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Apprendre à lire avec Nabokov

Dans les cours qu’il donna aux États-Unis, dans les années 1950, l’écrivain affirmait sa conception originale de la littérature. Le vrai lecteur « caresse les détails » et « rend un culte à la moelle épinière ».


« Qui cherche un trésor examine chaque brin d’herbe », disait Vladimir Nabokov à ses élèves avides de littérature. Cette idée parcourt les notes qu’il a utilisées pour ses cours, dans les années 1950-1960, quand il enseignait dans les universités américaines de Cornell, Wellesley et Harvard. Des leçons au caractère parfois ésotérique : ce qui s’y est dit l’a été pour de rares et heureux initiés qui eurent le privilège d’écouter l’un des plus grands écrivains du XXe siècle parler de littérature.

Nabokov leur apprit, ni plus ni moins, à lire James Joyce, Cervantès, Kafka, Tolstoï, entre autres. Doté d’un œil critique d’une extrême acuité, ses leçons s’apparentent à des exercices d’entomologie, cette autre passion qui accompagna l’écrivain toute sa vie. Loupe à la main, il dissèque le texte, invite son auditoire à le regarder de près et à se lancer, selon ses propres mots, dans « une enquête de détective sur les structures littéraires ».

Divers sont les dogmes professés par l’auteur de Lolita. En premier lieu, que la littérature n’a pas à se soucier de refléter ce que nous appelons la « réalité », pas plus que ses valeurs ne sont tenues d’appartenir à l’ordre néfaste du sens commun bourgeois. Nabokov délaisse toute généralisation sur l’auteur qu’il étudie, au bénéfice d’une lecture pointilleuse, d’un regard profond et attentif cherchant à comprendre comment sont composées les grandes œuvres littéraires ; il étudie ce qui fait de l’art quelque chose de durable et comment se forge le génie individuel. Les leçons s’organisent autour d’une réflexion sur le processus de création des différents auteurs. Car c’est en « caressant les détails », si minimes et insignifiants semblent-ils, que se forment les bons lecteurs.

Et Nabokov a des idées très claires sur ce qu’est, ou n’est pas, un bon lecteur. Celui qui s’identifie aux personnages, dit-il, ne fait qu’une lecture superficielle du texte, indifférente à ces brins d’herbe dans lesquels se dissimulent les véritables trésors d’un livre. En ce sens, Emma Bovary et Anna Karénine sont deux exemples à ne pas suivre : plongées dans les fantaisies de la littérature romantique et des romans d’aventures qu’elles dévorent, elles ruinent tragiquement leur vie. Pour lire, enseigne Nabokov, il faut s’approprier le texte jusqu’à en avoir une connaissance intime : « Le lecteur intelligent, dit-il, lit un livre génial moins avec le cœur ou avec le cerveau, qu’avec la moelle épinière. »

« Nous plonger dans le livre et nous y baigner, ne pas passer à gué » : voilà le principe qu’il faut avoir en tête avant d’approcher un texte. Nabokov lisait de longs passages à haute voix pour illustrer ses idées et décortiquer les procédés littéraires, comme s’il s’agissait de machines qu’il fallait démonter pour en comprendre le fonctionnement. Puisque le style est un effet de langage, le professeur Nabokov cherche à voir comment les différents auteurs créent des objets et des personnages avec des mots. Il explique, par exemple, que le célèbre monologue intérieur de Molly Bloom dans Ulysse est une convention stylistique, qui n’est, en tant que procédé, « ni plus “réaliste” ni plus “scientifique” qu’un autre », car « nous ne pensons pas toujours avec des mots : nous pensons aussi avec des images ».

Une série de dessins, de schémas et de croquis accompagnent d’ailleurs les cours de l’écrivain. Le besoin de représenter les espaces et les objets qui apparaissent dans les textes le conduit par exemple à dessiner le scarabée – et non le cafard, proteste-t-il – en quoi est changé le personnage de La Métamorphose. Apparaissent aussi les fleurs de catleya qui vaudront tant d’insomnies et de satisfactions à Swann dans À la recherche du temps perdu, la casquette de Charles Bovary, une carte d’Espagne sur laquelle il suit le périple de Don Quichotte et de Sancho. Sans oublier les reproductions des pages des éditions dont il se servait, sur lesquelles on peut voir comment, indigné par les traducteurs (particulièrement ceux d’œuvres russes), il biffait d’un trait rageur et notait l’acception correcte d’un mot ou la juste interprétation d’une phrase. Il va même jusqu’à remplacer la couverture de son exemplaire de Dr. Jekyll et Mr. Hyde, qu’il réprouve, par un collage de son cru.

Amours et haines sont distillés avec la même intensité. La plupart du temps, les argumentations sont fondées sur des jugements arbitraires. Mais une chose est sûre : on ne peut apprendre à lire sans passion pour la lecture. Expliquer une idée, ouvrir une interprétation, montrer un chemin : qui enseigne la littérature sait que s’il ne parvient pas à interpeller l’auditoire, tout est perdu. « Les grands romans sont de grands contes de fées, […] la littérature est invention, soutient Nabokov. Rendons un culte à la moelle épinière et à son fourmillement. […] Si nous ne sommes pas capables d’éprouver ce tressaillement, si nous ne pouvons pas jouir de la littérature, alors laissons tomber tout cela et contentons-nous de la télévision. »

 

Cet article est paru dans Clarín, en novembre 2010. Il a été traduit par François Gaudry.

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