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« A Cnossos, Evans a ressuscité une civilisation inconnue »

Historien, spécialiste de la Grèce minoenne, Alexandre Farnoux
enseigne l’archéologie à la Sorbonne. Il est notamment l’auteur de Cnossos, l’archéologie d’un rêve
(Gallimard, 1993), ouvrage dans lequel il réhabilite l’œuvre d’Arthur
Evans. Il nous explique pourquoi les accusations portées contre
l’archéologue britannique dans l’article de Mary Beard « Cnossos, le fabuleux destin d’une imposture », publié dans le n°12 de Books, doivent être relativisées. Voici la version intégrale de cette interview.

Les restaurations menée par Evans sur le site de Cnossos sont-elles des falsifications historiques ?

Les restaurations de Cnossos ont suscité dès l’origine un très ample débat : dès les années 30 Evans était appelé « le constructeur de ruines » et ses restaurations ont été un des motifs de la convocation, à la même époque, par la Société des Nations, de la première réunion internationale de réflexion et de concertation sur la mise en valeur du patrimoine, qui a eu lieu à Athènes. La critique ne date pas d’aujourd’hui donc et les spécialistes n’ont jamais été dupes de la part de reconstitution dans les interventions d’Evans sur les ruines. C’est leur caractère irréversible qui pose en fait problème. Parler de falsifications historiques est injurieux et relève d’une histoire de l’archéologie qui se fait « tribunal de l’histoire ». Si on étudie en détail le travail d’Evans toutes ces interventions sont argumentées et documentées sur des observations précises. L’ensemble participe d’une reconstitution complète d’une civilisation qui était jusque-là totalement inconnue.

A quoi ressemblait, selon vous, le vrai palais de Cnossos ?

L’état général des ruines ne permet pas d’aller beaucoup plus loin que ce qu’Evans en avait compris. Si on met à part la polychromie architecturale, la décoration intérieure et les effets produits par l’usage du béton, on observe qu’Evans avait bien compris les principes de l’architecture minoenne : circulation désaxée, puits de lumière, salles à portes multiples, cour centrale etc.

Plus généralement, sur la civilisation minoenne : était-elle la thalassocratie pacifiste, accordant une place importante aux femmes, et ouverte aux influences orientales et africaines, qu’imaginait Evans ?

Il faut bien dire que sur ce point aussi nous ne pouvons faire guère mieux que l’archéologue anglais et pour une raison simple: nous ne connaissons le monde minoen que par des vestiges muets. Les textes sont écrits dans des écritures (hiéroglyphique et linéaire A) pour l’instant non déchiffrées et les images nous montrent des scènes difficiles à interpréter. Par conséquent nous aussi nous reconstituons une image des Minoens qui convient à notre état de savoir et à nos attentes. Dans l’ensemble les spécialistes reconduisent aujourd’hui encore la vision d’Evans, avec des interrogations sur le système politique (était-ce vraiment une royauté ?) et la société.

Dans l’article de Mary Beard, Evans et ses méthodes sont très critiqués. Dans votre ouvrage Cnossos, l’archéologie d’un rêve, vous réhabilitez pourtant l’archéologue. Pouvez-vous nous dire à quels titres ?

L’article et le livre dont il fait le compte-rendu s’inscrivent dans un renouveau des études historiographiques qui a démarré il y a une vingtaine d’années. Malheureusement une partie des travaux réalisés dans ce domaine sont des analyses à charge où le travail de nos prédécesseurs n’est pas suffisamment examiné. Dans le cas d’Evans, il est incontestable que ses travaux ne correspondent pas aux normes actuelles de la conservation et de la restauration des sites. Mais il faut rappeler, je crois, les points suivants : tout d’abord, Cnossos a été un des rares sites aménagés et visitables dès avant la première guerre mondiale. Jusque-là les archéologues fouillaient et ne se souciaient guère du sort des ruines dégagées. Ensuite, la reconstitution d’Evans accompagne son travail scientifique et sa publication Palace of Cnossos : la Cnossos que nous visitons est une illustration monumentale de cette somme. Or les spécialistes aujourd’hui s’inscrivent toujours dans la continuité des travaux d’Evans : la chronologie, la société, la religion, l’économie qu’Evans avait imaginées en même temps que le palais sont toujours acceptées ou sont modifiées, mais marginalement. Cnossos c’est le palais du « roi-prêtre ».  Enfin, le palais de Cnossos reconstruit par Evans témoigne d’une rencontre inattendue et unique de l’art minoen du XXe avant et de l’art occidental du XXe après J.-C. Il y a bien eu, comme le montre l’article que vous publiez, une « crétomanie » en France, en Angleterre et en Allemagne, observable dans les décors d’opéra, les romans, les décors de paquebot et plus largement dans les arts décoratifs de l’entre-deux-guerres. Les faux sont un témoignage aujourd’hui bien connu de cet engouement. Mais, de manière plus intéressante, l’art du XXe s., en particulier l’Art Nouveau, a profondément influencé la compréhension de l’art minoen (A. Evans était un lecteur de W. Morris) et en ce sens il faut visiter le palais de Cnossos comme un palais Art Nouveau d’un genre inattendu.

=> Lire l’article Universalis sur la Crète antique

=> Lire l’article Britannica sur Cnossos

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