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Algérie : une colère non éteinte

Depuis plus de vingt ans, l’Algérie traverse une crise politique majeure, née de l’éruption de colère d’une population dépossédée de tout par ses dirigeants. Les émeutes populaires de 1988, la montée de l’islamisme et treize années de violence effroyable ont en effet révélé la nature du régime issu de la guerre d’indépendance : un État accaparé par une élite militaire, incapable de tenir les promesses de 1962. Aujourd’hui, à la veille d’une élection présidentielle jouée d’avance, le mécontentement est intact, mais l’argent du pétrole et le soutien de l’Occident ont permis au système de survivre. L’impasse est totale. L’aliénation coloniale et postcoloniale explique-t-elle tout ? Ou faut-il rechercher dans l’occupation ottomane et la relation complexe qu’elle a instaurée entre la société et l’État l’origine de la violence ?

L’Algérie, pourrait-on dire en s’inspirant du titre du dernier chapitre du livre que publient Martin Evans et John Phillips, est un pays qui ne disparaîtra pas ; ou plutôt, voilà un pays qui a fait un retour en force, et est encore là et bien là. Née de la conquête ottomane au XVIe siècle, l’Algérie a fait son entrée dans la littérature anglaise au début du XVIIIe siècle avec l’implantation d’une colonie de négociants anglais représentée par un consul à Alger : il en est sorti [en 1738] ce chef-d’œuvre d’érudition que sont les Voyages dans plusieurs provinces de la Barbarie et du Levant de Thomas Shaw. Un portrait sans animosité, et même flatteur, du pays ; sauf lorsqu’on le compare avec la monarchie constitutionnelle britannique. Après la prise d’Alger par les Français en 1830, ses idées sur la question furent supplantées par celles du régime colonial. En1835, History and Present Condition of the Barbary States [« Histoire et situation actuelle des États de Barbarie »] de Michael Russell inaugura plus d’un siècle d’approbation de l’œuvre de civilisation française, malgré l’admiration des Britanniques pour la résistance d’Abd el-Kader, vu comme un héros national combattant contre vents et marées. Une admiration qui a vite resurgi au moment de la guerre d’indépendance, considérée en Grande-Bretagne et aux États-Unis comme une lutte légitime, malgré des réticences sur les atrocités commises. En 1977, L’Histoire de la guerre d’Algérie d’Alistair Horne scellait ce jugement, même si [l’historien] Elie Kedourie affirmait à contre-courant, dans la critique qu’il en fit dans le Times Literary Supplement, que la guerre n’avait rien été de tel, mais l’œuvre d’extrémistes ayant terrorisé leur propre peuple et s’étant massacrés les uns les autres (1). L’analyse de Kedourie s’appuyait à la fois sur les études des méthodes terroristes utilisées et sur la transformation rapide du Front de libération nationale (FLN) en un État-parti unique sous la dictature militaire de Houari Boumediene [après le coup d’État de 1965]. Mais, jusque-là, cette dictature avait joui du bénéfice du doute : c’était, pensait-on, une étape nécessaire à la construction d’une nation indépendante, thèse rétrospectivement endossée par Hugh Roberts dans The Battlefield. Algeria 1988-2002 [« Le champ de bataille. Algérie 1988-2002 »] et, dans une moindre mesure, par Martin Evans et John Phillips dans Algeria. Anger of the Dispossessed [« Algérie. La colère des dépossédés »], publié près de vingt ans après que le pays a renoué avec le carnage [avec le début de la guerre civile en 1992].

Un régime égaré

Dans une moindre mesure parce que, malgré le slogan révolutionnaire « Par le peuple pour le peuple », la dictature a entravé la construction de la nation par la participation populaire, dans le cadre d’une démocratie parlementaire ; parce qu’elle a décidé d’investir massivement – en pure perte –  dans l’industrie lourde, au détriment de l’agriculture, de la protection sociale et du commerce ; et parce qu’elle était idéologiquement hétéroclite, mélange de socialisme, d’arabisme et d’islamisme. [L’anthropologue] Ernest Gellner y voyait un régime de type mamelouk, où l’armée et la bureaucratie contrôlaient le pouvoir et la richesse au nom de la modernisation, tout en confiant à la scolarité en arabe et à l’islam réformiste la mission de former l’esprit national (2). Quoi qu’il en soit, ce régime s’est égaré à la mort de Boumediene, en 1978, quand la libéralisation économique a multiplié les opportunités de corruption à la portée d’une bureaucratie n’ayant de comptes à rendre ni au Parlement ni à la justice, et conduisant au développement d’une opposition prônant les valeurs et les principes de l’islam. La crise fut aggravée par l’hostilité des Berbères de Kabylie à l’arabisme qui définissait la nation aux yeux du gouvernement comme des islamistes, et compliquée par les revendications de la gauche en matière de libertés et de droits, notamment pour les femmes. Mais le facteur décisif fut ce que Evans et Phillips appellent la « colère des dépossédés », c’est-à-dire la répugnance de la population pour un régime qui avait si scandaleusement échoué à tenir les promesses de l’indépendance. Les émeutes de 1988 déclenchèrent les « troubles » (pour reprendre l’expression nord-irlandaise) des vingt dern
ières années, dont l’absence de résolution est résumée par le titre du dernier chapitre : « La colère qui ne disparaîtra pas ». Le problème, c’est que si la « colère des dépossédés » a sans doute provoqué toute cette triste histoire, elle a manifestement échoué à la résoudre. Comme l’a remarqué Hugh Roberts, ce ne fut pas une de ces guerres civiles impliquant l’ensemble de la population, mobilisée au service de tel ou tel objectif politique. Et l’instauration du multipartisme – la plus importante des réformes initiées par les émeutes de 1988 – n’a pas non plus donné aux Algériens réellement voix au chapitre politique ; d’étape en étape, l’espoir fut remis à plus tard. Reste l’histoire telle que la racontent Evans et Phillips, faite des sempiternelles manœuvres des hommes en place – gangrenés par leurs rivalités – pour maintenir à l’écart du pouvoir la pléiade des hommes hors de la place, d’ailleurs aussi hostiles les uns aux autres qu’au gouvernement. Ces manigances ont commencé dès l’indépendance de 1962, avec ce que les auteurs qualifient de « folle ruée vers le pouvoir motivée par la cupidité, l’ambition et l’ego » ; en 1992, elles ont coûté la vie à Mohammed Boudiaf – l’un des trois chefs historiques du FLN de 1954 encore en vie – brièvement rappelé de son exil (3) ; et, en 1999, elles ont porté à la présidence le plus populaire survivant des années Boumediene, Abdelaziz Bouteflika. Tout cela s’est joué via l’affrontement avec le radicalisme islamique, qui a commencé avec l’appel du Front islamique du salut (FIS) à l’instauration d’une théocratie, s’est poursuivi avec le développement du terrorisme et, plus récemment, la « guerre contre la terreur » à l’échelle internationale. Le FIS pourrait en effet bien être né d’une erreur de calcul du successeur de Boumediene, le président Chadli Bendjedid, qui pensait pouvoir utiliser l’islam politique à son avantage ; et les victoires électorales des islamistes en 1990 et 1991 étaient autant l’expression du mécontentement envers le régime que d’une adhésion à son programme ; enfin, il ne fait nul doute que, si le parti était parvenu au pouvoir, il se serait montré moins radical, sinon plus tolérant à l’égard des mauvais comportements. Mais sa fermeté ne fut jamais éprouvée.

L’armée répond à l’horreur par l’horreur

En 1992, l’annulation des élections qui auraient dû porter le FIS au pouvoir a divisé le mouvement entre des modérés prêts à négocier et des radicaux qui optèrent pour le terrorisme. Pendant l’état d’urgence qui s’ensuivit, tandis que les présidents allaient et venaient et qu’en réalité les généraux gouvernaient, l’armée a répondu à l’horreur par l’horreur. Certains massacres imputés aux islamistes sont fortement soupçonnés d’avoir été l’œuvre des militaires. Avec l’arrivée de Bouteflika en 1999 et la conclusion d’un pacte de réconciliation avec le principal groupe combattant, les violences ont diminué, mais l’impunité des responsables et la détérioration de la situation économique de la population ont valu au régime des critiques croissantes. Le pouvoir n’en continua pas moins de bénéficier du soutien de la France et, bientôt, de celui des États-Unis : la montée d’al-Qaida avait donné une dimension internationale au terrorisme algérien. Parallèlement, le régime tirait profit des contrats passés avec des compagnies pétrolières étrangères pour la fourniture d’hydrocarbures aux pays occidentaux, ces revenus assurant son indépendance financière vis-à-vis de ses ressortissants. Sans aucun encouragement extérieur ni aucune incitation intérieure à réformer ses méthodes, le régime a survécu à la crise des vingt dernières années uniquement pour se retrouver dans une impasse politique.

Victimes du colonialisme

Un tel récit, à pareil moment, invite à la comparaison avec Dramatique Algérie, la célèbre histoire de la guerre d’indépendance publiée par [le journaliste] Edward Behr en 1961, alors que la fin du conflit était en vue. Les deux ouvrages racontent une histoire qui doit être dite, mais l’optimisme mesuré de l’analyse finale de Behr contraste avec le pessimisme noir de la conclusion tirée plus de quarante ans après la fin du conflit originel par Evans et Phillips. Une conclusion qui s’inscrit dans la lignée de l’historiographie postcoloniale particulièrement représentée par [l’historien marocain] Abdallah Laroui, qui dénonce le refus des régimes maghrébins de partager le pouvoir avec le peuple. En Algérie, cette vision est celle de Mohammed Harbi, que les auteurs citent à l’appui de leur verdict. Mais, posée comme elle l’est dans le contexte plus large du tiers-monde, la sentence va beaucoup plus loin (4). « Les aspirations de ces populations et le regard qu’elles portent sur l’Occident représentent la principale question internationale, car la cruelle vérité est que la colère des dépossédés postcoloniaux ne disparaîtra pas » : l’affirmation finale rappelle le type d’historiographie incarnée à l’extrême par un Frantz Fanon appelant les victimes du colonialisme à prendre la relève de la classe ouvrière comme agents de la révolution mondiale. Il est sans doute approprié de voir précisément l’Algérie provoquer ici, comme chez Fanon, un tel réquisitoire ; même si l’exposé n’a pas la puissance normative des Damnés de la terre et présume au contraire résolues de nombreuses questions. Là, le sens du mot dépossession est direct : il signifie la manière dont la revendication légitime par les citoyens du droit à être bien gouvernés, à bénéficier de l’État de droit et à toucher les dividendes du gaz et du pétrole a été déçue. C’est le langage des droits de l’homme, hormis celui de vivre sans avoir peur, si manifestement absent du récit des seize dernières années. La chronique que font Evans et Phillips de ces années-là correspond en tout point à l’âpre vérité qui se dégage des « damnés de l’Algérie », la réinterprétation faite par Elie Kedourie du célèbre titre de Frantz Fanon, pour parler des victimes d’une violence dont elles n’avaient pas le contrôle. Si l’on met à part le reste du tiers-monde, où pareille violence est endémique, la question en Algérie n’est pas seulement de savoir pourquoi la revendication par le peuple d’un bon gouvernement n’a pas donné naissance à une véritable opposition politique au mauvais gouvernement en place, mais aussi pourquoi l’islamisme, le plus sérieux prétendant au rôle, a engendré à la place une minorité extrémiste dont le recours au terrorisme n’a fait qu’aggraver les choses. La manière dont cela s’est produit est l’objet du récit de Evans et Phillips ; mais l’explication qu’ils en donnent n’a que peu à voir avec la dépossession à l’origine de la colère populaire. Dans deux chapitres introductifs, ils analysent une histoire faite d’antique résistance à l’autorité de l’État, de dépossession par les Français et de revendication grandissante d’indépendance. Mais ils soulignent aussi, à l’inverse, l’ampleur de la collaboration avec les Français et citent [le politologue français] Luis Martinez dans La Guerre civile en Algérie, 1990-1998 : depuis l’époque ottomane, l’État a toujours été perçu comme une source de pouvoir et de richesse, d’où la « folle ruée vers le pouvoir motivée par la cupidité, l’ambition et l’ego » en 1962. Cela étant, ils s’y réfèrent aussi dans un sens opposé, quand il affirme que les policiers, au tout début de la campagne terroriste, étaient des personnages haïs et visés par leurs anciennes victimes sous l’empire de la colère. Cette citation ne fait pourtant qu’un avec la thèse fondamentale de Martinez : depuis l’époque ottomane, la violence est perçue en Algérie comme un moyen d’améliorer son sort ; et, au moment de l’écriture du livre, elle s’était montrée une fois de plus très rentable, tant pour les terroristes que pour les militaires ; le fait que le terrorisme se soit exercé au nom de l’islam était une incidente. L’option démocratique n’était assurément dans l’intérêt ni des uns ni des autres, quand bien même la fusion de leurs différentes bandes ait pu l’être (5). Martinez a peut-être tort de parler de guerre civile et, hors l’engagement dans l’armée, la violence n’était pas le seul moyen de s’en sortir sous la colonisation, même si elle le devint à nouveau indiscutablement avec le recrutement des harkis pendant la guerre d’indépendance. Mais la remise à jour par Martinez du jugement porté par Kedourie sur la guerre d’indépendance et l’État qui en est issu aurait pu être utilisée plus ouvertement par Evans et Phillips pour inscrire plus clairement la colère des dépossédés dans leur sombre perspective.   Ce texte est paru dans le TLS. Il a été traduit par Béatrice Bocard.
LE LIVRE
LE LIVRE

Algérie. La colère des dépossédés, Yale University Press

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