Camille Limoges : « L’autonomie universitaire n’est pas ce que croient les Français »

Camille Limoges : « L’autonomie universitaire n’est pas ce que croient les Français »

Une bonne université doit laisser à chaque département la liberté de choisir ses étudiants et de recruter et évaluer ses enseignants-chercheurs. L’université, non le système des grandes écoles et des instituts de recherche publics, doit être le centre de gravité de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Publié dans le magazine Books, mai 2009.
Le débat français sur l’université est centré sur la notion d’autonomie. Qu’est-ce qu’une vraie autonomie ? D’abord le libre choix, par l’établissement, des étudiants et des professeurs. Commençons par les étudiants. Dans toutes les bonnes universités que je connais, un étudiant qui dépose sa candidature est accepté ou refusé, en fonction de normes établies non par l’État ni même d’ailleurs par l’université en tant que telle, mais au premier chef par le département universitaire, donc par les responsables de la discipline. En Amérique du Nord, ces normes diffèrent d’une université à l’autre. Par exemple, j’ai enseigné dans deux établissements au Québec. Dans l’un, les conditions d’entrée sont beaucoup plus sélectives. C’est que l’autre s’est explicitement donné une vocation plus populaire et, dans un esprit de démocratisation, admet des étudiants que d’autres établissements n’accepteraient pas. Ce qui ne veut pas dire qu’il intègre n’importe qui. Comment se fait-il que, dans une même ville, deux universités puissent mettre en œuvre deux politiques si différentes de recrutement des étudiants ? On pourrait penser que cela tient à leur différence de statut. L’université de Montréal est privée, alors que l’autre est une université d’État, qui fait partie d’un réseau d’universités publiques, l’université du Québec. Mais cela ne suffit pas à expliquer la différence car, même dans ce réseau d’État, le ministère de l’Éducation n’est pas habilité à intervenir pour dire à un établissement qui il doit admettre comme étudiants. Ce serait vu, à juste titre, comme une atteinte inacceptable à l’autonomie. De même, il serait considéré comme inacceptable que l’État intervienne pour dire aux universités comment elles doivent recruter et promouvoir leurs professeurs. Ces décisions relèvent des règles que se donne librement chaque établissement. Une bonne université est donc aussi, selon vous, une université qui délivre ses propres diplômes ? La valeur d’un diplôme tient à celle de l’université qui le délivre ou, plus exactement, à celle du département qui a encadré l’étudiant. Ainsi, il se peut que le département X de l’université du Québec à Montréal soit à une certaine époque meilleur que le département Y de l’université de Montréal, bien que dans la hiérarchie un peu fantasmatique établie entre les universités, celle de Montréal, plus sélective, soit souvent mieux cotée. Si le département X est meilleur, cela se sait, et le diplôme obtenu dans ce département est davantage valorisé, bien que l’université dans son ensemble puisse ne pas être la plus cotée. Du coup, les meilleurs étudiants vont chercher à entrer dans ce département. Pour nous, l’hétérogénéité des diplômes universitaires n’est pas un scandale et nous tenons pour un peu hypocrite l’énoncé selon lequel toutes les universités d’un pays délivreraient des titres de même qualité. Ce n’est ni vrai ni crédible. Les professeurs français le savent d’ailleurs très bien, qui conseillent à leurs enfants d’éviter telle université, de même qu’ils choisissent avec grand soin telle classe préparatoire. Passons au statut des enseignants-chercheurs. Là encore, toute liberté aux établissements ? Je pense qu’une telle liberté donne les meilleurs résultats. Même dans nos universités publiques, l’établissement est libre de recruter ses professeurs, de les évaluer, de les promouvoir et, éventuellement, avant de leur accorder la permanence, de les remercier (1). L’employeur est l’université, non l’État. Le contrat relève du droit du travail normal. Les professeurs sont syndiqués, mais leur organisation négocie avec l’établissement, pas avec une administration nationale. De ce fait, les conventions collectives ne sont pas identiques d’une université à l’autre, pas même d’une université publique à l’autre. Quant au recrutement, il est effectué par l’université, mais la sélection des candidats se fait d’abord par le département. Un autre mot-clé des débats en France est celui d’évaluation. Que signifie évaluer un enseignant-chercheur ? Dans le débat français, beaucoup semblent croire que le gouvernement tente d’importer le modèle d’évaluation américain. Ce n’est pas le cas. Si le gouvernement s’inspire d’un modèle, ce serait plutôt du système d’évaluation anglais, uniforme et centralisé. Le modèle nord-américain est totalement décentralisé. Chez nous, l’évaluation des professeurs est d’abord de la responsabilité du département. Elle se produit essentiellement deux fois dans une carrière. La première fois, quatre ou six ans après le recrutement, au moment où le professeur est candidat à la permanence, que les anglophones…
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