement de respirer. Anticonformiste et en contrôle de son corps jusqu’au bout.
