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Camille Limoges : « L’autonomie universitaire n’est pas ce que croient les Français »

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Une bonne université doit laisser à chaque département la liberté de choisir ses étudiants et de recruter et évaluer ses enseignants-chercheurs. L’université, non le système des grandes écoles et des instituts de recherche publics, doit être le centre de gravité de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Le débat français sur l’université est centré sur la notion d’autonomie. Qu’est-ce qu’une vraie autonomie ? D’abord le libre choix, par l’établissement, des étudiants et des professeurs. Commençons par les étudiants. Dans toutes les bonnes universités que je connais, un étudiant qui dépose sa candidature est accepté ou refusé, en fonction de normes établies non par l’État ni même d’ailleurs par l’université en tant que telle, mais au premier chef par le département universitaire, donc par les responsables de la discipline. En Amérique du Nord, ces normes diffèrent d’une université à l’autre. Par exemple, j’ai enseigné dans deux établissements au Québec. Dans l’un, les conditions d’entrée sont beaucoup plus sélectives. C’est que l’autre s’est explicitement donné une vocation plus populaire et, dans un esprit de démocratisation, admet des étudiants que d’autres établissements n’accepteraient pas. Ce qui ne veut pas dire qu’il intègre n’importe qui. Comment se fait-il que, dans une même ville, deux universités puissent mettre en œuvre deux politiques si différentes de recrutement des étudiants ? On pourrait penser que cela tient à leur différence de statut. L’université de Montréal est privée, alors que l’autre est une université d’État, qui fait partie d’un réseau d’universités publiques, l’université du Québec. Mais cela ne suffit pas à expliquer la différence car, même dans ce réseau d’État, le ministère de l’Éducation n’est pas habilité à intervenir pour dire à un établissement qui il doit admettre comme étudiants. Ce serait vu, à juste titre, comme une atteinte inacceptable à l’autonomie. De même, il serait considéré comme inacceptable que l’État intervienne pour dire aux universités comment elles doivent recruter et promouvoir leurs professeurs. Ces décisions relèvent des règles que se donne librement chaque établissement. Une bonne université est donc aussi, selon vous, une université qui délivre ses propres diplômes ? La valeur d’un diplôme tient à celle de l’université qui le délivre ou, plus exactement, à celle du département qui a encadré l’étudiant. Ainsi, il se peut que le département X de l’université du Québec à Montréal soit à une certaine époque meilleur que le département Y de l’université de Montréal, bien que dans la hiérarchie un peu fantasmatique établie entre les universités, celle de Montréal, plus sélective, soit souvent mieux cotée. Si le département X est meilleur, cela se sait, et le diplôme obtenu dans ce département est davantage valorisé, bien que l’université dans son ensemble puisse ne pas être la plus cotée. Du coup, les meilleurs étudiants vont chercher à entrer dans ce département. Pour nous, l’hétérogénéité des diplômes universitaires n’est pas un scandale et nous tenons pour un peu hypocrite l’énoncé selon lequel toutes les universités d’un pays délivreraient des titres de même qualité. Ce n’est ni vrai ni crédible. Les professeurs français le savent d’ailleurs très bien, qui conseillent à leurs enfants d’éviter telle université, de même qu’ils choisissent avec grand soin telle classe préparatoire. Passons au statut des enseignants-chercheurs. Là encore, toute liberté aux établissements ? Je pense qu’une telle liberté donne les meilleurs résultats. Même dans nos universités publiques, l’établissement est libre de recruter ses professeurs, de les évaluer, de les promouvoir et, éventuellement, avant de leur accorder la permanence, de les remercier (1). L’employeur est l’université, non l’État. Le contrat relève du droit du travail normal. Les professeurs sont syndiqués, mais leur organisation négocie avec l’établissement, pas avec une administration nationale. De ce fait, les conventions collectives ne sont pas identiques d’une université à l’autre, pas même d’une université publique à l’autre. Qu
ant au recrutement, il est effectué par l’université, mais la sélection des candidats se fait d’abord par le département. Un autre mot-clé des débats en France est celui d’évaluation. Que signifie évaluer un enseignant-chercheur ? Dans le débat français, beaucoup semblent croire que le gouvernement tente d’importer le modèle d’évaluation américain. Ce n’est pas le cas. Si le gouvernement s’inspire d’un modèle, ce serait plutôt du système d’évaluation anglais, uniforme et centralisé. Le modèle nord-américain est totalement décentralisé. Chez nous, l’évaluation des professeurs est d’abord de la responsabilité du département. Elle se produit essentiellement deux fois dans une carrière. La première fois, quatre ou six ans après le recrutement, au moment où le professeur est candidat à la permanence, que les anglophones appellent tenure. Un processus s’engage, sophistiqué. Intervient d’abord le jugement des collègues sur la qualité de ce professeur, sur les résultats de son activité de recherche depuis son engagement, mais aussi sur le caractère responsable et adéquat de son enseignement. Dans bien des universités, le jugement des étudiants est pris en compte. À la fin de chaque trimestre, il leur est demandé d’évaluer l’enseignement de chaque professeur, selon des modalités convenues. Il ne s’agit pas de prendre leur jugement au pied de la lettre, mais cela permet de confirmer celui des collègues ou de le relativiser. Le département évalue seul les enseignants-chercheurs ? Et c’est souhaitable. Une instance de l’établissement s’assure que l’évaluation a été conduite selon les règles. Elle vérifie en particulier que le jugement porté n’est ni complaisant ni exagérément sévère au regard des travaux de recherche du professeur concerné. Après quoi le dossier est porté devant le conseil d’administration de l’université. Mais ce serait un scandale si celui-ci refusait les conclusions du corps professoral. En trente ans de vie universitaire, je ne l’ai jamais vu faire. À quel moment se fait la seconde évaluation ? Cinq ou sept ans plus tard, quand l’enseignant-chercheur est appelé à devenir titulaire. Là encore, l’évaluation se fait d’abord au sein du département. Mais dans bien des universités, le département est tenu d’obtenir de trois à cinq collègues extérieurs à l’établissement, généralement choisis à l’étranger, des évaluations de la qualité des travaux publiés du candidat. De fait, l’évaluation du travail de recherche ne se fait-elle pas, elle, par des instances extérieures à l’université ? En effet. Contrairement à la situation existant dans plusieurs pays européens, les établissements nord-américains ne disposent que de très peu de crédits pour soutenir la recherche. C’est auprès d’agences nationales qu’un chercheur obtient les fonds dont il a besoin. Ces crédits lui sont attribués pour une période qui varie selon la nature du projet : deux, trois, cinq ou sept ans. Ils sont accordés par des comités de pairs dont certains exercent à l’étranger. La capacité d’un professeur à obtenir un financement de ces agences joue donc un rôle important dans le processus d’évaluation mené dans son université. D’autant que ces financements peuvent être substantiels : de 10 000 dollars à 1 million de dollars par an selon les besoins. Dans certains cas, un chercheur peut alors verser à son département une compensation pour la part de sa charge d’enseignement dont il souhaite être provisoirement délesté, ce qui permet au département d’engager un remplaçant. Quand la somme est élevée, ces crédits permettent aussi d’engager des thésards, des étudiants chercheurs, des assistants de recherche, des techniciens. Ce sont des crédits que l’on qualifierait en France de précaires ; et dans certains cas, c’est en effet un problème très réel. Mais en pratique, chez nous, le bon chercheur parvient à obtenir les fonds nécessaires à sa recherche depuis son entrée dans l’université jusqu’à sa retraite. Quel pouvoir accorder au président de l’université ? Dans les universités nord-américaines, le président n’est pas d’abord un décisionnaire ; il doit être un leader. Un bon président (ou « recteur ») est celui qui réussit à proposer à la communauté universitaire, pour la durée de son mandat, un programme de développement, de réformes, de recherche de financements, capable de convaincre ses collègues. L’autorité du président est surtout intellectuelle et morale. Le décideur final, mais jamais l’initiateur en matière académique, c’est le conseil d’administration, qui n’est d’ailleurs que rarement présidé par le « recteur ». Le pire des présidents ne peut pas devenir un dictateur. Un bon président est un président élu ? Nommé ? C’est à l’université d’en décider. Certaines se dotent d’un comité pour identifier d’abord des candidats possibles ; ce comité propose ensuite un ou deux noms au conseil d’administration. Il est rare, mais il se peut, que les professeurs ne soient guère consultés. Dans d’autres cas, un véritable processus électoral s’engage ; les candidats doivent faire campagne et convaincre. L’ensemble du corps enseignant vote, parfois même les employés et les étudiants qui forment des collèges distincts. C’est le conseil d’administration qui décide en dernier ressort, mais il est rare qu’à ce stade on s’oppose au vote ou au vœu du corps professoral. Cela s’est produit, mais cela ne s’est jamais bien terminé. Un président doit d’abord être légitime pour pouvoir exercer son autorité. Je pense pour ma part que le système électoral strict n’est pas bon, mais qu’un système où le président peut être nommé contre le vœu des professeurs est lui aussi mauvais. Un président d’université n’est pas un chef d’entreprise (2). Comment voyez-vous la place de l’université dans le système global d’enseignement supérieur et de recherche ? Je crois que, contrairement à ce qui se passe en France, l’université doit être le centre de gravité du système. Je juge anormal que de grandes écoles disposent pour la formation de chacun de leurs étudiants d’un multiple des crédits dont dispose l’université. Je ne trouve pas normal non plus que des établissements de recherche comme le CNRS ou l’Inserm ne jouent pas un rôle immensément plus important dans la formation des étudiants. Je crois que le gros de l’effectif des chercheurs doit être impliqué directement dans la formation des étudiants, y compris du premier cycle. Pouvez-vous préciser les raisons de cette conviction ? Si j’en juge par l’expérience canadienne, beaucoup de chercheurs des laboratoires publics qui ne sont pas liés à l’université tendent, au fil des ans, à perdre de leur dynamisme, à se bureaucratiser. Il leur manque quelque chose d’essentiel. Un professeur engagé à 30 ans ne peut être encore un chercheur actif, trente-cinq ans plus tard, si son laboratoire est peuplé seulement de collègues vieillissant avec lui, auxquels vient parfois s’ajouter, parcimonieusement, un jeune. Rien ne remplace l’arrivée chaque année d’une nouvelle cohorte de jeunes, avec leur enthousiasme et des idées nouvelles. Les jeunes cerveaux sont les sauveteurs des vieux chercheurs. Dans les années 1980 au Québec, alors que j’avais la responsabilité de l’enseignement supérieur, des personnalités politiques ont voulu créer l’équivalent d’un CNRS. Je m’y suis opposé de façon très ferme parce que je crois que la recherche doit se faire d’abord dans les universités. La recherche menée dans les laboratoires publics doit être limitée au strict nécessaire, pour des missions particulières relevant, par exemple, de la défense, des contrôles de sécurité ou de l’exercice des responsabilités réglementaires. Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

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