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Autoportrait du nazisme en boa constrictor

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Longtemps gardé sous clé dans les archives de Moscou, le journal-fleuve de Joseph Goebbels se termine quelques heures avant son suicide. Ce propagandiste hors pair y révèle plus crûment qu’aucun autre les rouages du régime nazi. En homme à la lucidité glaçante, qui se qualifie lui-même de « démagogue de la pire espèce », il dépeint les dirigeants du Reich en « bandits de haut vol » dont le cynisme a changé le monde à jamais.

« Le Führer est merveilleux : il voit les choses en grand, et il fait ce qu’il dit ; un vrai génie », écrit dans son journal le ministre de la Propagande du Reich, Joseph Goebbels, le 20 mars 1938, quelques jours après l’annexion de l’Autriche : « À présent, il reste assis des heures durant au-dessus de la carte du pays et rumine. » Né dans la petite ville autrichienne de Braunau, Hitler était entré dans Vienne en triomphe, acclamé par ses anciens compatriotes comme un sauveur. Il élaborait désormais de nouveaux plans pour agrandir encore l’« empire des Germains ». « D’abord ce sera le tour de la Tchéquie », la décision était déjà prise : et ce, d’après Goebbels, « à la toute première occasion qui se présentera » ; le 15 mars 1939, c’est chose faite (1). Le « territoire de Memel », passé après la Première Guerre mondiale sous souveraineté lituanienne, aurait déjà dû être « récupéré » ; huit jours plus tard, il l’est. La Baltique dans son ensemble se trouvait à l’époque sur la liste noire de la horde brune, tout comme l’« Alsace-Lorraine » perdue en 1918-1919 : « La France doit plonger toujours plus profondément dans la crise. » « Évitons toute fausse sentimentalité », plastronne Goebbels, qui se réjouit puissamment : « Nous sommes à présent un boa constrictor, qui digère. » Voilà le genre d’aperçus et d’aveux que l’on trouve dans ce journal, exhumé du fonds Goebbels gardé sous clé pendant des décennies dans les archives de Moscou. Ce registre qu’il a tenu de sa jeunesse jusqu’à son suicide, en mai 1945, révèle la psyché malade et le funeste univers mental de l’homme qui a idolâtré Hitler comme aucun autre, voyant en lui un être « mi-plébéien, mi-Dieu ». Le texte met au jour les anfractuosités du paysage psychique de cet égocentrique qui est toujours resté un marginal, même après qu’il eut rejoint le cercle des « bandits de haut vol », comme il qualifiait les dirigeants nazis ; il dévoile son activisme convulsif et son irrationalité agressive. Goebbels fut l’incarnation de la « saine sensibilité populaire » à laquelle bien des Allemands, en cette époque épouvantable, s’identifièrent (2). Plus que tout autre document, plus que les Libres propos sur la guerre et la paix (3) ou les Lagebesprechungen de Hitler (4), les notes de Goebbels nous plongent à l’intérieur du régime nazi et nous en révèlent les rouages. Elles montrent comment des démagogues fous, par pur cynisme, ont pu changer le cours de l’histoire et précipiter le monde dans la guerre. Nos connaissances sur le IIIe Reich n’en sortent pas bouleversées. Les faits étaient déjà connus. L’intérêt extraordinaire du journal est ailleurs : aucun autre écrit n’a jamais si crûment mis à nu et démasqué le nazisme. Tout ce qu’on y lit, aussi confus et hystérique que cela soit, a le goût de l’authentique, de l’intime. Goebbels était un menteur patenté, c’est connu. Ses carnets n’en possèdent pas moins une valeur documentaire considérable. Ils étaient « trop précieux pour risquer d’être victimes d’un bombardement ennemi », selon leur auteur : « Ils décrivent ma vie entière et toute notre époque. » Effectivement. Le propagandiste d’Hitler s’est voué à la doctrine nazie du salut comme personne, et, comme personne aussi, il a su s’en servir et la rabâcher à un peuple de soixante-dix millions de personnes. Lui, le « démagogue de la pire espèce » (selon son expression), ne croyait certes pas en tout ce qu’il débitait, mais il voulait croire, peu importe en qui ni en quoi. S’extirpant du néant d’une existence brouillonne et désœuvrée de jeune universitaire, il a tracé sa route jusqu’au pouvoir, à tout prix, excessif et mégalomaniaque dans ses hauts comme dans ses bas. Lui, l’infirme, voulait s’élever, qu’importe avec qui, pour se venger de la « canaille », qu’importe de quoi – que ce soit de son corps rachitique affublé d’une trop grosse tête, ou de son pied bot qu’il aimait faire passer pour une blessure de guerre (5) : « Nous autres, les broyés de la Grande Guerre. » Magnétique ou répugnant, spirituel ou sans scrupules, sournois ou charmant, selon ses besoins, ce propagandiste de génie a, comme nul autre, ouvert la voie à Hitler et aux nazis. Comme nul autre, il a fourni ses partisans au régime ; la Gestapo seule n’y aurait pas suffi. Goebbels fut sans doute le plus grand manipulateur des temps modernes, après ou à égalité avec son mentor. Chacun de ses mots, de ses gestes, chacune de ses pauses recueillies, tout comme son staccato, étaient calculés et orchestrés avec minutie. Tandis qu’Hitler, son maître en matière de propagande nationale-socialiste, se laissait emporter par l’enthousiasme de la foule, Goebbels, lui, gardait toujours le contrôle de ses émotions face à cette « majorité faible, lâche, paresseuse ».
Ce qui ne l’empêchait pas d’être un tribun hors pair : Gauleiter de Berlin à partir de 1926 (6), il savait mobiliser la rue, incitant les nazis à affronter les communistes dans de sanglants combats de rue. Cet antisémite qui avait été fiancé à une « demi-Juive » (selon la doctrine raciale nationale-socialiste) fut le grand ordonnateur de la Nuit de cristal en novembre 1938, au cours de laquelle des centaines de synagogues furent mises à sac, et un défenseur de la Solution finale : « Il ne reste plus grand-chose des Juifs eux-mêmes. » Les notes de Goebbels apportent la preuve définitive de ce dont certains historiens doutaient encore : qu’Hitler approuva le pogrom et même l’attisa. Goebbels : « J’expose l’affaire au Führer. Sa décision : laisser les manifestations continuer. Ne pas faire intervenir la police. Les Juifs doivent sentir la colère du peuple […]. Le Führer a ordonné l’arrestation immédiate de 20 000 à 30 000 Juifs. »   Pour la postérité Plus tôt que la plupart des membres de l’entourage d’Hitler, Goebbels en vint à douter de la victoire finale, mais il continua de la prophétiser jusqu’au bout. Alors que le Führer somnolait dans son bunker et avait interrompu son dialogue avec le peuple allemand, lui enchaînait les discours optimistes, dans lesquels il croyait à peine. Car aussi inconditionnel qu’ait été le soutien de Goebbels à son Führer, et si rares qu’aient été ses objections, il n’en conservait pas moins un petit fond de réalisme. Il se faisait moins d’illusions sur les forces et les faiblesses des Alliés que d’autres dignitaires et s’attendait de leur part à des réactions énergiques. De grandes parties du journal des années 1924 à 1941, soit quatre mille pages en tout, avaient déjà été publiées en 1987. L’historienne Elke Fröhlich de l’Institut d’histoire contemporaine s’était chargée de les éditer. Mais les lacunes étaient patentes. De temps à autre, surtout quand cela devenait particulièrement intéressant ou sulfureux, la voix de Goebbels se taisait. Ainsi ne trouvait-on rien ou presque sur des événements aussi dramatiques que la Nuit des longs couteaux, en 1934 (« décapiter la peste »), l’annexion de l’Autriche, la Nuit de cristal, la crise des Sudètes et le démantèlement de la Tchécoslovaquie, ou la crise d’août 1939 qui précède l’invasion de la Pologne et voit la conclusion du pacte germano-soviétique. Ces silences peuvent désormais être largement comblés. Au nombre des nouveaux documents rendus accessibles par les archives de Moscou, on trouve des réflexions de Goebbels sur l’attaque japonaise contre la base américaine de Pearl Harbor, qui amena Hitler à déclarer la guerre aux États-Unis, sur le débarquement anglo-américain du 6 juin 1944 en Normandie, et sur l’attentat raté contre Hitler le 30 juillet 1944. À la date du 7 juin 1944, Goebbels note : « Le Führer est à vif. L’invasion a lieu exactement à l’endroit où on l’attendait […]. Il faudrait que le diable s’en mêle pour que nous n’en venions pas à bout. » Le diable ne s’en mêla pas, mais ils n’en vinrent pas à bout. Fin mars 1941, Goebbels fit transférer les « vingt gros volumes » manuscrits déjà rédigés de son journal dans le coffre-fort souterrain de la Banque du Reich. À partir de la mi-juillet 1941, il dicta ses notes au sténographe de son ministère, Richard Otte, qui en établissait deux exemplaires dactylographiés (un original et une copie). Les classeurs contenant ces documents, au nombre de deux cents à peu près, furent d’abord entreposés dans une pièce spéciale du ministère de la Propagande : cela représentait deux fois cinquante mille feuilles. Fin 1944, Goebbels prit de nouvelles précautions pour préserver ses écrits des troupes ennemies qui, à l’ouest comme à l’est, commençaient à s’approcher dangereusement. Il fit reproduire les parties dactylographiées sur des plaques de verre, recourant ainsi à une technique qui venait d’être inventée. Comme l’Armée rouge continuait à progresser irrésistiblement vers Berlin, on fit également des photocopies des manuscrits qu’on plaça dans une caisse renforcée par des rubans de fer. Un officier se chargea de l’enterrer dans les environs de Potsdam : le sténographe Otte était présent. Cette caisse n’a jamais été retrouvée, même si des microfiches ont refait surface dans les archives de la RDA. Les cahiers manuscrits originaux et une partie de la première version dactylographiée furent, sur ordre de Goebbels – peu avant qu’il n’aille se terrer fin avril 1945 dans le « bunker du Führer » –, placés dans des caisses en aluminium et transportés à la chancellerie. Otte était censé passer les copies au déchiqueteur, tâche dont il ne put s’acquitter, dans la frénésie de l’effondrement du régime. Même ses tentatives pour les brûler dans un poêle à charbon du ministère de la Propagande échouèrent. Dans un premier temps, on ne prêta guère attention à ces documents, légèrement calcinés, qui purent ainsi être conservés pour la postérité. Une grande partie finit par être mise en lieu sûr par les occupants soviétiques. Les soupçons de falsification, inévitables après l’affaire des prétendus carnets d’Hitler [lire p. 79], n’étaient pas de mise lors de la publication des quatre volumes de 1987. Ils ne le sont pas davantage aujourd’hui. L’Institut d’histoire contemporaine avait, à l’époque, fait faire de minutieuses analyses. L’examen de l’âge et de la structure du papier du journal, de son encre et du ruban de la machine à écrire apporta la preuve indubitable de son authenticité. En outre, d’après son éditrice Elke Fröhlich, « il est facile de comparer l’écriture et la graphie de Goebbels, les particularités grammaticales et stylistiques de son journal avec d’autres textes autographes que l’on possède de lui ».   Les dernières heures Des analyses complémentaires menées par le Spiegel confirment l’authenticité de ces documents. Elke Fröhlich a comparé ceux qui sont en possession de l’Institut d’histoire contemporaine avec ceux que le Spiegel publie. Son avis : « Le texte est identique, les copies ont la même origine […]. Tout est authentique […]. C’est clairement le journal de Goebbels. » Ce qui frappe, selon elle, ce sont « les écarts inhabituels entre les mots, qui reviennent exactement à l’identique », et l’écriture gothique, « qui n’a rien de nerveux, qui est une écriture harmonieuse du dimanche, telle que nous la voyons sous sa plume dans d’autres textes du milieu des années 1930 par exemple  ». Les Archives fédérales elles-mêmes ont pratiqué une analyse critique et stylistique du journal. Leur verdict : « L’impression visuelle d’ensemble que donnent les notes ne diffère pas d’autres textes de Goebbels conservés dans les Archives fédérales. On retrouve exactement les mêmes particularités dans la graphie de certaines lettres. » Lors du dernier anniversaire d’Hitler, le 20 avril 1945, Goebbels fanfaronnait dans tous les postes de radio encore en état de marche : « Le Führer poursuivra sa route jusqu’au bout, et ce n’est pas la ruine de son peuple qui l’attend, mais le début d’un essor sans pareil de la germanité. » Le jeune Goebbels s’était montré bien plus lucide lorsqu’au début de sa carrière, en 1926, il écrivait dans son journal ces sombres paroles : « Nous serons brûlés, consumés, oubliés. » Le 22 avril 1945, alors que l’Armée rouge pénétrait déjà dans les faubourgs est de Berlin, Goebbels et sa femme Magda quittèrent l’appartement de fonction qu’ils occupaient et se rendirent avec leurs six enfants dans le bunker du Führer, situé dix mètres sous la chancellerie, auprès d’« Oncle Führer », comme les petits aimaient surnommer Adolf Hitler. Pour un suicide collectif. Le prophète n’avait jamais été si proche de son messie. Le 1er mai 1945, lendemain du jour où monsieur et madame Hitler fraîchement mariés, s’étaient donné la mort, Magda pressa Goebbels d’en finir : « Les Russes peuvent arriver d’une minute à l’autre », et « si notre État s’écroule, alors c’en est aussi fait de nous ». Elle se rendit auprès de ses enfants qui étaient déjà au lit – Helga, 12 ans, Hilde, 11 ans, Helmut, 9 ans, Holde, 8 ans, Hedda 6 ans, Heide, 4 ans – et les rassura : « N’ayez pas peur, le médecin va vous faire une piqûre que tous les enfants et tous les soldats doivent subir à présent. » Le dentiste SS Helmut Kunz injecta aux petits de la morphine et, lorsqu’ils se furent endormis, madame Goebbels écrasa des capsules de cyanure dans leur bouche : « Tout est fini à présent. » Le malingre Goebbels, devenu après la mort d’Hitler chancelier du Reich l’espace d’une journée, passa les dernières heures de sa vie à compléter son journal – pour la postérité. Aux environs de 20 h 30, il s’habilla comme à son habitude – trench-coat, chapeau, gants. En, cadeau d’adieu, il offrit à son aide de camp, l’Hauptsturmführer SS Günther Schwägermann, qui tenait prêt un bidon d’essence, une photo d’Hitler qui avait jusqu’alors orné son bureau. C’est dans le jardin de la chancellerie – Goebbels voulait éviter au personnel du bunker les tracas occasionnés par son cadavre – que le couple mordit dans les capsules empoisonnées. Une ordonnance leur porta le coup de grâce et brûla les corps. Le ministre de la Propagande avait ordonné cette mise en scène macabre. Fataliste, il avait écrit : « Si nous succombons, pendant des siècles nos noms seront maudits. »   Cet article est paru dans le Spiegel le 13 juillet 1992. Il a été traduit par Baptiste Touverey.
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Journal (1923-1945) de Autoportrait du nazisme en boa constrictor, Tallandier

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