Books c’est aussi deux newsletters gratuites ! Inscrivez-vous !

Carlos Fuentes, le Sartre mexicain

Le crédit du grand écrivain est entamé, dans son pays, par ses sympathies prolongées pour la gauche autoritaire. Talent littéraire et aveuglement politique font parfois bon ménage.

Mon désaccord de lecteur avec Carlos Fuentes s’est produit en 1971. Dans les années 1960, j’avais admiré ses nouvelles et ses romans. Mais, après les répressions massives de Tlatelolco en 1968 et du Jeudi du Corpus en 1971, la foi étatiste émanant de son recueil d’essais Tiempo mexicano [« Temps mexicain »] me déconcerta (1). Je ne comprenais pas le mauvais usage que Fuentes faisait de l’histoire. Je ne comprenais pas sa façon d’aborder la réalité ni ne trouvais de justification à sa posture intellectuelle.

Ma génération tentait alors de réexaminer la réalité mexicaine (2). Parce que l’histoire avait engendré la mort, la vérité historique devenait à nos yeux une question de vie ou de mort. Précisément à ce moment, Fuentes écrivit une phrase éloquente : « La littérature dit ce que l’histoire cache, oublie ou mutile. » Son œuvre commençait à nous convaincre, dans son cas, du contraire.

À la différence des autres écrivains mexicains, Fuentes ne faisait que frôler la réalité mexicaine, l’écoutant de l’extérieur. Dans ses textes, le Mexique était un matériau de fiction, presque jamais une expérience concrète. « Je suis convaincu, affirmerait-il des années plus tard, que le Paris de Balzac ou le Londres de Dickens n’ont jamais existé. […] Ils en ont inventé le langage, ils ont tout inventé. Puis, la réalité a dû se couler dans le moule de quelques imaginations. » En un sens, c’est juste. Mais en quoi la réalité mexicaine s’est-elle conformée à l’imagination de Fuentes ?

La frontière américano-mexicaine, cette cicatrice

L’écrivain a brillé de mérites propres. Nul ne peut nier son talent et sa passion pour la littérature. Dans une génération qui a presque entièrement sombré dans la mesquinerie ou l’ambition politique, la constance professionnelle de Fuentes reste exemplaire. Il est l’auteur d’œuvres majeures, dans des genres différents. Son aventure linguistique a été valeureuse et, à bien des égards, révolutionnaire. Fuentes irrite, mais l’irritation qu’il provoque est de ces épices qui entretiennent la vitalité de la littérature au Mexique.

Cependant, mon désaccord de lecteur n’a cessé de se creuser. Mon malaise n’est pas seulement d’ordre intellectuel ou littéraire, mais moral. Depuis quelque temps, j’ai la conviction qu’il se sert du Mexique comme d’un sujet, qu’il dénature à l’intention du public nord-américain ; et il bénéficie pour cela de lettres de créance usurpées. Il m’a été donné d’entendre l’opinion d’un Américain au cours d’un colloque : « Fuentes est un grand homme. Il connaît si bien son pays. » Il n’avait pas lu ses livres mais, comme beaucoup d’autres, l’omniprésence de Fuentes dans les médias l’en avait convaincu. Il ne pouvait pas savoir, comme nous le savons, nous, que Fuentes ne sait pas.

« Ce n’est pas une frontière, mais une cicatrice. » Cette phrase d’un personnage du Vieux Gringo [1985] est excessive s’il s’agit de décrire le voisinage du Mexique et des États-Unis, mais parfaitement exacte comme maxime biographique de Carlos Fuentes. Il était une fois un petit gringo d’origine mexicaine, né [en 1928] en un lieu où l’histoire et la géographie ont laissé, en effet, une cicatrice : Panamá. En marge de la Dépression et du New Deal, il connut une enfance paisible dans la «fiction territoriale » de la vie diplomatique et d’un appartement de sept pièces « superbement meublé » avec vue sur le Meridian Hill Park de Washington. Pendant les vacances, il visitait le Mexique. « C’était déprimant de confronter le développement d’un pays où tout fonctionnait, tout était neuf, tout était propre, avec l’inefficacité, le retard et la saleté de mon propre pays. » Par contraste avec le passé nord-américain, il ne voyait dans celui du Mexique qu’une série de « défaites écrasantes », à commencer par le T.T.T., le « Terrible Trauma Texan (3) ». Dès lors, Fuentes prit l’habitude de voir le Mexique en des termes réfractés par la perspective nord-américaine. Aucun Mexicain ne se réveille la nuit à cause du T.T.T., ni n’affirmerait, comme Fuentes, que « le monde nord-américain nous éblouit par son énergie ». Fuentes vivait un déracinement qui allait laisser une cicatrice d’ambiguïté.

Les pages autobiographiques de son œuvre montrent clairement que les seuls liens précoces de Fuentes avec le « pays paternel » furent un nationalisme moins travaillé par une fierté mexicaine que par le ressentiment à l’égard du monde nord-américain, et une opiniâtreté à conserver la langue espagnole. On peut voir là l’origine de ses positions politiques et littéraires. Son Mexique, « pays imaginaire et imaginé », n’était pas une nation tangible, historique. Ce n’était qu’une victime des États-Unis et une langue à conquérir.

Par-delà le langage se tenait, vaguement, la réalité. Dans les années 1950, la ville de Mexico prenait le visage des grandes capitales modernes. Fuentes, qui arrivait alors de ces métropoles, n’éprouva pas le besoin de découvrir la campagne, le Mexique profond. Mais il explora Mexico de manière infatigable et orgiaque. Tel un touriste fasciné, il vécut la ville des loisirs et des spectacles, la ville nocturne. Il fit l’impasse sur les lieux et les heures de travail pour arpenter les rues et les sites historiques. Et, stylo en main, il pénétra dans « le monde criard, dégoulinant, ignoble […] des bordels embaumant le désinfectant, des cabarets miteux aux murs argentés, des entraîneuses, des maquereaux, des prestidigitateurs, des stripteaseuses naines et des chanteurs gominés ». Parallèlement à cette transposition surréaliste, tropicale, de Broadway, le Mexico des années 1950 se définissait – le mot est de Fuentes – par son star system : Diego Rivera peignant ses fresques juché sur ses échafaudages, l’actrice María Félix et son regard de velours… « Nous dévorions ces images de notre ville, commente Fuentes. Je vivais pour écrire la ville et j’écrivais pour vivre la ville. »

Le Mexique, un pays imaginaire

Pour exister comme écrivain, à l’époque, « il fallait être » avec Octavio Paz. Leur première rencontre eut lieu pendant l’hiver 1950, à Paris. Ce jeune homme possède, écrit Paz, « une avidité de connaître et de toucher à tout ; une avidité se manifestant en décharges que leur intensité et leur fréquence permettent de qualifier d’électriques ». Il est significatif que Paz parle d’avidité, non de curiosité. Fuentes voulait s’approprier d’urgence les toutes dernières clés intellectuelles sur le Mexique ; il avait besoin d’un parfait manuel du « pays imaginaire », et il crut le trouver dans Le Labyrinthe de la solitude d’Octavio Paz. Sa lecture ne fut pas pour lui une découverte mais une révélation définitive.

En 1958, Fuentes publiait son premier roman : La Plus Limpide Région. Empruntant les procédés visuels de la trilogie USA (« Dos Passos fut ma bible littéraire »), il faisait faire un pas important à la littérature mexicaine : il y acclimatait le genre du roman urbain. Sous l’inspiration de Balzac. « Je suis très balzacien […]. Dans La Comédie humaine (ou, si l’on veut, dans La Comédie mexicaine) il y a plusieurs étages. » L’image est exacte : Fuentes conçoit la société mexicaine comme un décor vertical. Au sous-sol, les dieux aztèques, masqués, latents, s’incarnant dans des êtres sans visage qui accomplissent leurs desseins. Dans le corps visible, les classes sociales : la bourgeoisie « friquédoniste », l’aristocratie nostalgique, la classe moyenne arriviste et, à ras de terre, le peuple.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Le roman constituait un collage de scènes parodiques de la vie nocturne à Mexico. De manière emblématique, la parodie la plus réussie n’était pas celle de la bourgeoisie – que Fuentes méprisait sans la connaître –, mais celle de la « haute société » qu’il côtoyait sans en être membre : ses fêtes, son snobisme, son dandysme, son déracinement. Manquait cette connaissance concrète de la vie sociale qu’avait Balzac, pour qui une faillite, la vie d’une entreprise ou la chute de la Bourse étaient des réalités tangibles, et non des symptômes de la vie bourgeoise. Manquait le personnage central de La Comédie humaine : la pièce de vingt francs (ou, si l’on veut, celle de vingt pesos). Dans La Plus Limpide Région, le peuple ne souffre ni ne travaille : il réfléchit philosophiquement sur la pauvreté au beau milieu d’une bringue interminable et tragique.

Le premier roman de Fuentes ne rappelle pas Balzac mais Diego Rivera : textes et fresques immenses qui procèdent plus par accumulation et juxtaposition schématique que par enchaînement imaginatif. Le meilleur de Rivera est dans l’exubérance des formes et des couleurs. Le meilleur de Fuentes est dans le souffle verbal, excessif mais vivant, de sa prose. Plus que l’« œil photographique » de Dos Passos, Fuentes tend son « oreille enregistreuse » pour capter et recréer les langages de la société. L’érotisme linguistique fait la substance de ce roman et annonce les suivants : dans La Plus Limpide Région, pour la première fois, la ville s’entend. Au double masque verbal de la rhétorique et de la discrétion, Fuentes oppose un nouveau langage : celui de « la passion, de la conviction et du risque ». L’irruption de cette « énorme, joyeuse, douloureuse et délirante matière verbale » (Octavio Paz) fut un acte d’authentique liberté.

Malheureusement, le mérite ne dissipait pas le paradoxe : cette tentative d’écrire le roman social d’une réalité non vécue avait quelque chose de chimérique. L’accumulation un peu tâcheronne de lectures sur la « mexicanité », déconnectées de toute expérience autre que festive, ne suffisait pas à pallier la réfraction initiale de Fuentes. Il avait beau l’écouter avec une attention soutenue et amoureuse, il ne connaissait pas le pays qui allait devenir le sujet central de son œuvre. Son écoute, puissante mais irréfléchie, ne pouvait que donner à la page une expansion lyrique liée à la parole de l’instant, donc fragile, périssable.

La révolution cubaine pour horizon

Comme la plupart des intellectuels mexicains – y compris Octavio Paz –, Carlos Fuentes célébra la victoire de la Révolution cubaine et l’interpréta comme un acte d’affirmation hispano-américain. Dans son cas particulier, l’événement revêtait une signification supplémentaire : elle semblait résoudre, non plus dans le langage mais dans l’histoire, son conflit d’identité latent, effacer sa cicatrice. La vengeance du « Terrible Trauma Texan ». Dans un article de mars 1959, Fuentes affirma que Cuba ouvrait les portes de l’avenir en remettant en question toute la philosophie fondatrice des États-Unis : Locke, Adam Smith, le protestantisme, la libre entreprise… « Armes trop faibles pour affronter les problèmes du xxe siècle. »

« Il faut être Malraux », avait confié l’écrivain quelques années plus tôt à un ami. Cuba lui offrit l’occasion d’interpréter le rôle d’un Malraux jeune, quoique légèrement différent : le Malraux d’une révolution au pouvoir (4). Il se rendit à La Havane, écrivit des reportages enthousiastes et, avec ses plus proches amis, fonda la revue El Espectador, qui allait au cours de sa brève existence [1959-1960] prendre le pouls de Cuba et interpréter les problèmes du Mexique à la lumière de cette nouvelle expérience. La conséquence naturelle de la Révolution cubaine fut de déporter vers la droite sa vieille homologue mexicaine et de la faire apparaître comme une pseudo-révolution (5). À ce moment-là, pourtant, le bilan économique et social de la pseudo-révolution n’était pas mauvais du tout. Le problème de fond résidait dans l’immobilisme croissant de la classe dirigeante, qui verrouillait la modernisation politique et économique du pays. Très peu d’intellectuels surent analyser avec nuance la situation. Encore moins les jeunes, influencés par le marxisme mis à la mode par Sartre. La démocratie n’était pas leur horizon. Après Cuba, la Révolution était leur seule perspective. Dans El Espectador, Fuentes se demandait : « Est-il encore temps de sauver cette Révolution mexicaine qui a sombré dans une somnolence lamentable ? » Pour redresser le cap, il lui paraissait nécessaire d’abandonner l’« anarchie appauvrissante de la libre entreprise » et de lutter pour un « État fort qui assume la direction totale, la planification rationnelle et populaire du développement économique ».

La Mort d’Artemio Cruz paraît en 1962. La fin du livre précise les dates et lieux de sa rédaction : La Havane, mai 1960-Mexico, décembre 1961. C’est l’épitaphe de la Révolution mexicaine, écrit dans la vitalité et l’espoir de la Révolution cubaine. Fuentes tente d’y exhiber le prototype du révolutionnaire mexicain, d’une étoffe faite de mensonges, de corruption et de meurtres. Harcelé par les fantômes de ses victimes, le général Cruz connaît une mort vengeresse et lente. Et, tandis qu’il agonise, dehors, dans les enceintes et les discours vides du Parti révolutionnaire institutionnel [le PRI] au pouvoir, la Révolution agonise avec lui. Le roman eut un succès immédiat. Il y a là un réel déploiement de vachardise mexicaine, incarnée dans les souvenirs et les monologues intérieurs d’un vieux révolutionnaire. Avec le recul, il y a surtout la rage verbale d’un narrateur implacable qui, baignant dans l’optimisme idéologique du début des années 1960, condamne l’impureté d’un révolutionnaire qui ne mérite pas ce nom.

L’affirmation nationaliste de Cuba face aux États-Unis s’imposa de manière définitive à la conscience politique de Fuentes. Le monde nord-américain continuait de l’« éblouir par son énergie », l’empêchant de voir les phénomènes latino-américains dans toute leur variété et leur complexité intrinsèques. Quand l’URSS est apparue au grand jour dans l’orbite cubaine, Fuentes ne s’est pas réjoui, mais n’a pas pris non plus la défense du nationalisme cubain usurpé. Son idéologie allait se maintenir sans dévier dans un espace délimité par le scénario des deux révolutions : la mexicaine et la cubaine – dont l’unique péché serait, à ses yeux, l’intolérance intellectuelle.

Au début de 1962, il fut envoyé par la revue mexicaine Política et l’hebdomadaire américain The Nation à la réunion de l’Organisation des États américains [OEA] à Punta del Este, en Uruguay ; réunion où fut affirmée l’incompatibilité du régime cubain avec la démocratie et votée son exclusion de l’institution. Deux mois plus tard, Fuentes en tirait les conclusions naturelles : « La véritable démocratie représentative est la démocratie socialiste car seul le socialisme peut, dans un pays sous-développé, réaliser les transformations structurelles capables de créer les conditions réelles d’une démocratie. En décrétant l’incompatibilité du seul gouvernement latino-américain compatible avec la démocratie concrète, les États américains ont, paradoxalement, déclaré leur propre incompatibilité avec l’avenir et avec l’histoire. »

À l’époque de la Revue mexicaine de littérature [animée avec Octavio Paz, entre 1955 et 1958], le héros intellectuel de Fuentes était Camus : « Nuancer et comprendre, ne jamais dogmatiser ni confondre. » Sept ans plus tard, Camus mort, Sartre régnait. Être un intellectuel engagé n’impliquait pas un engagement au service de la vérité, sinon la vérité du pouvoir révolutionnaire.

Compromissions avec l’autoritarisme

De nombreux intellectuels mexicains et latino-américains avaient emprunté le même chemin idéologique que Fuentes, mais très peu possédaient son caractère sympathique, son brio, son aisance dans tous les genres. À côté du corpus obligé des grands prophètes de la gauche, La Plus Limpide Région et La Mort d’Artemio Cruz figuraient en bonne place dans la bibliothèque de tout jeune radical mexicain digne de ce nom. L’image que renvoyaient ces romans était aussi séduisante que leurs procédés narratifs et leur prose. La Révolution tant attendue ne se décidait pas à advenir : restait la consolation de la verbaliser. La tradition des millionnaires de gauche était ancienne au Mexique, mais la nouvelle hypocrisie était moins élitiste : nul besoin de millions. Les jeunes radicaux avaient seulement besoin d’un style de vie bourgeois et d’une idéologie antibourgeoise.

Face à son intolérable succès – combien de bourgeois avaient acheté ses livres ? –, Fuentes décida de vivre en Europe. Il ne résiderait plus de façon permanente au Mexique. Dans le structuralisme de Foucault, de Sollers, de Barthes et de la revue française Tel quel, il trouva son Cuba littéraire. La Bovary de Flaubert, le Nostromo de Joseph Conrad, le Pedro Páramo du Mexicain Juan Rulfo… : « subjectivisme psychologisant ». Les personnages devaient être « transformateurs du langage, résistances au langage qui les dépasse et les creuse ». Le roman devait être à lui-même son propre centre, une structure de langage valant pour elle-même.

En 1968, Fuentes vit la réalité représenter littéralement la fiction. Avec un sens de l’opportunité romanesque, la Révolution – le show des shows – revenait à Paris. Fuentes découvre sur les murs des paroles de Breton, de Marx, de Rimbaud, il se souvient d’Alexandre Nevski, le film d’Eisenstein, il entend Sartre comparer ouvriers et étudiants, faire l’éloge de l’« admirable » pragmatisme de Castro. De ces images, il tire Paris, la Révolution de mai.

Un an plus tard, de retour au Mexique, il affiche un poster du révolutionnaire mexicain Emiliano Zapata dans son bureau, se laisse pousser une moustache plus fournie et paraphrase le slogan relatif à Daniel Cohn-Bendit : « Nous sommes tous des zapatistes. » Il a alors de nouvelles visions. L’Amérique latine avait vécu quatre siècles de « langage séquestré, inconnu », l’intellectuel latino-américain ne devait voir que la perspective de la Révolution : « Écrire sur l’Amérique latine, être témoin de l’Amérique latine dans l’action ou dans le langage, sera de plus en plus un fait révolutionnaire. » Il voit le boom littéraire latino-américain comme une réalité métapolitique : le roman au pouvoir et le pouvoir dans le roman.

Il faut être indulgent avec les hallucinations de 1968. L’essentiel, c’est ce qui se passa ensuite. Au Mexique, la vraie révolution, celle des armes, parut à quelques jeunes gens la seule voie possible après le massacre du 2 octobre à Tlatelolco. Tandis que Fuentes chargeait ses mots de dynamite, les guérilleros de la sierra de Guerrero passaient des mots à la dynamite (6). Allait-il se joindre à eux ? Exercerait-il une opposition critique au régime autoritaire et antidémocratique ? Non, ce n’était pas nécessaire. La Révolution mexicaine ressuscitait. Jouant le rôle d’un « nouveau Cárdenas », le président Luis Echeverría allait mettre en œuvre le programme de la génération de Carlos Fuentes, et la sienne seulement (7). Cette stratégie de séduction brisa le consensus de l’élite. Certains voyaient dans les événements de 1968 un profond signe d’affirmation de la société civile face au système politique mexicain. Il fallait poursuivre en développant des espaces pour la critique indépendante. La plupart des intellectuels – dont Fuentes –, en revanche, choisissaient de subordonner leur vision et leur influence au pouvoir présidentiel. Les premiers voulaient favoriser l’alternative démocratique toujours repoussée, et laisser la société choisir librement quelle sorte de pays elle voulait. Les seconds, héritiers d’une vieille « statolâtrie », croyaient connaître, d’avance, le pays que la société voulait.

Dans les premiers mois de la présidence Echeverría (1970-1976), Fuentes publia Tiempo mexicano, un recueil de ses meilleurs essais et reportages de la décennie précédente accompagnés d’une analyse du passé immédiat et du régime – à ses yeux prometteur – de son ami le président. Selon le diagnostic de Tiempo mexicano, le Mexique était quasiment un pays occupé : « Nous sommes une nation dépendante, semi-coloniale. Notre marge de manœuvre n’est pas supérieure à celle de la Pologne. » Les éléments de base de notre faiblesse lui paraissaient limpides. (Il convient de rappeler que la dette extérieure n’était alors que de trois milliards de dollars, l’inflation de 2 %.) Le « développement pour le développement » ne servait à rien (8). La solution était d’abandonner la « béate immobilité du centre » et de se battre en faveur d’une intervention énergique de l’État dans la vie économique. Il estimait naturel que les entreprises publiques soient suffisamment nombreuses, vastes et productives pour reléguer l’initiative privée à des fonctions subalternes : tabac, épicerie. « Le socialisme mexicain, déclara Fuentes en 1973, de nouveau installé à Paris, sera le résultat d’un processus de contradiction […], d’une confrontation entre l’État et l’initiative privée, entre la nation et l’impérialisme, entre les travailleurs et les capitalistes. Marx a prévu tout cela. »

Point par point, Echeverría instrumentalisa le programme politique de la génération intellectuelle de Fuentes, résumé dans Tiempo mexicano. Dès le début, il accrut le pouvoir et la taille de l’État en incorporant à la liste de ses employés des dizaines de milliers d’universitaires. Portefeuille en main, il corrigeait les inégalités au prix de l’explosion de la dette extérieure, qui atteignait vingt-six milliards de dollars à la fin de son mandat. L’« avant-garde » bureaucratique grossit jusqu’à deux millions de personnes. À la fin de son mandat, le « nouveau Cárdenas » était devenu l’un des hommes les plus riches du Mexique, un Artemio Cruz tiers-mondiste. Et, pour la première fois en un demi-siècle, le pays que le président avait « arraché » à sa prostration connaissait les effets de l’inflation.

Sur le plan politique, le bilan se révélerait encore plus négatif. Au lendemain du Jeudi du Corpus de 1971, le président s’était engagé à faire la lumière sur l’affaire. Il n’en serait plus jamais question. L’opinion publique comprit alors qu’Echeverría, ancien ministre de l’Intérieur du régime autoritaire de Gustavo Díaz Ordaz [1964-1970], n’était pas plus étranger à la répression de 1971 qu’il ne l’avait été à celle de 1968(9). Une fois encore, Fuentes ne vit pas ce que tout le monde voyait, mais ce que personne ne voyait : « Toutes les forces de la réaction mexicaine se sont concertées pour tendre un piège à Echeverría, stigmatiser le nouveau régime, discréditer la difficile option démocratique par laquelle le nouveau chef de l’État a tenté de surmonter la profonde crise de 1968. »

Fuentes ne fut pas le seul intellectuel à croire en Echeverría et à prendre part à sa « parodie révolutionnaire », mais son soutien a atteint des extrêmes – de connivence, de rhétorique – inutiles et un tantinet grotesques. Peu après la répression du Jeudi du Corpus, il affirma ainsi que les intellectuels qui ne soutenaient pas Echeverría contre les « véritables » coupables – les invisibles forces de la droite – commettaient un « crime historique ».

En janvier 1975, Echeverría nomma Fuentes ambassadeur en France. En juillet 1976, le président organisa le renvoi de la direction d’El Excelsior, le seul quotidien indépendant du pays qui osait mener un travail d’investigation critique à l’égard de la politique du gouvernement. Tout le monde en connaissait les détails. Tout le monde, sauf Carlos Fuentes, qui prit publiquement la défense du pouvoir : «Peut-on concevoir qu’un homme de la sagacité politique d’Echeverría soit l’auteur de son propre discrédit ? » Oui, on pouvait parfaitement le concevoir. Il suffisait de marquer une pause dans l’abstraite idolâtrie de l’État, d’ouvrir les yeux sur la réalité des faits.

L’engagement auprès des sandinistes

Au début des années 1980, la crise en Amérique centrale et l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan ouvrirent le second chapitre d’un drame historique commencé en 1959 (10). Au sein de la gauche libérale mexicaine, c’était déjà un lieu commun de critiquer Cuba et d’émettre de légers doutes sur le processus politique au Nicaragua (par expérience, la gauche mexicaine avait appris à ne pas mépriser la démocratie « formelle »). Fuentes, en revanche, répétait le vieux refrain des années 1960. Son soutien aux sandinistes fut complet.

Dans son discours inaugural à l’université de Harvard (1983), Fuentes a parlé de l’«éternelle bataille contre le passé » que livre l’Amérique latine, un passé de théocratie, de centralisme, de paternalisme : la forteresse de la Contre-Réforme nous emprisonne encore avec ses dogmes et ses hiérarchies, « sa foi dans les idées et non dans les faits ». Mais Fuentes – c’est sa contradiction – s’amourache illico, précisément, de systèmes politiques fermés qui sont des ersatz de la Contre-Réforme. « Pour nous, la réalité politique s’enracine dans la pensée de saint Thomas d’Aquin et saint Augustin, même si elle prend les masques de Marx et d’Engels : ce qui perdure est la vision catholique de l’unité et de l’ordre. » Fuentes perçoit clairement la prison mentale des pays d’Amérique latine, mais, en réalité, il ne la déplore pas, ni ne s’y voit lui-même enfermé. Sa lecture du conflit en Amérique centrale se fonde sur cette conception idéologique qu’il semble parfois critiquer, mais dont l’ambition totalisante – unité et ordre – le fascine.

Le lire sérieusement relève, parfois, de l’aventure dialectique. Ainsi sa défense de la révolution sandiniste. Il lui arrive d’exprimer une certaine distance : «Secrètement, la Révolution se voit elle-même comme un fait sacré : c’est pour cela qu’elle ne tolère pas le partage du pouvoir. » Mais, en même temps, il embrasse cette foi : « À l’aube de la Révolution se révèle l’histoire totale d’une communauté. »

L’imagination de Fuentes semble pétrifiée dans les lieux communs de 1962 [exprimés à l’occasion de l’exclusion de Cuba par l’OEA, NdlR], que même le pire orateur du PRI ne répéterait plus sans rougir : « Tous, au Mexique, nous existons et travaillons grâce à la Révolution. » Éternel 1968, la révolution de Fuentes n’est pas seulement sacrée, mais universelle et inévitable. Fuentes-l’historiciste-de-fer rappelle ainsi aux Nord-Américains que « leur république aussi est née au bout d’un fusil (11) ». En revanche, s’il s’agit de la démocratie, Fuentes-le-relativiste-tolérant invoque les « contextes culturels » : chaque pays doit suivre sa propre voie. À la différence de la démocratie, la Révolution ne connaît ni frontières ni cultures. C’est la même toujours et partout : Révolution anglaise de 1648, Révolution américaine de 1776, Révolution française de 1789… Mexico, La Havane, Managua… Pour Fuentes, ces pays latino-américains, dont l’histoire n’est qu’une succession de « défaites écrasantes », ne peuvent avoir de voix propre : Mère Révolution est plus délectable.

Mais il y a quelque chose d’encore plus ancien et pétrifié dans l’imagination morale de Fuentes : sa cicatrice identitaire. Son sentiment d’amour-haine envers les États-Unis l’a privé de toute compréhension intrinsèque des phénomènes latino-américains (« Nous ne pouvons pas nous voir, mais seulement vous voir, vous »). À l’inévitable question sur la nécessité de la démocratie en Amérique centrale, Fuentes avait une réponse toujours prête : « Pourquoi les États-Unis se soucient-ils de la démocratie au Nicaragua et pas au Chili ? » Comme question, la réponse était recevable. Pas comme réponse. Elle renvoie la naissance d’un ordre démocratique au moment où les États-Unis cesseront d’être hypocrites, c’est-à-dire aux calendes grecques. Il y a chez Fuentes une dépendance de la dépendance.

Sur un point, nous sommes tous d’accord : les relations des États-Unis avec les Caraïbes, l’Amérique centrale et le Mexique sont marquées par un affront historique tenacement entretenu par l’Amérique du Nord. C’est un affront fait d’incompréhension, d’inattention, de cécité, d’exploitation, de maladresse, de dédain. Le principal péché des États-Unis fut de ne pas reconnaître et soutenir avec intelligence les régimes démocratiques. Mais tout ceci étant vrai, quelle est la responsabilité de l’intellectuel latino-américain ? Une fois de plus, Camus : « Nuancer et comprendre, ne pas dogmatiser ni confondre. » Pointer interminablement, si l’on veut, la responsabilité historique des Nord-Américains, mais aussi la contribution des révolutionnaires eux-mêmes à la mésaventure. Sur la scène opposée à Reagan, Fuentes croyait que les sandinistes étaient les authentiques « combattants de la liberté », luttant au nom de l’histoire, de la révolution et du destin contre l’ennemi unique : l’impérialisme. Un nationalisme rancunier et rhétorique, excluant d’autres valeurs, résume l’idéologie politique de Carlos Fuentes.

Traduit de l’espagnol par François Gaudry.

Notes

1| En 1968 et 1971, les répressions de manifestations étudiantes firent respectivement plus de 300 et 30 morts.

2| La géné-ration 68 naît après le massacre de Tlatelolco pour s’opposer au Parti révolutionnaire institutionnel [PRI, parti étatiste et autoritaire] qui a gouverné le pays de 1929 à 2000.

3| Allusion à la défaite mexicaine contre les États-Unis qui conduisit à la perte du Texas (1848).

4| Référence à l’engagement de Malraux auprès des républicains espagnols, sujet de L’Espoir.

5| La révolution mexicaine (1910-1917), qui renversa le dictateur Porfirio Díaz, conduisit à l’avènement du PRI.

6| Dans les années 1960 et 1970, l’État du Guerrero est le théâtre de luttes armées révolutionnaires contre le PRI, jugé corrompu et répressif.

7| En 1970, Luis Echeverría [PRI] devient président. il prône le retour aux principes de la révolution tels qu’appliqués par le président Lázaro Cárdenas en 1934 (réforme agraire, nationalisation du pétrole, etc.).

8| Le « développementisme » est une théorie selon laquelle la clé du développement économique est l’industrialisation. Elle fut très critiquée pour la dépendance qu’elle créait vis-à-vis des pays industrialisés (importation des équipements industriels et recours à la dette extérieure).

9| En 2004, Luis Echeverría fut mis en accusation pour les massacres de 1968 et 1971. Le tribunal fédéral rejeta les charges en 2007.

10| En 1979, en pleine guerre froide, le Front sandiniste de libération nationale [FSLN] instaure au Nicaragua un gouvernement révolutionnaire, que Reagan interprète comme une menace communiste.

11| L’historicisme désigne pour le philosophe Karl Popper toute philosophie qui attribue à l’histoire un sens déterminé, une « logique ».

Pour aller plus loin

Claude Fell et Jorge Volpi (dir.), Fuentes. Les cahiers de l’Herne, L’herne, 2006.

Raymond Leslie Williams, The writings of Carlos Fuentes [« Les écrits de Carlos Fuentes »], University of Texas press, 1996).

Maarten Van Delden, Carlos Fuentes, Mexico and modernity [« Carlos Fuentes, Mexique et modernité »], Vanderbilt University Press, 1999.

LE LIVRE
LE LIVRE

La Mort d’Artemio Cruz de Carlos Fuentes, le Sartre mexicain, Gallimard,

SUR LE MÊME THÈME

Littérature Au cinéma avec Alberto Moravia
Littérature Virginia Woolf, pour le plaisir d’écrire
Littérature Longue vie aux séquoias de Californie !

Dans le magazine
BOOKS n°105

DOSSIER

Testostérone : la masculinité toxique

Chemin de traverse

16 faits & idées à glaner dans ce numéro

Edito

Toxicités croisées

Bestsellers

Hiram, esclave et super-héros

Voir le sommaire

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.