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Au pays des aveugles

Comment vit-on ou revit-on sans la vue ? Un universitaire australien et un photographe italien racontent, dans deux livres qui se font étrangement écho, la réalité de la cécité, cette maladie qui bouleverse la vie intérieure et oblige à réinventer son rapport à soi et au monde.

De nombreux aveugles ont écrit leur autobiographie ; ces textes, à la fois poignants et édifiants, évoquent les conséquences affectives et morales de la cécité, ainsi que la volonté, l’humour et le courage nécessaires pour passer outre. Touching the Rock, où John Hull raconte son « expérience de la cécité », n’entre pas dans cette catégorie : ce livre n’a pas vraiment de commencement, de milieu ou de fin, il est dénué de toute prétention littéraire, il échappe même à la forme narrative. Et c’est, à mes yeux, un chef-d’œuvre.

Fils d’un pasteur méthodiste, John Hull est né en Australie en 1935. Il s’est installé en Angleterre dans les années 1950 et est devenu professeur d’études religieuses à l’université de Birmingham. Touching the Rock n’a pas été écrit d’une traite comme un récit, mais dicté par tranches, d’abord quotidiennes, puis plus espacées, après que le professeur Hull, dont les problèmes ophtalmiques avaient commencé dès l’enfance, a perdu complètement la vue à la fin des années 1970, vers la quarantaine. Il offre dans ce livre des remarques stupéfiantes de clarté et de véracité sur tous les aspects de sa vie et de son monde intérieur si atrocement transformés. Il dit ce que l’on éprouve quand il faut traverser une rue, la terreur ressentie quand on se perd complètement, la façon dont les autres vous ignorent ou vous infantilisent. Il dit comment le souvenir et l’image des visages qu’on ne voit plus – le sien inclus – se fossilisent quand ils ne peuvent plus être remis à jour, puis deviennent flous, avant de s’effacer tout à fait. Il dit comment les rapports avec la famille changent, comment les concepts mêmes de lieu et d’espace, d’ici et d’ailleurs, de présence et d’apparence perdent peu à peu tout leur sens. Personne n’a jamais raconté de manière aussi détaillée, fascinante (et terrifiante) la manière dont non seulement l’œil externe mais aussi l’« œil interne » s’éteignent peu à peu avec la cécité ; la perte inexorable de la mémoire visuelle, de l’imagerie visuelle, de l’orientation visuelle, des concepts visuels (à un moment donné, il ne se souvient plus si les boucles du chiffre 3 s’ouvrent sur la gauche ou sur la droite) ; le voyage implacable (qui a duré cinq années, dans son cas) vers l’état qu’il qualifie de « cécité profonde ».

L’observation est à la fois précise et pénétrante : tout est examiné, exploré à fond, chaque expérience est retournée dans tous les sens jusqu’à ce que la pleine signification en ait été récoltée. Le caractère incisif des remarques et la beauté de la langue font du livre de Hull un texte poétique ; la profondeur de sa réflexion en fait un ouvrage de philosophie. Si Wittgenstein était devenu aveugle, il aurait écrit un livre semblable à celui-ci, pour sonder les abîmes d’une phénoménologie de la perception en évolution constante. Et par son style, par son usage éblouissant de brefs croquis et d’aphorismes, Touching the Rock rappelle étrangement les Investigations philosophiques.

Touching the Rock offre, en fin de compte, un tableau, ou un album, absolument exhaustif, du paysage de la cécité profonde esquissé depuis cent points différents. Ce livre nous montre l’univers des aveugles comme ne pourrait le faire un récit plus simple, plus direct, plus linéaire. Tout n’y est pas que ténèbres. À mesure que disparaissent la vision et l’œil interne, d’autres sens, d’autres modes de perception deviennent plus intenses, notamment l’ouïe et le toucher. Certains des plus beaux passages de Touching the Rock portent sur cette évolution ; tout au long de l’ouvrage, la comparaison est constante entre la vue et l’ouïe, et Hull décrit le contraste entre expérience visuelle et expérience acoustique. Que la pluie (et le vent), pourtant, semble parfois rapprocher : « La pluie a l’art de faire ressortir les contours de toute chose ; elle jette un manteau coloré sur des objets jusque-là invisibles ; en lieu et place d’un monde intermittent et fragmenté, la pluie régulière crée un continuum d’expérience acoustique. […] D’habitude, quand j’ouvre la porte de ma maison, j’entends des sons isolés éparpillés dans le néant. Je sais qu’en descendant la marche du perron, mon pied rencontrera l’allée, et que sur la droite ma chaussure rencontrera la pelouse. […] Je sais que toutes ces choses sont là, mais je ne le sais que de mémoire. […] La pluie offre d’un seul coup la plénitude d’une situation complète, pas simplement remémorée, pas anticipée, mais réelle et présente. La pluie donne une sensation de perspective, elle rétablit les relations réelles unissant une partie du monde à l’autre. […] J’ai la sensation que le monde, d’ordinaire voilé jusqu’à ce que je le touche, se révèle soudain à moi. »

 

Pouvoirs de « compensation »

Même chose pour les mouvements autour de lui : « Je me rends compte que d’autres choses bougent grâce au bruit qu’elles font. Les voitures sifflent en passant, les pieds produisent un cliquetis de pas, les feuilles bruissent, mais quand elle est silencieuse, la nature est immobile. Voilà pourquoi, pour moi, les nuages ne bougent pas ; de l’autre côté de la vitre d’une voiture ou d’un train, le paysage ne défile pas. Si les mouvements des autres corps sont manifestés par les sons, les mouvements de mon propre corps sont révélés par le fait qu’il entre en vibration, ou parce que je sens la suspension osciller quand nous prenons un virage à grande vitesse.

» Mais cela veut dire que la connaissance que j’ai des mouvements de mon corps n’est pas comparable à celle que j’ai des mouvements des autres choses. Dans un cas, les indices viennent de sensations internes, dans l’autre, de bruits externes. Ce n’est pas vrai pour celui qui voit : la même faculté de vision lui permet de déterminer si d’autres choses bougent ou s’il bouge lui-même. Vous savez quand le train démarre en regardant par la fenêtre. Doué de la vue, vous vous en rendez compte en voyant que la relation change entre votre corps et le monde. Les différentes manières dont l’aveugle ressent le mouvement indiquent que la relation normale entre le corps et le monde a été rompue. »

Moi qui suis neurologue, passionné par les effets du déficit sensoriel et par les pouvoirs de « compensation » des autres sens, je suis fasciné par la précision et l’authenticité évidente de ces descriptions. On sait que, si les parties visuelles du cerveau sont endommagées, il peut y avoir perte non seulement de l’imagerie et de la mémoire visuelles, mais aussi de tous les concepts visuels, de toute la pensée visuelle, de l’« identité visuelle ». L’individu peut devenir entièrement non visuel. Les neurologues parlent alors de « cécité corticale » : le cerveau perd sa capacité de construire des images, malgré ses yeux intacts.

Quand Hull décrit la perte progressive de ses propres images, souvenirs et concepts visuels, son texte me rappelle fortement l’évolution de la cécité corticale : dans son cas, elle n’est pas due à une lésion au cerveau, mais au fait que le cortex visuel n’a plus aucun matériau sur lequel travailler. Il ne peut fabriquer des images à l’infini, dès lors qu’il n’y a plus aucun stimulus des yeux. Il peut aussi se produire un lent processus de dégénération du cortex, avec l’interruption des signaux nerveux transmis par l’œil. Dans un chapitre (« Je ressemble à quoi ?, 25 juin 1983 »), il mentionne la disparition de son épaule, de son visage, de son « apparence », de son moi. « Quand j’avais environ 17 ans, j’ai perdu l’œil gauche. Je me souviens avoir contemplé mon épaule gauche en pensant : “Eh bien, c’est la dernière fois que je te vois sans miroir !” Perdre une épaule est une chose, mais perdre son visage pose un problème nouveau. Je m’aperçois que je tente de me rappeler de vieilles photos, uniquement pour me souvenir de mon apparence. Je découvre, choqué, que je ne peux pas. Dois-je devenir un espace vide, sur les murs de mon musée interne ? Dans quelle mesure la perte de l’image du visage est-elle liée à la perte de l’image de soi ? Est-ce l’une des raisons pour lesquelles j’ai souvent l’impression de n’être qu’un fantôme ? » Fait intéressant, au cours de la première année qui suit la perte de la vue, ses images visuelles fantasmatiques s’intensifient : « Environ un an après que je fus déclaré aveugle, j’ai commencé à avoir du visage des gens des visions tellement fortes qu’on aurait cru des hallucinations. […] Je me trouvais dans une pièce avec quelqu’un, le visage dirigé vers mon compagnon, je l’écoutais. Tout à coup, une image se formait dans mon esprit, si vive que c’était comme regarder un téléviseur. “Ah ! le voilà, pensais-je, avec ses lunettes et sa barbiche, ses cheveux ondulés, son costume bleu à fines rayures blanches, sa chemise blanche et sa cravate bleue. Voilà ses chaussures cirées et sa sacoche, posée avec soin à côté de sa chaise.” Alors l’image s’effaçait, remplacée par une autre. J’étais maintenant en compagnie d’un gros homme au crâne dégarni, ruisselant de transpiration. Il portait une cravate rouge et un gilet, et il lui manquait plusieurs dents. »

Ce phénomène est proche des « voix fantasmatiques » décrites par David Wright dans son livre Deafness (1), voix qui se manifestent pendant les deux premières années suivant la perte d’audition. Évidemment, ces deux phénomènes sont apparentés au « membre fantôme » que les amputés sentent pendant un an ou deux après l’avoir perdu. En général, les membres fantômes commencent à devenir plus incertains, à rétrécir, et ils disparaissent au bout de quelques années, ce qui nous renvoie à la disparition finale des images visuelles, à cette « cécité profonde » qui affecte Hull alors qu’il est aveugle depuis plus de cinq ans.

 

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Le voyage, l’océan et le tunnel

Ces phénomènes fondamentaux se produisent sans doute chaque fois qu’un apport sensoriel vital est interrompu. Mais, si les parties visuelles du cerveau cessent de fonctionner ou sont détériorées, d’autres aires, auditives et tactiles, semblent proportionnellement renforcées. Une amélioration comparable de la vision peut se produire chez les sourds. Le récit de Hull confirme ce renforcement des fonctions des cortex auditif et tactile en cas de cécité. À moins qu’il n’existe encore d’autres modes sensoriels (ou quasi sensoriels) qui permettent aux aveugles de sentir et de reconnaître ? C’est ce genre de possibilités qu’évoque le phénomène de la « vision faciale » (une sorte de sonar) et, assez mystérieusement, le caractère en partie visuel et en partie « autre » des rêves. Après avoir décrit un songe vigoureusement visuel, ou apparemment visuel, Hull remarque ainsi : « Dans mon rêve, j’étais conscient de la présence des autres, des couleurs de leurs costumes et de leurs robes. J’avais l’impression générale qu’ils étaient là, dans leur corps, visuellement, mais sans visages, et pourtant je savais qui ils étaient. Comment le rêveur savait-il qui étaient ces gens ? Le rêve n’était pas particulièrement auditif, donc ce n’est pas à leur voix que je les reconnaissais. Le rêveur a des moyens de reconnaître les gens sans savoir à quoi ressemble leur visage. Viendra-t-il un jour où le rêveur découvrira des moyens de savoir que les gens sont dispersés dans l’espace sans se les représenter corporellement, mais comme des taches de présence colorée ? » Ces rêves quasi visuels procurent à Hull un immense plaisir, ils lui offrent la seule expérience (ou l’illusion) de vision qui lui soit encore accessible.

Trois images sont filées d’un bout à l’autre du livre : le voyage, l’océan et le tunnel. Le monde visuel qui disparaît est la lumière qui s’éloigne derrière lui à mesure qu’il avance dans le tunnel, ce tunnel semblable à la mort au bout duquel aucune lueur ne brille, ce tunnel dont il n’a aucun espoir de sortir. Nous nous enfonçons avec Hull dans ce monde, ou plutôt ce non-monde de la cécité, jusqu’au moment où il ne peut finalement plus retrouver le souvenir des visages, des lieux, ni même de la lumière. C’est le tournant dans le tunnel, au-delà duquel s’étend la « cécité profonde ». Et pourtant, c’est à ce point le plus obscur, le plus désespéré, que se produit un mystérieux changement : à la torture de la sensation de perte, d’abandon, de désespérance, de deuil, succède un nouveau sentiment de vie, de créativité et d’identité. « On a le choix entre réinventer son existence ou se laisser détruire », écrit Hull, et c’est précisément la réinvention, la création d’une identité et d’une organisation entièrement neuves que décrivent les dernières pages de ce livre stupéfiant. Hull se demande alors si la cécité n’est pas un « sombre cadeau paradoxal », un cadeau non désiré, épouvantable, certes, mais qui donne accès à une forme d’être profonde et nouvelle. La « cécité profonde » révèle maintenant son autre facette, et Hull devient « voyant de tout son corps ».

Il écrit dans sa postface : « Être voyant de tout son corps, c’est se ranger dans l’une des conditions humaines concentrées. C’est un état comme la jeunesse, la vieillesse, l’appartenance au sexe masculin ou féminin ; c’est l’un des ordres de l’être humain. » Et dans la complétude de cet état se trouvent une organisation, une profondeur et une identité nouvelles. Après avoir sombré sans espoir dans un océan insondable, il découvre dans les abîmes son ancre et son âme : pour Hull, c’est cela « toucher le fond » (traduction littérale de Touching the Rock).

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 11 avril 1991. Il a été traduit par Laurent Bury.

Notes

1| Deafness. A Personal Account (« La surdité. Témoignage »), Faber & Faber, 1991.
LE LIVRE
LE LIVRE

Le Chemin vers la nuit. Devenir aveugle et réapprendre à vivre de Au pays des aveugles, Robert Laffont

Dans le magazine
BOOKS n°109

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