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Antoine Waechter : « Le territoire français est livré aux spéculateurs du vent »

En France, un recours massif à l’éolien accroîtrait les émissions de CO2. Ce choix ne s’explique que par la posture ultralibérale du gouvernement et la puissance du lobby industriel, qui finance les ONG écologistes.


© Jean-Michel Turpin / Figarophoto © Jean-Michel Turpin / Figarophoto

« Les Verts apportent leur soutien à une technologie qui provoque la souffrance de milliers de personnes et la dégradation des paysages français », affirme Antoine Waechter. Ici, une éolienne située en Haute-Loire.

Antoine Waechter a participé à l’émergence du premier mouvement écologiste en France, en 1973. Il a été le candidat des Verts à l’élection présidentielle de 1988 et député européen de 1989 à 1991. Ingénieur écologue, il dirige un cabinet de consultants en environnement.

 

Y a-t-il eu un temps où vous étiez partisan des ­éoliennes ?

En tant que conseiller régional, sensible à la beauté du monde, j’ai présidé la commission chargée de planifier le ­réseau électrique à haute tension à l’horizon 2020. À l’issue de plusieurs réunions de négociation avec RTE ­(Réseau de transport d’électricité), la disparition de 42 kilomètres de lignes haute tension a été programmée, et EDF s’est engagée à supprimer 30 kilo­mètres de lignes aériennes moyenne tension par an. Le plus grand pylône très haute tension fait 55 mètres de hauteur. Bien qu’il soit immobile et transparent, il est très traumatisant pour le paysage. Aussi, lorsque j’ai compris que de nouveaux objets, hauts de plus de 100 mètres, ­mobiles et lumineux la nuit, allaient prendre possession de notre territoire, j’ai réagi d’emblée. Mon opposition n’a cessé de grandir en découvrant les réalités économiques, énergétiques et politiques de la filière éolienne.

 

 

Pourquoi, ­selon vous, le déve­loppement des éoliennes dessert-il les ­objectifs de la transition ­énergétique ?

L’énergie éolienne est intermittente et aléatoire, et nous ne savons pas stocker l’électricité à l’échelle du réseau national. Un approvisionnement électrique fondé sur les aérogénérateurs exige des centrales thermiques (gaz, charbon) pour prendre le relais en l’absence de vent. Un ­recours massif à l’éolien accroîtrait ainsi, paradoxalement, la part carbonée de notre électricité, qui est aujourd’hui l’une des plus vertueuses du monde du point de vue du climat. La fabrication d’aérogénérateurs nécessite, par ailleurs, beaucoup de pétrole. Il faut prendre conscience qu’en France, en raison d’un mix énergétique ­dominé par le nucléaire, l’éolien ne sert à rien, alors qu’en Allemagne la production d’électricité est très liée au charbon et au lignite.

 

 

Comment expliquez-vous que la construction d’un parc éolien puisse échapper aux contraintes des plans d’urbanisme et des parcs naturels régionaux ?

C’est le résultat conjoint d’une posture gouvernementale ultra­libérale et de la présence du lobby éolien à l’Élysée. La filière pèse près de 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires par an. Le territoire français a été donné comme terrain de jeu aux spéculateurs du vent, qui y agissent pratiquement sans contrainte, hors de toute procédure démocratique. Il vous faut un permis de construire pour une cabane de 20 mètres carrés d’emprise au sol et de 6 mètres de hauteur. Les aérogénérateurs, dont l’emprise au sol est d’au moins 200 mètres carrés et dont la hauteur dépasse aujourd’hui 200 mètres, sont exonérés de cette procédure. Ils peuvent s’installer dans des zones agricoles et naturelles, normalement inconstructibles.

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Comment se fait-il qu’on installe des ­éoliennes dans des ­régions où il y a peu de vent ?

Les investisseurs sont intéressés par la garantie de vingt ans ­offerte par l’État. Avec l’éolien, ils sont à l’abri des retournements de la Bourse. Ce n’est pas un hasard si 80 % des mâts terrestres sont la propriété de fonds de pension britanniques, américains, chinois… qui ne peuvent pas se permettre de prendre des risques avec les économies de leurs assurés. Les Allemands et les Autrichiens placent leurs parcs éoliens dans les zones les plus ventées du pays, dans les plaines du Nord pour les premiers, du côté de la frontière hongroise pour les seconds. Vous pouvez faire 400 kilomètres entre Munich et Bâle sans rencontrer une seule éolienne.

 

 

Quels sont les lieux où l’implantation d’éoliennes vous paraît justifiable ?

Les aérogénérateurs sont des objets industriels : leur place est dans les zones industrielles. Ils ne me choquent pas dans le port de Fos-sur-Mer ou celui de Dunkerque. J’ai demandé à Nicolas Hulot, lorsqu’il était ministre, que l’État reprenne la main en élaborant démocratiquement un schéma d’implantation qui exclue les parcs nationaux et régionaux, les sites protégés, la covisibilité avec le patrimoine, qui réinscrive les éoliennes dans le droit commun (interdiction d’implanter dans les zones agricoles et naturelles, ce qui suppose de les placer dans les zones industrielles) et qui impose une distance entre une maison d’habitation et le mât proportionnelle à la hauteur de ce dernier (le rapport est de dix fois, en Bavière). J’ai moins de données sur l’éolien en mer. Des aérogénérateurs flottants réduiraient peut-être l’hostilité des pêcheurs, sans pour autant rendre plus pertinente l’insertion du vent dans le mix énergétique français.

 

 

En quoi votre position diffère-t-elle de celle de Brice Lalonde ?

Nous sommes d’accord sur l’essentiel. J’ajouterai qu’il ne peut y avoir d’avenir énergétique que dans une réduction substantielle de notre consommation, ce qui suppose des changements profonds dans nos modes de vie.

 

 

Comment expliquer qu’Europe Écologie-Les Verts soit partisan des éoliennes ?

L’opposition au nucléaire est devenue, pour les médias et les électeurs, synonyme de Verts en même temps qu’elle s’est figée dans une forme de religion. Le syncrétisme de ces deux faits rend l’évolution des postures difficile. Les énergies renouvelables sont apparues comme la réponse crédible à la question : « Alors, quelle énergie ? » Mais cette ­réponse est une escroquerie intellectuelle. Elle laisse à penser que c’est la solution, d’autant que la nécessaire transition écologique est ramenée à la seule transition énergétique.

Le discours, sans doute pour des raisons électorales, n’évoque jamais (ou mezza voce) la seule ­solution possible : changer de mode de vie et réduire de manière substantielle notre consommation, notamment d’énergie. C’est ainsi que des Verts qui s’affirment de gauche apportent leur soutien au capitalisme international, aux pratiques de l’ultralibéralisme, à des procédures antidémocratiques ainsi qu’à une technologie qui provoque la souffrance de milliers de personnes et la dégradation des paysages de France.

 

 

Pourquoi les opposants aux éoliennes se recru­tent-ils principalement à droite de l’échiquier politique ?

Sans doute parce qu’une partie de la gauche est piégée, comme Les Verts, par le discours anti­nucléaire. La droite, notamment le centre droit, s’est toujours montrée plus sensible à la ­beauté d’un territoire que la gauche. Et sans doute le renouvelable apparaît-il comme une option accessoire pour la droite, qui n’est pas antinucléaire.

 

 

Comment comprendre que des ONG écologistes telles que la Ligue pour la protection des oiseaux, France Nature Environnement ou encore le WWF ne s’opposent pas aux éoliennes ?

La filière éolienne a une grande capacité de ralliement par l’argent. La LPO tire une partie de ses moyens des études réalisées pour les développeurs d’éoliennes, ce qui suffit à éteindre les contestations au sein de la structure nationale. Néanmoins, des orni­thologues et des sections locales de la LPO se sont engagés contre des projets locaux. Le WWF et Greenpeace trouvent aussi des avantages finan­ciers au soutien de la filière. Pour FNE s’ajoute la volonté d’être politiquement correct, ce qui conduit à mettre en berne les capacités collectives de réflexion. Les défen­seurs du paysage n’ont plus leur place dans cette fédération. Qualifier la LPO, FNE, Greenpeace et le WWF d’orga­nisations écologistes est une erreur sémantique. Ce sont des associations naturalistes centrées sur un objet précis qui n’exige pas d’élargir le champ de la pensée. De fait, la lutte contre l’éolien a suscité la naissance de centaines d’associations qui n’adhèrent plus à FNE.

 

 

Que pensez-vous des initiatives visant à faire participer financièrement les habitants à un projet éolien ?

C’est une stratégie pour ­réduire les oppositions : acheter la conscience des gens. J’ai parfois le sentiment de voir se multiplier autour de moi les rhinocéros blancs, comme dans la pièce de Ionesco.

 

 

Comment expliquez-vous que la plupart des médias influents soient favorables au développement de l’éolien ?

Je ne connais pas la nature des relations de ces médias avec la ­filière et ses pratiques financières.Je constate l’inconsistance de certains journalistes sur le sujet, qui se contentent d’illustrer le discours à la mode. Je suis inter­loqué par certains reportages qui ne cherchent qu’à illustrer le préjugé du rédacteur en chef sans aucune analyse, sans aucune enquête. C’est désolant.

 

 

— Propos recueillis par Books

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Scandale éolien de Antoine Waechter, Éditions Baudelaire, 2019

ARTICLE ISSU DU N°0105

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