Poutine, aigle et insecte
Publié en février 2026. Par Anthony Daniels.
Lors d’un voyage dans les pays communistes de la périphérie de l’URSS juste avant la chute du mur de Berlin en 1989, j’avais emporté avec moi, en manière de guide, l’ouvrage de Custine La Russie en 1839 : je soupçonnais en effet que, outre les ravages causés par le marxisme, j’y verrais les effets funestes de la russification.
Me tenant dans les vastes espaces vides de Pyongyang, je me suis souvenu de ce que Custine avait écrit à propos de Saint-Pétersbourg, où, selon lui, une foule – un grand rassemblement spontané de personnes non organisé par le pouvoir – serait une révolution. Quel meilleur endroit que Pyongyang pour observer la véracité de la formule, rédigée après avoir assisté à un défilé militaire à Saint-Pétersbourg : une tyrannie exige d’immenses sacrifices pour ne produire que des miettes. Custine décrivait le tsar comme un « aigle et un insecte », à la fois surveillant tout d’en haut et s’immisçant dans les moindres recoins de la vie privée1. N’était-ce pas là déjà une description pertinente des régimes communistes ? Le tsar, disait-il, avait déclaré la guerre à la vérité et était sorti victorieux de cette lutte. Comment mieux caractériser, là aussi, le projet communiste, longtemps efficace avant de connaître l’échec.
Spécialiste de longue date de l’histoire et de la politique russes, Françoise Thom est bien placée pour observer les continuités de la pensée et de la politique russes sur la longue durée. Les dirigeants russes, quels que soient leurs penchants philosophiques ou idéologiques – peut-être en raison d’un effet résiduel du joug mongol –, ont presque toujours fait passer la puissance militaire avant le bien-être de leurs sujets, à un degré rarement égalé ailleurs. C’est comme si la Russie avait été gouvernée éternellement par un Frédéric le Grand, mais un Frédéric le Grand dépourvu de génie organisationnel. C’est pourquoi le mode de guerre russe repose à ce point sur la supériorité numérique, sans le moindre souci d’épargner les pertes humaines.
Ce livre est une série d’articles écrits entre juillet 2021 et septembre 2025, republiés par thème plutôt que dans l’ordre chronologique, sur la guerre de Poutine en Ukraine. Françoise Thom écrit avec une clarté exceptionnelle, tant dans son exposé des faits que dans son analyse. On ne souhaiterait pas être poursuivi en justice par elle, tant sa logique est implacable et précise.
Elle ne veut rien savoir de cette soif de culpabilité qui passe en Occident pour de la générosité intellectuelle et de l’ouverture d’esprit. Elle est très claire : la guerre de Poutine n’était pas une réponse à quoi que ce soit que l’Occident ait fait ou à la menace supposée qu’il représentait, mais la conséquence naturelle d’un mélange toxique d’appétit de pouvoir autocratique, de corruption économique et aussi de slavophilie – ce sentiment profond de supériorité morale et de destin providentiel combiné à la conscience d’une réelle infériorité dans la plupart des domaines de la vie humaine qui afflige de nombreux penseurs russes. Un état d’esprit saisi avec humour dans cette vieille blague soviétique : un soldat demande au commissaire politique, après une conférence, s’il est vrai qu’il y a plus de voitures en Amérique qu’en Union soviétique ; le commissaire réfléchit un instant et répond : « Oui, camarade, c’est vrai, mais en Union soviétique, nous avons plus de places de parking. » La vantardise issue d’une position de faiblesse fondamentale est un état d’esprit inflammable.
Poutine ne croit pas que l’Ukraine soit une nation ayant le droit d’exister séparément, et aucun arrangement autre que l’absorption ne le satisfera, par l’anéantissement complet s’il le faut. Tout accord avec lui ne sera rien de plus qu’une trêve, comme dans le cadre d’un jihad musulman, auquel sa guerre ressemble à certains égards.
Françoise Thom relie habilement les différents aspects du poutinisme : le militarisme, le faux récit historique utilisé pour justifier l’agression tout en revendiquant une victimisation immémoriale, la kleptocratie rampante, le contrôle plata o plomo des oligarques (la corruption ou la mort), la suppression de toute opposition, le lavage de cerveau de la population dès le plus jeune âge au moyen d’une propagande omniprésente, la peur insufflée du chaos en l’absence d’autocratie et l’utilisation cynique d’incitations financières pour pousser les jeunes Russes (ou les personnes issues de minorités ethniques de la périphérie) à s’engager, sachant que leur mort au combat apportera à leur famille une somme supérieure à une vie entière de travail.
Ce n’est pas pour rien que Poutine a fait carrière au KGB, et Thom est tout à fait claire sur le fait qu’il a appris toutes les ficelles du métier. Il sait comment soudoyer des personnalités éminentes telles que François Fillon et Gerhard Schröder (pas très difficile, apparemment) et a réussi à persuader un certain nombre de personnes de droite qu’il est un défenseur de la civilisation chrétienne contre les rangs serrés des libertins athées. Que certains puissent confondre cet ancien chef du KGB en poste en Allemagne de l’Est avec un véritable croyant a de quoi surprendre, sauf à se souvenir de la longue histoire des illusions occidentales sur les dirigeants russes.
Je pense que Françoise Thom est sur un terrain moins assuré quand elle évoque le degré auquel Donald Trump doit son ascension à Poutine. Il est certain que Trump a longtemps bénéficié d’investissements russes, lesquels ressemblaient parfois davantage à des cadeaux ou à des pots-de-vin qu’à de véritables transactions d’affaires. Il est également vrai qu’il a fait tout son possible, sans aller jusqu’à l’admettre, pour faire avancer les objectifs de Poutine en Ukraine, comme si Poutine exerçait sur lui un pouvoir de chantage – ce que soutiennent certains théoriciens du complot. Mais le trumpisme a des racines profondes en Amérique – même si elles sont nourries par les excès de l’autre camp. Ayant renoncé à toute forme d’égalitarisme économique, la gauche américaine s’est concentrée sur les revendications identitaires, dont les absurdités, souvent mises en pratique, ont suscité une forte réaction. Ce n’est pas le fruit de l’imagination malade des conservateurs que les candidats à un poste universitaire aient dû prêter serment d’allégeance aux doctrines de la diversité, de l’équité et de l’inclusion, ni que la liberté d’expression ait été sévèrement restreinte dans les universités. Le mouvement Black Lives Matter, intellectuellement corrompu mais très puissant, a suscité exaspération et frustration. L’industrie américaine, comme une grande partie de l’industrie européenne, a été vidée de sa substance par la délocalisation vers la Chine. Il n’y avait pas besoin d’un Poutine pour persuader plus de la moitié de la population américaine que quelque chose devait changer, même si un promoteur immobilier malhonnête, star de téléréalité et rongé par une mégalomanie narcissique, ne semblait pas le candidat idéal pour ramener le peuple vers les pâturages ensoleillés du passé.
Quant à l’Europe, Poutine ne fait que pêcher dans des eaux troubles qu’il n’a pas créées, mais dont il tire profit. Les sources de la faiblesse européenne dépassent le cadre de cet ouvrage, mais suggérer que Poutine en est une cause majeure revient, à mon avis, à exagérer son influence.
J’espère néanmoins que ce livre sera largement lu.
« Vous ne pouvez pas comprendre la Russie avec votre esprit / Car aucun instrument de mesure n’a été créé pour elle... » écrivait au XIXe siècle le poète Fiodor Tiouttchev, suggérant que l’on peut seulement lui accorder sa foi. Françoise Thom ne croit pas à ce genre d’absurdité pernicieuse et a fait une très bonne tentative pour comprendre la Russie avec son esprit.
Notes
1. La formule « aigle et insecte » figure dans les éditions anglaises du livre de Custine, mais pas, semble-t-il, dans le texte original.
