L’inquiétant privilège accordé aux fausses valeurs
Publié en janvier 2026. Par Olivier Postel-Vinay.
Le dogecoin est une cryptomonnaie lancée par plaisanterie par des petits malins pour se moquer de la vogue des cryptomonnaies ; ayant bénéficié de tweets de célébrités, sa valorisation a atteint des dizaines de milliards. Le dogecoin est un objet, mais la remarque vaut pour les personnes : leur valeur tient souvent plus à leur aura qu’à des qualités réelles. Comme le dit le Wall Street Journal à propos de ce livre éclairant, « pour beaucoup de patients, le pedigree affiché sur la plaque du médecin l’emporte sur son efficacité ». Professeur dans une business school de Californie, Toby Stuart creuse sous divers angles ce sujet vieux comme le monde et juge que l’explosion des moyens de communication en modifie sérieusement l’importance.
Il suffit de prendre l’exemple de la monarchie absolue et de l’aristocratie qui la soutenait pour identifier l’un des points soulignés par l’auteur : le lien consubstantiel entre fausses valeurs et hiérarchie sociale. Mutatis mutandis, il n’en va guère différemment de nos jours. Est-ce forcément un mal ? Pas à tous égards, il s’en faut, nous dit Stuart. Toute société a besoin de hiérarchie pour garantir un minimum de stabilité ; même biaisée, elle réduit le taux d’incertitude.
Faisant allusion au principe d’incertitude de la physique quantique, Stuart introduit « l’autre principe d’incertitude », qui selon lui fonde la préférence pour ce qu’il appelle la « statutocratie », ce régime omniprésent qui privilégie les hiérarchies biaisées – dans tous les domaines, culturels y compris. C’est que dans un monde « saturé de choix », résume l’universitaire britannique Sorin Krammer dans Science, « nous n’avons pas le loisir d’évaluer la qualité en direct : il nous faut recourir à des raccourcis », par exemple pour choisir l’école où mettre son enfant, le candidat pour qui voter, l’expert à qui se fier, l’artiste à admirer, le vin à offrir. « Cela permet de réduire la charge cognitive. » Mais en même temps, souligne Stuart, cela tend à renforcer « l’effet Matthieu », d’après lequel les avantages ou désavantages initiaux tendent à se creuser. Et cela accroît le discrédit des « outsiders » de talent, qui peinent à se faire reconnaître.
Comme le montre l’exemple du dogecoin, à l’heure des réseaux sociaux, les propagateurs de fausses valeurs risquent fort de dominer le marché.
