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Bret Easton Ellis contre le conformisme

Souffrir, se faire détester, c’est bon pour la créativité. Or, aujourd’hui, la culture étouffe sous le prêchi-prêcha généralisé. Le coup de gueule d’un quinqua désenchanté au pays des bisounours trentenaires.


© Casey Nelson

« Tous mes livres sont une critique morale de ce que j’estime être mes défauts et de ce par quoi je me suis laissé séduire. Je suis aussi coupable que n’importe qui. Et c’est cela qui sauve mes livres. »

Vous venez de mettre la dernière main à votre premier livre ­depuis huit ans. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? C’est un livre que mon éditeur et mon agent me réclamaient depuis longtemps et c’est de la non-fiction. Au départ, ils souhaitaient que je rassemble les textes que j’ai publiés dans la presse – je ne me considère pas comme un essayiste, alors cela ne me disait rien –, puis ils ont évoqué l’idée de publier certains de mes podcasts. Je ne les écris pas vraiment, je m’appuie plutôt sur des notes. Mais si je pouvais en prendre certains et les thèmes que j’y aborde pour en faire des sortes de pseudo-Mémoires essen­tiellement sur les œuvres qui m’ont influencé adolescent, alors ça pouvait fonctionner. C’est en quelque sorte la complainte d’un membre désenchanté de la génération X. Et je connais un tas de membres désenchantés de la génération X, qui se sentent un peu paumés parce que, euh, on est une toute petite génération comparée aux baby-boomers et aux milléniaux. C’est peut-être un créneau très étroit, je ne sais pas.   Peut-on dire que vous avez laissé tomber la fiction ? J’étais en train de lire un truc aujour­d’hui, juste avant que vous veniez me demander pourquoi il n’y a pas de grand roman de la génération Y. Ou de grand romancier de la génération Y ou de grand nouvelliste de la génération Y. D’accord, il y a par exemple la nouvelle Cat Person, publiée dans The New Yorker1, qui a capté l’air du temps à un instant T. Mais il y a une chose dont je me rends compte dans ma vie et quand je discute avec les gens : les romans, ça n’intéresse plus grand monde. J’adore écrire des romans. Le goût de l’écriture est toujours là. Mais ­Lunar Park et sans aucun doute Suite(s) impé­riale(s) étaient de toute façon de la méta­fiction. Le dernier véritable roman que j’ai écrit est Glamorama. Il m’a ­fallu huit ans pour composer ce roman dingue, surréaliste, épique, ambitieux, dont je pensais qu’il allait rencontrer un vaste public, ce qui n’a pas été le cas. Il y a des gens qui en sont fans, mais mon éditeur adorerait récupérer sa mise sur ce livre et on en est encore loin. Ç’a été une expérience éprouvante, agréablement éprouvante, je dirais. Suite(s) impériale(s), en ­revanche, se voulait au départ un commentaire sur Moins que zéro, et je l’ai écrit à un ­moment où je traversais une terrible crise de la quarantaine, comme le personnage du livre. C’est ­devenu un roman noir gore, mais il reflète à 100 % l’état dans lequel je me trouvais à ce moment-là. Trois années de ma vie condensées en un roman de 160 pages qui a été extrê­mement pénible à écrire, absolument cauchemardesque. C’est une réponse très longue à une question simple que je vous fais là. J’aime la fiction et j’aime lire des romans. J’en ai toujours un ou deux en cours. Je viens de finir Chez les heureux du monde [d’Edith Wharton], que j’avais essayé de lire à 18 ans, quand je commençais la fac, mais que je n’avais pas compris. Aujourd’hui, à 54 ans, je le trouve bouleversant. Absolument bouleversant. Et le style est tout bonnement prodigieux. J’aime aussi Le Temps de l’innocence et Les Beaux ­Mariages. C’était génial de me plonger dans Edith Wharton tous les matins, et, du coup, je ne regardais plus la télé ou des films sur mon ordi. Dès la veille au soir, je me réjouissais à l’idée de me réveiller, de me préparer un café et de me mettre à lire. Et même avec un livre que je ne m’attendais pas à aimer, Lincoln au Bardo, de George Saunders 2, dans lequel je suis plongé en ce moment, il se passe quelque chose de magique. C’est de la poésie en un sens. Mais j’adore lire de la fiction. Il y a très peu de gens autour de moi qui le font. Et je parle d’écrivains. J’étais à un dîner avec deux romanciers très connus il y a un an environ…   Vous pouvez dire de qui il s’agit ? Jay McInerney et Mark Danielewski, qui a écrit La Maison des feuilles. Je leur ai demandé s’ils avaient lu le dernier prix Pulitzer, Underground Railroad, de Colson Whitehead3, que j’avais lu parce que ça m’intéresse toujours de lire les livres qui remportent le Pulitzer. Ils ne l’avaient pas fait. Je leur ai demandé pourquoi et ils m’ont répondu que ça ne les attirait pas trop. Ils estimaient que le roman avait été primé sur des critères idéologiques et non esthétiques, ce qui les agaçait. Mais, au-delà de ça, cela m’interpellait qu’ils n’aient pas envie de lire le lauréat du Pulitzer parce que, en fin de compte, cela dénote bien le stade où nous en sommes avec les livres, et avec le roman. Cette tendance s’est rapidement répan­due dans mon groupe d’amis et je n’ai plus jamais de conversations avec quelqu’un qui lit des romans. Cela a-t-il un lien avec le fait que je n’ai pas très envie d’écrire un long texte de fiction ? Je ne sais pas. Il y a un livre auquel je travaille par intermittence, qui se situe dans les années précédant celles de Moins que zéro. Parfois je suis emballé par les pages que j’ai écrites, d’autres fois j’essaie plutôt de me concentrer sur mes podcasts et mes projets de télévision. Je ne suis pas de cet avis, mais beaucoup de gens disent que la série télévisée est le nouveau ­roman. Je parle de personnes cultivées qui ont la cinquantaine, la soixantaine, voire plus, et qui regardent la télé comme ils liraient un roman.   Vos romans comportent indéniablement un élément de critique sociale, mais êtes-vous d’accord si je vous dis que leur objectif ­premier est de divertir ? Je reconnais qu’elle est bien camouflée, mais il y a une critique sociale très véhémente dans American Psycho, Moins que zéro et Les Lois de l’attraction. J’essaie d’éviter ça, mais il est indéniable que ­Patrick Bateman est une sorte de symbole de la cupidité. En fait, je dis ça parce que c’est comme ça que cela a été perçu, alors qu’il s’agissait d’un roman très personnel. Et comment échapper au titre de satiriste véhément quand on attaque les médias, qu’on montre à quel point le milieu de la mode est inepte et vide, à quel point la ­finance est ­déshumanisée, à quel point les ados américains de Beverley Hills sont sans âme ? En y repensant, je me dis : « Eh bien tu étais un sacré petit ­père-la-morale ! » Je l’étais, d’une ­manière très sombre.   Mais, surtout, vous vous jetez personnellement dans la bataille plutôt que de lancer des piques à distance. C’est vrai. Tous mes livres, de Moins que zéro à Suite(s) impériale(s), sont une critique morale de ce que j’estime être mes défauts et de ce par quoi je me suis laissé séduire. Je suis aussi coupable que n’importe qui. Et, à mon avis, c’est cela qui sauve mes livres.   On a le sentiment que la culture étouffe ces derniers temps sous le prêchi-prêcha géné­ralisé, favorisé par les réseaux ­sociaux et leur culture du consensus à base de «j’aime <
strong>» et de retweets. C’est épouvantable. Et c’est une catastrophe pour un artiste. Cela commence à avoir sur les arts un effet dont on ne saisit pas bien l’ampleur mais qui est immense. Où est le tabou ? Où est l’autre ? Et si c’était offensant ? Eh bien, tant mieux ! D’où vient cette idée bizarre que l’art puisse être le produit d’une commission, d’une démocratie ? L’art n’est pas créé par une démocratie ! Et puis il y a ce truc, surtout sur les réseaux sociaux, qui fait que l’art doit être approuvé par le groupe : c’est effrayant. Je ne suis pas très fan de [la romancière] Lionel Shriver, mais elle a marqué un point quand, après avoir été accusée de faire de l’appropriation culturelle dans ses romans et descendue en flammes, elle a défendu à très juste titre le droit de l’artiste à s’aventurer sur le terrain qu’il veut et à se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre.   Avez-vous déjà songé à écrire un livre sur cette culture du consensus ? Je n’arrête pas d’en parler dans mes pod­casts. Tout le temps, jusqu’à la nausée. D’ailleurs, on me le reproche : « Ça y est, c’est reparti ! Revoilà Ellis qui parle d’appropriation culturelle, du sentiment de supério­rité morale de Hollywood et de la gauche, tout ça. » C’est un peu mon tube du ­moment. Je vais à nouveau aborder le sujet dans mon prochain podcast, je pense. On n’en parlera jamais assez à mon sens. Les gens sont avides d’entendre quelqu’un parler de tout ça. Je ne trouve pas cela particulièrement courageux ou noble, et cela me stupéfie que des gens disent que ça l’est. Débattons !   Appréciez-vous certains aspects de cette culture plus tolérante et plus empathique, particulièrement en tant qu’homosexuel ? Écoutez, on a tous à y gagner, mais la vie n’est comme ça. Je ne pense pas que ce soit dans notre ADN. Je ne pense pas que l’utopie soit dans notre ADN. Je pense que nous sommes des animaux fondamentalement imparfaits qui évoluent dans une sorte d’anarchie sexuelle, que nous sommes violents, que nous voulons tout dominer, tout maîtriser. D’accord, nous n’avons pas envie de nous entre-tuer dans la rue, mais il faut être lucide sur ce que nous sommes, sur ce que cela signifie d’être une femme, d’être un homme, d’être gay. C’est un peu une digression, mais je regardais The Assassination of Gianni Versace, la série de Ryan Murphy sur le meurtre du couturier, et je me demandais comment ils allaient traiter le sujet. Je connais bien l’affaire : j’ai lu tous les livres qui ont été écrits là-dessus. Le meurtrier, Andrew Cunanan, s’était répandu dans les médias en disant qu’il avait contribué à l’écriture de Moins que zéro. Je ne l’ai jamais rencontré, mais il était obsédé par certains de mes livres. Bref, j’ai apprécié que la série mette en lumière des réalités sur l’homosexualité masculine qui sont franchement… enfin des choses dont on pourrait penser qu’elles ne sont pas acceptables aujourd’hui : le fascisme du corps, la transformation d’autres hommes en objets sexuels, le jeunisme, le culte de la beauté. J’ai été très surpris que Ryan Murphy évoque tout cela et en fasse une description très juste. Mais je discutais avec des amis gays qui me disaient que la marginalisation qu’ils ont connue quand ils étaient jeunes, le fait d’être différents des autres, cette souffrance a contribué à faire d’eux des adultes et, dans bien des cas, des artistes. Il fallait que tous ces sentiments trouvent à s’exprimer, dans un roman, un film ou autre chose. Comment voulez-vous qu’on dise que les droits des homosexuels, qui ont débou­ché sur le mariage homosexuel, que cette liberté sont une mauvaise chose ? D’un autre côté, on peut déplorer la disparition de la grande sous-culture homo. Aura-t-on un nouveau Robert Mapplethorpe ? Un nouveau Tennessee Williams ? Avons-nous désormais pour consigne d’être tous pareils, homos et hétéros ?   Assistons-nous d’après vous à un certain affadissement de la culture ? Sur certains aspects, ces mouvements progressistes deviennent – comme tous les mouvements progressistes lorsqu’ils s’opposent à quelque chose – aussi auto­ritaires que ce contre quoi ils protestent. Cela arrive souvent, en tout cas cela s’est produit dans une certaine mesure avec le mouvement #MeToo. Les agressions sexuelles et les violences contre les femmes sont répréhensibles. Je ne connais personne qui ne soit pas de cet avis. Mais quand on commence à mettre sous la bannière #MeToo un SMS graveleux ou un rancard foireux, cela discrédite le mouvement. #MeToo a fait au départ un ménage qu’il fallait faire. Par contre, lorsqu’on voit en quoi ont consisté de plus en plus souvent les actes dénoncés, on a le sentiment – et j’en suis convaincu – d’un déchaînement de colère généralisée envers les hommes blancs d’un certain âge et un besoin de les détruire au motif que Hillary Clinton n’a pas été élue. Je pense que, après la première vague, #MeToo est devenu en partie une réaction à l’élection de Donald Trump.   Les attaques dont vous êtes l’objet sur les réseaux sociaux vous affectent-elles ? J’en parle un peu dans le livre – je me suis fait démolir plein de fois sur Twitter pour avoir dit des choses qui ne plaisaient pas ou fait de la provoc, en m’attendant à ce que les gens abondent dans mon sens. Et pour avoir critiqué des choses que j’avais vues en m’attendant à ce que les gens soient d’accord avec ça aussi. À mon sens, cela vient en grande partie du fait que, dès l’âge de 21 ans, j’étais une personnalité très clivante. Je me suis donc construit une armure.   Qu’est-ce que cela vous fait que des meurtriers et des auteurs d’actes de violence citent American Psycho ? Il y a un type ici à Los Angeles qui a récem­ment tabassé sa petite amie à mort et dit avoir été inspiré par le film qu’on a tiré d’American Psycho. La première fois que j’ai entendu dire ça, c’était au sujet de Paul Bernardo, un tueur en série cana­dien qui sévissait avec sa femme, Karla Homolka. C’était un yuppie. Ils appartenaient à la classe moyenne supérieure. Cela dit, il a commis son premier meurtre avant la publication d’American Psycho. Mais, après qu’il eut fait sa quatrième victime, on a découvert le livre chez lui avec des passages soulignés et entourés. Qu’est-ce qu’on fait de ça ? C’est affreux.   Outre le fait qu’il doit y avoir de la place pour la satire et la liberté de création, n’y a-t-il pas aussi des raisons de dire que, vu le problème très particulier des États-Unis avec les crimes violents, nous avons la responsabilité morale de ne pas créer d’œuvres ambiguës sur ce sujet précis ? Euh, dans ce cas, plus de films Marvel ?   D’accord, on ne saurait pas où fixer la limite. Mais c’est quelque chose qui me frappe, moi qui vis dans un pays où le port d’armes est prohibé. Ici, on a l’habitude. Mais je dois dire que, après une fusillade dans une épicerie ou un centre commercial, on ne peut s’empêcher de gamberger. Et de penser : « Tous ces gens ici, dire qu’ils pourraient être une cible potentielle ! » Je ne sais pas. La production artistique a-t-elle un effet quelconque ? Peut-être. J’ai dit un jour que c’était la faute des jeux vidéo. Et on m’est tellement tombé dessus que je ne l’ai plus dit.   Contrairement à beaucoup d’auteurs, vous ne rechignez pas à intervenir sur des sujets et à croiser le fer sur Internet. Ouais, je ne sais pas faire autrement. La célébrité c’est tellement nul, je trouve, qu’il ne faut surtout pas la ménager. Je suis l’écrivain de ma génération qui s’est fait le plus éreinter par la critique. Je sais de quoi je parle puisque je suis là depuis trente ans. Mais, justement, pour faire une longue carrière, il faut être détesté autant qu’apprécié. Il faut avoir quelque chose en soi qui hérisse les gens. Ce n’est pas quelque chose qu’on cultive. C’est comme ça, c’est tout. Jonathan Franzen a écrit deux ou trois très bons romans, mais son personnage littéraire hérisse le poil, énerve vraiment les gens.   C’est très intéressant ce que vous dites sur la haine, et c’est peut-être ce qui explique qu’il n’y ait pas davantage de grands romans de la génération Y. Parce que les gens ont peur qu’on les déteste ? Oui, c’est terrible. Pourquoi ­faudrait-il avoir peur d’être détesté ?   Pensez-vous que vous auriez été un écrivain aussi audacieux dans votre jeunesse si vous aviez eu cette boucle de rétroaction constante des réseaux sociaux ? Je n’aurais pas été l’écrivain que je suis si j’avais été élevé dans un cocon à l’abri des agressions, avec des parents sympas qui veillaient sur moi et faisaient en sorte que tout aille bien. J’en parlais avec Laura Jane Grace, qui est la chanteuse transgenre du groupe Against Me ! C’est une grande auteure-interprète. Elle a fait trois super bons disques avec le groupe. Mais elle m’a dit qu’elle n’aurait jamais rien fait de tout cela si elle avait eu une enfance normale avec des parents aimants et des amis qui acceptaient sa différence. Ce sont les épreuves, l’hostilité, la marginalisation qui fournissent la matière de cette expressivité. J’ai l’impression qu’on veut effacer tout cela. Qu’on veut protéger et prendre soin de tout le monde, que tout le monde soit pareil et personne ne soit différent, qu’on s’aime tous les uns les autres, que plus personne ne souffre. C’est très joli tout ça et très utopique, mais ce n’est pas comme ça qu’on est et je ne sais pas où tout ça va nous mener.   Et la littérature traite souvent des aspects les plus moches de l’expérience humaine. J’avoue que la meilleure littérature que j’aie lue ces derniers temps traite de l’expérience des Noirs. Le Chant des revenants, de Jesmyn Ward4, et Underground Railroad, qui contient beaucoup de choses atroces sur l’esclavage, sont formidables. Le film Twelve Years a Slave [de Steve McQueen] aussi, qui décrit l’esclavage de façon terriblement brutale et sans concession, comme on ne l’avait jamais fait avant au cinéma. C’est ça les œuvres majeures aujourd’hui. Ce sont celles d’écrivains noirs qui expriment les horreurs humaines et la précarité de l’existence des Noirs. Et c’est peut-être ce qui explique cette négation des Blancs qu’on observe en quelque sorte aujourd’hui. Je le vois dans la presse people américaine – c’est honteux, c’est nul d’être blanc.   Avez-vous l’humilité d’accepter cela et de vous dire : «OK, ce n’est pas mon heure» ? Eh bien, on peut soit y réfléchir, soit continuer à faire ce qu’on fait. J’ai un grand ami qui travaille à Der Spiegel et qui n’a pas obtenu la promotion qu’il souhaitait parce que l’entreprise avait ordre d’embaucher et de promouvoir davantage de femmes. Il a parfaitement accepté, et c’est quelque chose que je constate de plus en plus.   L’élection de Trump a-t-elle été pour vous un cataclysme, comme elle l’a été pour tant d’autres ? Non. Je vais vous confier un petit secret : je ne vis pas dans une bulle. Je connaissais environ 55 % de gens qui avaient l’intention de voter Clinton et 45 % Trump. Parmi ces derniers, 20 % avaient voté pour Obama. Ils voulaient un candidat du changement et ils s’en fichaient qu’il ait attrapé des femmes par la chatte ou qu’il ait traité les Mexicains de violeurs. L’important, c’était l’économie et la création d’emplois, le politiquement correct était secondaire. Il y avait ma mère, mes sœurs, quelques amis du lycée, mon coach, ma masseuse qui étaient pour Trump. Et puis mes amis de Hollywood qui étaient tous pour Clinton. Et Todd [le compagnon millénial de Bret Easton Ellis] et tous ses copains qui étaient pour Bernie Sanders. La grande presse a diabolisé Trump à un point… Si elle en avait fait un portrait plus ­nuancé, il aurait perdu à coup sûr. Il était en couverture du magazine New York avec le mot LOSER estampillé sur son visage grimaçant. Et puis partout, il y avait Hillary Clinton souriant comme si elle était déjà madame la présidente. Je pense que les médias américains ont commis une énorme erreur morale en optant pour un candidat et en choisissant de contrôler le récit. Ça leur a explosé à la figure. Quand on lit sur le site du New York Times la veille de l’élection que Hillary Clinton a 98 % de chances de gagner et Trump 2 %, on se dit : « Bon, je crois que je suis convaincu qu’il va perdre. » Mais globalement, non, cela ne m’a pas surpris. Même si je n’ai pas voté pour lui. Mais, vous savez, je me voyais comme un homo de gauche vieillissant. Et je me vois toujours ainsi. Or ce n’est pas ce que je suis. Avec mes idées, je passe aujourd’hui pour un mec limite de droite. Moi, un gay de 54 ans qui s’est toujours considéré comme de gauche et qui a écrit American Psycho, où Donald Trump figu­rait comme une sorte d’odieux personnage, comment diable pourrais-je être ce que vous dites que je suis ?   Quels sont les moments forts de White? J’ai aimé écrire sur mon enfance dans les années 1970. Sur le fait d’être un enfant évoluant dans un monde d’adultes. Un monde qui n’était pas fait pour nous. Les films ne l’étaient pas, il n’y avait pas de « parents hélicoptères », je voyais à peine mon père et nous faisions du vélo et jouions dans d’autres quartiers comme les Canyons, au-dessus de Los Angeles. Nous n’avions pas de portables ; nos parents ne nous suivaient pas à la trace. Ni l’un ni l’autre de mes parents n’est venu à la répétition générale du spectacle de fin d’année et n’a posté des commentaires sur Facebook. C’était déjà un exploit de les faire venir, et c’était normal. Mes parents nous emmenaient voir les films qu’ils avaient envie de voir. La culture mômes n’existait pas.   — Cet entretien est paru dans The Times Literary Supplement le 16 mai 2018. Il a été traduit par Isabelle Lauze.
LE LIVRE
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White de Bret Easton Ellis, Robert Laffont, « Pavillons », 2019

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