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La vieillesse est certes un phénomène bien étudié, mais les phénomènes n’existent que par la perception qu’on en a, nous disent les philosophes. Barbara H. Rosenwein, qui se veut « historienne des émotions », ne donne donc pas à lire une énième description navrante des modalités physiques, psychologiques ou sociales du vieillissement, mais plutôt de la façon – tout de même moins navrante – dont celui-ci a été ressenti à travers l’histoire et la géographie : « Comment perçoit-on l’âge au cours des âges ? Et comment les vieux eux-mêmes perçoivent-ils la vieillesse ? » La réponse au premier volet de la question n’est pas vraiment encourageante. Certaines peuplades primitives se débarrassent de leurs vieilles bouches inutiles à nourrir avec plus ou moins de cérémonie, parfois en les tuant (éventuellement pour les manger) ou, chez les nomades, en les laissant sur place (abandon létal), à moins que les vieux ne décident d’eux-mêmes de cesser de peser sur la vie du groupe… Mais généralement dans l’Antiquité et aujourd’hui encore dans les sociétés agricoles, les vieux sont plutôt honorés pour le savoir dont ils sont dépositaires, les bons conseils qu’ils peuvent prodiguer, et souvent le succès de leur vie. Après une existence de labeur, la vieillesse est une période de repos où l’on est en droit d’espérer, comme le promet Tirésias dans L’Odyssée, « une mort douce à un âge confortablement avancé, avec une descendance prospère ». En Chine ancienne, Confucius avait institutionnalisé le xiào, la piété filiale, et la vieillesse était un temps béni – où l’on était, de surcroît, enfin débarrassé du souci de ses vieux parents. Sparte était un paradis des vieux, car ils y conservaient prestige mais aussi pouvoir (il fallait avoir au minimum 60 ans pour intégrer le tout puissant Conseil des Anciens). Ailleurs, c’est plus flou. À Rome, par exemple, la pietas envers les anciens était de rigueur, et au Sénat on prisait l’âge (le mot vient de senex, vieux – mais pas de senilis, vieux vraiment trop vieux !). Souvent toutefois les grands anciens étaient brutalement mis à l’écart (cf. Cicéron, Sénèque), et leurs bons conseils ignorés. Quant aux vieilles, elles étaient carrément tournées en dérision par les auteurs comiques.
Ce qui est moins étudié, et que Barbara H. Rosenwein a l’originalité de mettre en lumière à partir des textes disponibles, c’est la perception de la vieillesse. Laquelle est tantôt très négative, tantôt (modérément) positive, mais le plus souvent fluctuante dans un entre-deux turbide traversé de puissants remous. Socrate, par exemple, considérait à 70 ans que le « grand âge » – à venir ! – était une horreur à laquelle il se félicitait d’échapper grâce à sa condamnation à mort ! Et Shakespeare évoque dans Comme il vous plaira ces vieillards « sans dents, sans yeux, sans goût, sans quoi que ce soit », qui sont bien à plaindre. Mais moins que ceux qui, comme le Roi Lear ou encore le Père Goriot de Balzac, croient raisonnable de faire confiance à leurs descendant(e)s pour leur conserver pouvoir, prestige et confort. Et quand la tragédie ne s’apitoie pas sur le sort des vieux, c’est la comédie qui prend le relais pour ridiculiser les vieillards qui s’accrochent et pourrissent la vie des jeunes – un thème récurrent, de Plaute à Molière et même après (Rousseau s’en indigne d’ailleurs au point de vouloir faire interdire la comédie à Genève !). D’autres auteurs en revanche s’emploient dans leur grand âge à convaincre (ou se convaincre ?) des mérites et des satisfactions qu’on peut y trouver. Ça sonne parfois juste, comme chez Pétrarque, qui affirme savourer à la fois la tranquillité de l’âme et sa confiance dans la survie posthume de ses œuvres. Ça sonne un peu moins juste dans le De Senectute de Cicéron, plaidoyer un peu laborieux. Mais tous les auteurs de cette « littérature de consolation » s’accordent sur la même analyse : « Les vieillards ne recherchent pas le bonheur mais le contentement », résume Joseph Epstein dans le Wall Street Journal ; et la condition d’une vieillesse « contente », c’est qu’elle ait été précédée d’une vie saine, du point de vue du corps mais aussi des mœurs. Galien, le père de la médecine, met même particulièrement en garde contre l’excès de sexe, qui épuise l’organisme des jeunes et rend la désaccoutumance encore plus pénible pour les vieux. On s’accorde aussi à reconnaître que pour réussir sa vieillesse, il faut agir plus sur son mental que sur son corps. La vieillesse « étant essentiellement une construction personnelle et culturelle », dit Barbara H. Rosenwein, il faut l’affronter positivement, c’est-à-dire s’efforcer de rester un « jeune-vieux » le plus longtemps possible en se maintenant en état d’alerte intellectuelle, en restant engagé dans la société (ou au minimum dans la vie sociale), et surtout en travaillant. Dans les sociétés du Nord de l’Europe, moins patriarcales que celles du Sud, des mécanismes de support financier ou médical ont été mis en place dès la toute fin du Moyen Âge, avec les guildes et les sociétés de bienfaisance, relayées en Angleterre au début du XVIIe siècle par l’État lui-même (le « Relief Act ») pour protéger les vieillards pauvres ne pouvant vraiment plus travailler. À partir du XXe siècle, cette protection sans contrepartie s’est généralisée, suscitant « la fragile illusion que les vieux pourraient tous vivre dans la dignité et l’appréciation », ironise l’autrice. Mais la modernité fera apparaître un nouveau douloureux corollaire du vieillissement, peu évoqué précédemment : la solitude. Une nouvelle raison de ne pas rendre les armes en se résignant à devenir trop tôt un « vieux-vieux ». Ce qui implique de ne pas se concevoir comme tel.
[post_title] => Mieux vaut rester un jeune-vieux que devenir un vieux-vieux
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En une soixantaine d’années de vie active, John Updike a composé une des œuvres les plus abondantes et variées de la littérature américaine de la seconde moitié du XXe siècle : 23 romans, 18 collections de nouvelles, 9 volumineux recueils d’essais et de critiques, 3 compilations de textes sur la peinture, 12 livres de poésie. D’un homme aussi productif, dont on a souvent dit qu’il écrivait comme on respire, on ne s’étonnera pas d’apprendre qu’il fut aussi un épistolier prolifique. James Schiff, qui publie une sélection de quelques centaines de ses lettres, estime qu’il en a rédigé au total plus de 25 000, cartes postales et courts billets compris, peut-être même davantage compte tenu du nombre de celles qui gisent encore au fond des tiroirs ou ont été perdues.
La rédaction de son courrier représentait une partie non négligeable de sa routine quotidienne. Ses lettres ne lui demandaient pas un effort considérable, tant il écrivait rapidement et avec facilité. Mais il les composait avec un soin évident, en raison de ce souci de précision dans les détails qui se manifeste dans ses romans et ses essais et dans l’objectif qu’elles procurent un réel plaisir de lecture. Pourtant, il n’en gardait généralement pas copie. Avec une modestie en partie feinte, il les présente à plusieurs reprises comme ennuyeuses. Dans une lettre à une employée de son éditeur qu’il avait nommée sa co-exécutrice littéraire avec sa seconde épouse, il manifeste le désir qu’elles ne soient pas collectées. Il devait pourtant soupçonner qu’elles finiraient par l’être et seraient publiées. Mais au moment où il les rédigeait il n’avait pas leur publication à l’esprit, ce qui explique leur grande liberté de ton.
Beaucoup de ses lettres sont adressés à sa famille. Fils unique d’un couple de classe moyenne de Pennsylvanie, il était très attaché à ses parents, plus particulièrement à sa mère, qui s’efforçait de devenir écrivain : après s’être vu refuser à de multiples reprises les petites histoires qu’elle écrivait, elle réussit à en placer quelques-unes dans The New Yorker, le magazine qui allait accueillir quelque 750 poèmes, récits et critiques de son fils.
Après avoir résidé durant treize ans dans la bourgade de Shillington, ses parents déménagèrent dans une ferme située à Plowville, la commune rurale d’où était originaire la famille de sa mère. Celle-ci reçut des années durant les nouvelles qu’il lui communiquait dans des lettres souvent collectivement adressées aux « Plowvilliens » : ses parents et grands-parents maternels et leur entourage. Celles qu’il composa lorsqu’il était à Harvard décrivent en détail, avec le sens de l’observation et l’art de l’image qui allaient caractériser ses récits, sa vie d’étudiant, le monde universitaire et l’éclosion de ses talents d’écrivain. À côté des épisodes les plus significatifs, amusants ou dramatiques de son existence quotidienne, les progrès de sa carrière continuèrent à constituer une partie substantielle du contenu du courrier envoyé à sa famille.
Cette sélection de lettres comprend aussi une série de celles qu’il écrivit aux femmes de sa vie. Il y en eut beaucoup. En 1953, il épousa une jeune étudiante en arts rencontrée à Harvard, Mary Pennington. Quelques mois auparavant, il lui avait adressé une très longue lettre dans laquelle il soulevait la question de la compatibilité entre ses ambitions littéraires et matrimoniales : « L’idée d’un conflit entre ma vocation artistique et mon mariage me semble absurde. Je suis très intéressé par le sexe ; j’aime ton corps. Il n’y a aucune raison sur terre pour qu’un conflit se manifeste entre ce désir et mon besoin d’écrire des poèmes légèrement obscurs et des histoires vaguement aigres-douces. » Après deux ans à New York, le couple s’établit à Ipswich, sur la côte du Massachusetts. Ils eurent quatre enfants. Au bout de quelques années, l’un et l’autre, mais surtout lui, se trouvèrent pris dans le vertigineux carrousel d’adultères entre voisins et couples d’amis qui semble avoir été le mode de vie ordinaire dans leur milieu social.
Updike multiplia les liaisons, certaines éphémères, d’autres durables. Le livre contient un échantillon des lettres adressées à trois des femmes avec lesquelles il se lia intimement, Joanna Brown, Joyce Harrington et Joan Cudhea. À cette dernière, il écrit : « Si nous ne nous rendons pas heureux l’un l’autre, nous devrions nous séparer. Pourquoi mon cœur a-t-il tremblé face à cette perspective ? Peut-être parce que je suis malheureux loin de toi en proportion du bonheur que j’ai à être à tes côtés, qui est immense ; parce que moi qui crois formellement que la vie est dialectique et vécue dans la tension, j’ai du mal à accepter notre existence secrète, entourée de commérages indiscrets, mêlée aux joies et aux peines de nos conjoints [...] et à la vie en commun de nos enfants respectifs. » Souvent, le langage de ces missives enflammées est d’une extrême crudité. Une liaison avec une femme mariée nommée Martha Bernhard entraîna un divorce et se conclut pour Updike par un mariage avec l’intéressée et un déménagement ailleurs dans le Massachusetts, à Beverly Farms, où il vécut ses 30 dernières années. Les lettres qu’il adressa à Mary et Martha durant cette période ne se lisent pas sans malaise, tant s’y étale le mélange de culpabilité, de ressentiment et de mauvaise foi qui se manifeste presque toujours dans des situations de ce genre. Son second mariage se déroula de manière plus paisible que le premier, Martha organisant avec fermeté sa vie pour l’aider à se concentrer sur son travail d’écrivain.
Le livre fait aussi une large place à son courrier professionnel. Ses échanges avec le rédacteur en chef du New Yorker William Shawn et une de ses collaboratrices, Katharine White, sont toujours très cordiaux, mais une lettre à une autre rédactrice du magazine, Lillian Ross, le montre déterminé à défendre férocement ses prérogatives d’auteur. Updike n’avait pas d’agent et supervisait personnellement tous les aspects de la publication de ses ouvrages : droits d’auteur, format du livre, apparence de la couverture. Dans les discussions à ce sujet, il se montre toujours extraordinairement précis et exigeant.
À deux reprises, il se trouva confronté à des demandes de modifications importantes de la part de ses éditeurs : Alfred A. Knopf aux États-Unis et Victor Gollancz en Grande-Bretagne. Dans le cas de Cœur de lièvre (Rabbit, Run), il s’agissait d’éviter des poursuites pour obscénité en raison de la précision anatomique de certaines scènes de sexe. Après avoir furieusement résisté, se rendant compte qu’il n’obtiendrait pas gain de cause, il se résolut à édulcorer quelque peu son langage. Avec Couples, l’objectif était de parer à d’éventuelles actions en diffamation d’habitants d’Ipswich qui se reconnaîtraient dans le roman. Ici, il procéda de bonne grâce à une série de changements : lieu et décor de l’action, profession, nationalité et aspect physique des personnages. L’apparence était sauve, mais la transposition ne devait guère faire illusion aux yeux de ceux qui connaissaient la petite communauté dans laquelle John et Mary Updike avaient vécu.
La notoriété venant, un nombre croissant d’autres écrivains devinrent ses interlocuteurs réguliers. Philip Roth, Norman Mailer, John Cheever, Joyce Carol Oates, Kurt Vonnegut Jr, Erica Jong, Don DeLillo, Richard Ford, Margaret Atwood, Cynthia Ozick, Mary McCarthy, Muriel Spark, Alice Munro, Ian McEwan : une bonne partie des noms les plus connus de la littérature anglo-saxonne de son époque apparaissent parmi ses correspondants. Updike, qui ne pratiquait presque jamais le genre de la critique d’éreintement, s’adresse toujours à eux en termes admiratifs. Des jugements sur certains d’entre eux figurant dans des lettres à d’autres montrent cependant ce qu’il pouvait parfois y avoir d’exagération, voire d’aimable flatterie, dans les compliments qu’il prodiguait volontiers.
Ses sympathies allaient plutôt vers le Parti démocrate, mais il s’est rarement exprimé sur les questions politiques. À une occasion, il affirma être en faveur de l’intervention des troupes américaines au Vietnam « pour peu qu’elle ait pour effet d’aider le Sud-Vietnam à déterminer son avenir ». Au vu de l’évolution du conflit, il le regretta par la suite. « Il y avait quelque chose d’irrationnel dans mon ressentiment envers le mouvement anti-Vietnam, écrit-il à son confrère Warner Berthoff [...]. Je me sentais menacé par le mouvement en faveur de la paix de la même manière que par la bande Baader-Meinhof – anarchie et haine paradant sous les apparences de la rigueur morale. » Toute sa vie, il resta croyant. À propos de Christopher Hitchens et de son livre Dieu n’est pas grand, il écrit : « Partant de l’idée défendable que Dieu n’existe pas, il semble avoir glissé à l’affirmation inexacte que la religion a fait plus de mal que de bien au cours des âges. »
À la fin de sa vie, plaisantant à moitié, il confie mélancoliquement à Ian McEwan : « Je suis tombé au rang de vieux ringard dont les histoires de sexe dans la banlieue américaine sont des pièces d’époque désespérément ennuyeuses. » Ses dernières lettres sont les plus émouvantes. Atteint d’un cancer du poumon découvert tardivement en phase terminale, il sait qu’il n’en a plus pour longtemps. Sans auto-apitoiement, il fait ses adieux à sa famille et ses amis. Deux jours avant sa mort, il écrit à l’un d’entre eux : « Dieu merci, l’opiniâtre mois de janvier commence à briller et le soleil à montrer un peu de force. »
Fréquemment drôles, parfois émouvantes, quelquefois embarrassantes, ses lettres se lisent souvent avec plaisir et toujours avec intérêt. Écrites pour informer, amuser, séduire ou régler des questions pratiques, elles éclairent ses activités quotidiennes, son travail d’écrivain et les péripéties d’une vie sentimentale chaotique. Si brillante qu’elle soit, sa correspondance ne reflète cependant qu’imparfaitement l’étendue de son talent et les qualités qui font les mérites de son œuvre. L’observateur fin et sagace de la classe moyenne américaine des années 1950 et 1960, le peintre réaliste des mœurs et de la psychologie de ceux qui la composent, c’est dans ses romans et ses nouvelles qu’on le trouvera. On cherchera aussi en vain dans les 800 pages de ce recueil plus que quelques traces de l’immense culture, de la vaste curiosité et des capacités d’exposition et d’analyse qui firent de lui le plus brillant et fécond critique de langue anglaise de son époque. À ceux qui ne sont pas encore familiers de son œuvre, on recommandera donc de commencer plutôt par un de ses meilleurs romans (un volume de la série des Rabbit), un recueil de nouvelles ou n’importe quelle collection de ses essais et recensions – ouvrages dont la richesse et la diversité l’ont fait qualifier par une célèbre critique du New York Times d’« authentique homme de lettres complet ».
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Jessica Sänger, juriste allemande chargée des affaires européennes et internationales au sein du Börsenverein, a été élue à la présidence du comité Liberté de publier de l’Union internationale des éditeurs. Elle succède à Kristenn Einarsson. Cette instance agit pour la défense de la liberté d’expression et de publication dans le monde et attribue notamment le prix Voltaire ainsi que le Freedom of Expression Defenders Award.
Le Japon intensifie sa stratégie en direction de l’Inde pour élargir le lectorat du manga. Une tournée d’auteurs et d’autrices, dont Yoshitoki Ōima, vise à renforcer la visibilité des œuvres japonaises dans ce pays. Considéré comme un marché en forte croissance, l’Inde devient un partenaire clé pour l’exportation culturelle du manga, soutenue par un intérêt croissant du public pour ce format narratif.
À Minneapolis, Renee Nicole Good, poétesse de 37 ans et mère de trois enfants, a été tuée par des agents de la police de l’immigration américaine lors d’une interpellation. Touchée mortellement à la tête alors qu’elle tentait de s’éloigner, sa mort a provoqué de vives réactions. Les autorités évoquent une légitime défense, tandis que des manifestations dénoncent un usage excessif de la force policière.
Au Mexique, le programme « 25 for the Twenty-Five », destiné à distribuer massivement des livres à la jeunesse, fait polémique. Plusieurs autrices dénoncent leur exclusion de la sélection opérée par le Fondo de Cultura Económica et ses partenaires. Les critiques portent sur les critères retenus et interrogent la place accordée aux voix féminines dans ce projet culturel d’envergure, censé refléter la diversité de la création littéraire.
Le conseil d’administration de l’Adelaide Festival a décidé d’annuler la Writers’ Week 2026, prévue du 28 février au 5 mars, après une crise déclenchée par l’exclusion de l’autrice et universitaire palestino-australienne Randa Abdel-Fattah. Cette déprogrammation, justifiée par des « préoccupations de sensibilité culturelle » après l’attentat de Bondi, a entraîné le retrait de plus de 180 écrivains du programme et la démission de la quasi-totalité du conseil. Un nouveau conseil a été nommé pour piloter l’avenir de l’événement littéraire.
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Face à la mort et à défaut de croyance en la vie éternelle, les philosophes matérialistes des Lumières semblent avoir tablé sur l’espoir que leurs pensées et leurs œuvres leur survivent dans cette incertaine empyrée, la postérité. Qu’en est-il, en réalité ? Joanna Stalnaker, enseignante de littérature française à l’université de Colombia à New York, passe ici minutieusement en revue les ultimes moments et les ultimes œuvres des principales figures, de David Hume à Madame Roland, en passant par Voltaire, Rousseau, Diderot, Madame du Deffand et quelques autres. Il en ressort qu’à l’article de la mort ou un peu avant, la plupart des esprits forts ont effectivement su résister aux pressions de l’Église soucieuse d’obtenir de leur part une rétractation in extremis. Voltaire, qui en 1772 se croyait mourant, fanfaronnait dans son Épître à Horace qu’il ne tenait vraiment pas à ce qu’on vienne « ennuyer un malade au nom de l’Éternel ». En fait, après s’être survécu six ans, il reconnaîtrait in fine « mourir dans la religion catholique » afin de pouvoir bénéficier d’une sépulture. Pour échapper aux tentatives du clergé, après un premier AVC, Diderot était allé se cacher à Sèvres. Mais celui qui écrivait à son ami le sculpteur Falconet que « la postérité pour le philosophe est l’au-delà de l’homme religieux » irait malgré tout reposer dans la crypte accueillante de l’église Saint-Roch.
En revanche, nos philosophes savaient bien que le pari sur la gloire posthume était encore plus hardi que le pari pascalien. « Non seulement ils n’avaient pas confiance dans la postérité de leurs écrits mais ils avaient même, comme Rousseau, une perception négative de l’Histoire et du progrès », écrit Joanna Stalnaker. S’ils se résignaient philosophiquement à la mort physique, dont ils cherchaient à persuader leurs contemporains qu’il ne s’agissait que d’une simple suppression de la perception assortie d’une remise en circulation des atomes composant le corps défunt – une circonstance bénigne sinon salutaire (cf. « la mort bienheureuse » que célébrait déjà Montaigne) –, ils paraissaient réticents, quoi qu’ils en disent, « à abandonner leurs liens avec le futur et se résoudre à la perspective du néant », résume Ruth Scurr dans le Wall Street Journal.
Beaucoup d’entre eux se sont en effet efforcés par leurs dernières œuvres de contourner la fatalité de l’oubli. Presque à l’agonie, David Hume avait ainsi usé ses dernières forces à rédiger Ma propre vie – écrite à la troisième personne et déjà au passé – pour figer sa bonne image (et pour plus de sécurité, il avait demandé à son grand ami Adam Smith d’écrire un flatteur chapitre additionnel, vraiment posthume celui-là.). Rousseau, éternel parano, avait cherché deux ans avant sa mort à clouer le bec de ses détracteurs présents et futurs via ses dialogues de Rousseau juge de Jean-Jacques, ouvrage qu’il confia même à la providence en en déposant un exemplaire sur l’autel de Notre-Dame (les grilles étant fermées, il dut se résoudre à distribuer lui-même son livre). Quant à Diderot, qui disait ne pas se faire trop d’illusions sur son après littéraire, il espérait malgré tout que ses atomes corporels puissent se mêler à ceux de sa maîtresse Sophie Volland dans une sorte d’ultime étreinte. En naturaliste, Buffon considérait pour sa part la fin de vie comme une sorte de « fossilisation », dont il observait le mécanisme physiologique sur sa propre personne, tout en espérant sans doute que son œuvre immense se fossilise à son tour, c’est-à-dire se conserve sur la longue durée.
Quant à la grande épistolière, la marquise du Deffand, elle rejetait à la fois les consolations de la religion (« une ressource factice pour ceux qui ne peuvent supporter la vérité ») et celles de la gloire posthume (« il y a bien de la vanité à vouloir vivre quand on ne sera plus »). Mieux même, elle refusait qu’on la considère « comme un auteur » et n’avait de son vivant rien laissé publier de son immense correspondance (elle se doutait bien qu’il n’en irait pas de même après sa mort mais s’en fichait : « ça ne me regardera plus »). Le plus radical, le plus cohérent, le plus courageux des philosophes des Lumières était donc une philosophe.
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Plus de 95 % du trafic Internet transite par près d’un million et demi de kilomètres de fibres optiques qui serpentent sur le fond des mers. Il suffit que l’un d’eux soit endommagé, comme cela s’est produit pour l’État polynésien de Tonga en janvier 2022 à la suite d’une éruption volcanique, pour isoler ce pays du reste du monde jusqu’à ce qu’il soit réparé. Les hôpitaux, les distributeurs automatiques et les cours en ligne, entre autres services, ont cessé de fonctionner. Cela a duré cinq semaines dans l’île principale de cet archipel, un an et demi pour les autres îles.
La plupart de ces câbles, de la taille d’un tuyau d’arrosage, sont déposés et gérés par les géants de la tech. Meta est en train d’installer un câble de 40 000 kilomètres autour de l’Afrique, créant une nouvelle forme de dépendance pour les États riverains. Bien d’autres incidents sont susceptibles d’endommager des câbles, depuis les requins jusqu’à l’action malveillante d’États voyous, en passant par les ancres mal posées et les bateaux de pêche ultramodernes qui râclent le fond des océans. Les câbles reliant Taïwan ont été sectionnés à maintes reprises par des navires de la Chine continentale et les États déploient des moyens de surveillance de plus en plus sophistiqués pour protéger ceux dont ils dépendent. La Chine a déployé son propre réseau de câbles pour s’assurer la maîtrise des connexions maritimes dans son pré carré et les États-Unis interdisent l’accès de câbles chinois à leur territoire.
En 125 pages, le journaliste Samanth Subramanian réalise une remarquable enquête sur cette face cachée du Web, écrit le journaliste indien Ananya dans Science. Il souligne la vulnérabilité d’un système qui pour une large part fait dépendre ce poumon technologique de l’intérêt des actionnaires des géants de la tech. Au positif, souligne un autre article de Science, ce réseau est en passe de devenir un excellent outil de détection de séismes.
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Rodrigo Blanco Calderón fait partie des quelque 8 millions de Vénézuéliens qui ont quitté leur pays en raison de l’impéritie du gouvernement chaviste de Nicolás Maduro, arrivé au pouvoir en 2013, enlevé et séquestré le 3 janvier dernier par l’armée nord-américaine. Après avoir émigré en 2015, il vit depuis sept ans à Málaga, en Espagne, où ses livres sont publiés. Né en 1981, il a fait un doctorat de littérature et linguistique à Paris et deux de ses romans sont traduits en français : The Night et De l’amour des chiens.
Venecos est un recueil de treize nouvelles, autant de récits de la diaspora vénézuélienne, fondées sur des histoires qu’il dit avoir surtout recueillies auprès de femmes. « Le chavisme est une punition que nous nous sommes infligée », confie-t-il au quotidien El País. La plupart des exilés vivent leur situation comme une « amputation ». Pour autant, il se défend de tomber dans la nostalgie, « un poison qui fausse l’expérience », affirme-t-il. Il s’agit moins ici de politique que de littérature. Les divers récits qu’il a assemblés partent de « situations, personnages et anecdotes très concrets », dit-il.
Dans l’une des nouvelles, intitulée « La vieillesse », il se moque gentiment d’un ancien guérillero qui a fait de la prison sous le dictateur Jiménez, dans les années 1950. Il lui rend visite. Que sont devenus les idéaux révolutionnaires ? De nos jours, écrit-il en désignant le sac que porte son interlocuteur, « la subversion consiste à porter une certaine marque de chaussures, de sacs ou de téléphones portables et à tenter sa chance ».
Le mot « Venecos » a longtemps été employé par les voisins des Vénézuéliens pour les désigner, avec une nuance péjorative.
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Passé maître de la vulgarisation scientifique, le physicien britannique Paul Davies (L’Esprit de Dieu, Comment construire une machine à explorer le temps ?) expose ici avec clarté l’histoire et les perspectives de la physique quantique. Aux yeux du physicien théoricien Jim Al-Khalili, qui en rend compte dans le Times Literary Supplement, la partie la plus nouvelle de ce livre est l’exposé de l’incroyable panoplie des innovations réalisées dans le sillage de la mise en forme des équations fondamentales de cette théorie, voici un siècle, en 1925, par Erwin Schrödinger et Werner Heisenberg. Car la discipline a véritablement « transformé le monde ». Nous devons à une première génération, appelée ici Quantum 1.0, les outils qui sont à la base de nos microprocesseurs et smartphones, des scanners et de la résonance magnétique nucléaire, de la fibre optique et de bien d’autres dispositifs qui ont changé notre vie quotidienne aussi bien que la recherche scientifique. Nous voilà désormais entrés dans Quantum 2.0, explique Davies, une ère technologique qui exploite des caractères de la physique quantique restés inexploités : les principes dits de superposition et d’intrication. Une version avancée de l’horloge atomique instruit le GPS. Les capteurs quantiques détectent les infimes variations de la gravité terrestre et fondent la magnétoencéphalographie, qui permet de détecter le champ magnétique créé par l’excitation d’un seul neurone dans le cerveau. L’horloge à réseau optique a une telle précision que si elle avait commencé à l’époque du Big Bang elle n’aurait pas perdu une seconde. Et bien sûr la plus grande percée attendue est celle de l’ordinateur quantique. On ne sait pas encore très bien comment il sera fabriqué, mais il arrivera dans les prochaines années, c’est sûr, écrit Al-Khalili, et les perspectives qu’il ouvre sont gigantesques.
Le grand paradoxe, « c’est qu’il n’y a toujours pas de consensus sur ce que la mécanique quantique signifie vraiment, sur ce qu’elle nous dit de la réalité physique », observe-t-il pour finir.
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Aujourd’hui décrit comme à bout de souffle, obsolète et paralysé par le conservatisme, le modèle économique qui a fait la prospérité de l’Allemagne durant la seconde moitié du XXe siècle n’est pas tombé du ciel. Son épanouissement, dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, n’était que la dernière étape en date d’une longue histoire industrielle. À côté d’un tissu d’entreprises de taille intermédiaire, le « mittelstand », exploitant des marchés de niche pour des produits de moyenne technologie, ce modèle reposait sur quelques groupes géants dans les domaines de la sidérurgie, de la chimie, de l’automobile et de l’ingénierie électrique : Krupp, Thyssen, BASF, Bayer, Hoechst, Daimler-Benz, Volkswagen, Siemens. Longtemps, ces sociétés furent aux mains de familles formant des dynasties. Les liens nombreux et étroits qui existaient entre elles ainsi qu’avec les banques, les compagnies d’assurance et les institutions publiques formaient le puissant réseau connu sous le nom de « Deutschland AG » (Allemagne SA), cœur du système d’économie coordonnée (ni libérale à l’anglo-saxonne, ni planifiée) baptisé « capitalisme rhénan ».
Dans Dreihundert Männer, le journaliste Konstantin Richter raconte l’histoire de ce réseau de pouvoir, de contrôle et d’influence, de son essor après la guerre franco-prussienne de 1870 à son déclin progressif au cours des dernières décennies. Organisé en fragments longs de quelques paragraphes, chacun consacré à une question particulière, à un épisode révélateur ou à une anecdote, le livre est en même temps une biographie collective. Il tire son titre d’une formule employée par l’industriel, politicien et écrivain d’origine juive Walther Rathenau, quelques années avant de devenir président de l’entreprise d’électricité AEG fondée par son père, puis ministre des Affaires étrangères, assassiné au bout de cinq mois par un extrémiste nationaliste : « 300 hommes qui se connaissent tous, écrivait-il en 1909, déterminent le cours de l’économie […]. »
La première partie de l’histoire racontée par Richter va de la création de l’Empire allemand en 1871 à sa disparition à l’issue de la Première Guerre mondiale. Elle coïncide avec la fin de la période d’expansion industrielle amorcée au milieu du XIXe siècle appelée « gründerzeit » (période fondatrice). Dans le paysage dynamique façonné par le développement des chemins de fer, des mines et des industries métallurgiques et chimiques, les premiers grandes groupes familiaux se fortifient. À Essen, dans la Ruhr, Alfried Krupp donne à l’entreprise sidérurgique qu’il a héritée de son père une dimension nouvelle. En quelques années, elle devient la plus puissante du pays. À côté de l’acier, sa production comprend notamment des produits finis pour les chemins de fer (rails, essieux, locomotives) ainsi que des systèmes d’armement (canons, navires cuirassés).
Les frères Siemens – Carl, Werner (tous deux ingénieurs) et Wilhelm – sont aux commandes d’un conglomérat de sociétés dans le domaine des télécommunications et de l’électricité qui possède des antennes à Londres et Saint-Pétersbourg. Le groupe établit des lignes télégraphiques continentales et intercontinentales, tire le premier câble de télécommunication transatlantique, exploite de nouveaux types de dynamo et d’alternateur, construit des trams électriques un peu partout dans le monde. Le neveu au second degré des trois frères, Georg Siemens, devient le premier directeur de la Deutsche Bank, appelée à jouer un rôle clé dans le financement des activités de tous les grands groupes industriels. L’ingénieur Robert Bosch crée l’entreprise de génie électrique qui porte son nom. En 1873, l’élan est brisé par le krach bancaire qui frappe l’économie mondiale. Sur les 1 900 entreprises fondées après 1870, 200 seulement survivent. La crise dure six ans, mais les grands groupes tiennent le coup, parfois avec l’aide de l’État.
Les entreprises allemandes contribuèrent substantiellement à l’effort de guerre du pays de 1914 à 1918. Les canons et les munitions de Krupp jouèrent un rôle décisif sur les champs de bataille, comme ses sous-marins et ses navires de guerre dans les affrontements maritimes. En 1909, alors qu’il était professeur à l’université de Karlsruhe, le chimiste Fritz Haber avait réussi à synthétiser de l’ammoniaque à partir de l’azote atmosphérique en utilisant du fer comme catalyseur. Adapté à l’échelle industrielle par son collègue de la société BASF Carl Bosch (neveu de Robert Bosch), le procédé, dont l’invention valut aux deux hommes le prix Nobel de chimie, est utilisé pour la production d’engrais artificiels et d’explosifs. Durant la Première Guerre mondiale, Haber, fervent nationaliste, fut un pionnier et un promoteur de l’utilisation des gaz de combat, notamment le gaz de chlore. Ses travaux servirent plus tard à la mise au point du gaz Zyklon utilisé pour l’extermination des juifs, sans qu’il fût personnellement impliqué : juif lui-même, il avait fui le régime nazi et était mort en Suisse, en 1934.
Les années qui suivirent immédiatement la défaite allemande de 1918 furent dures pour l’industrie et l’économie du pays, à qui le traité de Versailles de 1919 imposait de lourds dommages de guerre qui furent à l’origine de l’hyperinflation du début des années 1920. Grâce au plan Dawes américain, qui réorganisait les paiements et introduisait une formule de prêts, l’économie put repartir. Avec la prospérité retrouvée, on assista à une nouvelle concentration des forces industrielles. En 1925, à l’initiative de Carl Bosch, le géant de la chimie IG Farben naquit du regroupement de six compagnies dont BASF, Bayer, Hoechst et Agfa. Un an plus tard, les deux entreprises automobiles respectivement fondées par les ingénieurs Gottlieb Daimler et Carl Benz fusionnèrent sous le nom de Daimler-Benz AG, bientôt renommée Mercedes-Benz. La grande dépression des années 1930 ébranla fortement l’économie allemande sans affecter durablement les grandes entreprises. Elle engendra cependant un chômage spectaculaire qui contribua à l’ascension d’Adolf Hitler.
Ce ne sont pas les « 300 hommes » qui portèrent le dictateur au pouvoir. Mais ils l’aidèrent à y accéder. Au mois de février 1933, à l’issue d’une rencontre avec le Führer organisée par Hermann Goering, 25 patrons de grandes entreprises acceptèrent de soutenir financièrement le parti nazi en vue des élections du mois de mars. Ils n’étaient pas d’ardents nazis, à l’exception de Fritz Thyssen, héritier d’une vieille dynastie d’industriels métallurgistes. Ayant rompu avec le parti en 1938 parce qu’il était opposé à l’entrée en guerre, celui-ci perdit son entreprise et fut même envoyé en camp de concentration avant d’être condamné en 1948 à une amende assez légère par le tribunal allié de dénazification. La plupart de ces hommes n’étaient pas non plus personnellement proches de Hitler, qui préférait la compagnie de l’ingénieur Ferdinand Porsche, dont il partageait la passion de la course automobile et à qui il passa commande, sur la base d’un prototype, de la célèbre « voiture du peuple », la Volkswagen, et de sa version militaire. Mais la culture autoritaire du régime plaisait à ces dirigeants puissants, tout comme la perspective de voir la gauche écrasée et le pouvoir des syndicats réduit. Le programme de réarmement arrangeait par ailleurs leurs affaires.
Les grands groupes industriels profitèrent généreusement du système de travail forcé mis en place pour soutenir l’effort de guerre. Il impliqua des centaines de milliers de ressortissants d’Europe orientale déportés et de prisonniers des camps de concentration, autour desquels des usines avaient été construites. Travaillant et vivant dans des conditions inhumaines, beaucoup moururent, tout comme les enfants des femmes qui travaillaient dans ces usines ou qui y étaient arrivées enceintes. « Il est impossible de démontrer que les 300 hommes ont approuvé l’Holocauste, observe Richter. [Mais] ils ont témoigné d’une choquante insensibilité et se sont montrés prêts à tirer le maximum de profit de la barbarie. Ce n’est pas le sadisme qui les a rendus complices et auteurs des atrocités, mais une volonté totalement amorale et purement utilitaire de maintenir leurs activités dans une situation de plus en plus catastrophique et d’en obtenir le meilleur avantage possible. »
À l’issue de la guerre, beaucoup de responsables industriels furent arrêtés par les autorités d’occupation alliées. Mais la plupart d’entre eux furent relâchés. Un certain nombre passèrent en jugement au tribunal de Nuremberg. Magnat du charbon et de l’acier, Friedrich Flick avait fortement soutenu le régime nazi et profité des dispositions d’aryanisation des entreprises. Il fut condamné à sept ans de réclusion, mais libéré en 1950 pour bonne conduite. Condamnés à respectivement six ans et douze ans de réclusion, Carl Krauch, président d’IG Farben, et Alfried Krupp furent amnistiés en 1951 par le haut-commissaire pour l’Allemagne, l’Américain John McCloy. Gracié au motif qu’il n’avait exercé que peu d’influence sur la gestion de la société dirigée par son père, mentalement trop diminué par l’âge pour être jugé à Nuremberg et décédé un an auparavant, Krupp put récupérer son entreprise sous certaines conditions. Il s’adjoignit les services de Berthold Beitz, un ancien cadre dirigeant de la société pétrolière Shell qui, durant la guerre, à l’instar d’Oskar Schindler, avait sauvé la vie de plusieurs centaines de juifs menacés de déportation. Beitz aida à développer les exportations de la société Krupp vers les pays émergents et à relancer la sidérurgie de la Ruhr.
Les industriels condamnés à Nuremberg se retrouvèrent rapidement libres et reprirent leurs activités. IG Farben fut divisé entre plusieurs sociétés, celles mêmes qui lui avaient donné naissance, le nom du consortium restant associé à un organisme chargé de régler les contentieux en suspens. Mais la politique de démantèlement général des entreprises initialement envisagée par les Alliés fut interrompue. Grâce, notamment, à un accord très avantageux au sujet des dommages de guerre astucieusement élaboré par le ministre des Affaires étrangères Hermann Josef Abs, les capitaux revinrent et les marchés extérieurs s’ouvrirent à l’industrie nationale. Le « miracle économique allemand », cette période de croissance rapide qui caractérise les premières décennies de l’après-guerre, s’explique largement, en dehors du rôle central qu’y joua la Deutsche Bank, elle aussi divisée mais reconstituée au bout de neuf ans, par la persistance des infrastructures (même endommagées) et la présence aux commandes des hommes qui dirigeaient l’économie du pays durant la première partie du XXe siècle. Avec le temps, ces responsables multiplièrent les efforts pour se faire pardonner les actions de leurs sociétés durant le conflit. Beaucoup d’entre eux établirent des fondations philanthropiques. Non sans avoir longtemps résisté aux demandes, plusieurs entreprises, dont les successeurs d’IG Farben, contribuèrent à des fonds de compensation aux victimes du travail forcé.
Konstantin Richter identifie les premiers signes de l’essoufflement du miracle allemand et de l’effritement du réseau de l’Allemagne SA dès la fin des années 1960. Peu à peu, une nouvelle génération prend le relais des patrons historiques, moins attachée à la continuité et à la stabilité des entreprises, moins méfiante à l’égard du capitalisme financier et des marchés, plus encline à des opérations à risque. La Deutsche Bank multiplie les investissements internationaux et les acquisitions de banques étrangères. À la fin des années 1990, Daimler-Benz acquiert Chrysler, qu’elle revend quelques années plus tard. En 2002, le conglomérat très diversifié Mannesmann, qui s’est développé à partir d’une entreprise de fabrication de tubes créée en 1890, est vendu au détail : la division télécommunications est acquise par l’entreprise britannique Vodafone et les autres divisions cédées à différentes sociétés.
Aux yeux de Richter, cette opération scelle et symbolise le triomphe du capitalisme d’actionnaires sur le capitalisme industriel familial longtemps associé au modèle allemand, dont il semble éprouver une certaine nostalgie. Ce modèle, reconnaît-il cependant, n’est plus vraiment adapté aux réalités du monde contemporain. En raison de choix qui ont été faits au cours des dernières décennies, comme la concentration des efforts sur les secteurs traditionnels, à commencer par celui de l’automobile, l’industrie et l’économie allemandes traversent aujourd’hui une crise profonde. Elles en ont surmonté d’autres par le passé. Sera-ce à nouveau le cas pour celle-ci ? « L’avenir est ouvert » conclut-il avec une grande prudence.
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Le Sénat français a déposé une proposition de loi visant à inverser la charge de la preuve en matière de droits d’auteur pour les intelligences artificielles : les géants de l’IA seraient présumés avoir utilisé des œuvres protégées et devraient prouver leur innocence. Ce mécanisme, qualifié de « coupable jusqu’à preuve du contraire », est présenté comme un moyen de lutter contre le pillage des contenus culturels, mais il suscite d’importantes réserves juridiques et des inquiétudes quant à l’innovation.
Aux États-Unis, l’organisation America First Legal a déposé une plainte auprès de l’Equal Employment Opportunity Commission contre Penguin Random House. Elle accuse le groupe d’adopter, à travers sa politique de diversité, inclusion et égalité des chances, des pratiques discriminatoires fondées sur l’origine, la couleur de peau ou le genre pour le recrutement et la gestion du personnel, et demande l’ouverture d’une enquête fédérale. Penguin Random House affirme respecter la loi.
La NASA a fermé, le 2 janvier au Goddard Space Flight Center dans le Maryland, sa plus grande bibliothèque de recherche, suscitant l’inquiétude des scientifiques. Hébergeant près de 100 000 volumes essentiels à la recherche, une part importante de ces documents n’est ni numérisée ni disponible ailleurs. L’agence prévoit d’examiner ces collections avant stockage ou élimination, une perspective critiquée pour son impact sur la mémoire scientifique.
Un tribunal de Moscou a ordonné, le 5 septembre 2025, d’inscrire au registre des sites interdits en Russie des URLs donnant accès au livre У фашистов мало краски (« Les fascistes manquent de peinture »), documentaire sur la dissidence anti-guerre. Cette décision marque une extension de la censure numérique : ce sont désormais les liens web, et non seulement les exemplaires physiques ou numériques, qui sont bloqués, limitant l’accès à des voix critiques.
En Malaisie, un renversement des pratiques de lecture chez les jeunes attire l’attention : malgré une baisse marquée des scores en compréhension de l’écrit, l’usage des plateformes numériques – ebooks, formats interactifs, recommandations algorithmiques – suscite un engagement plus soutenu des enfants et adolescents que la lecture papier seule. Cette dynamique, liée à la portabilité des appareils et à l’intégration sociale de la lecture digitale, invite à repenser l’accès aux textes et pourrait inspirer d’autres contextes éducatifs.
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Si vous lisez le texte qui suit, vous serez tenté(e) d’y voir l’exposé caricatural d’un excité de LFI : « Nos banques sont remplies d’argent sale, notre politique étrangère dépend de transactions avec des kleptocrates, nos chaînes d’approvisionnement sont bourrées de contrefaçons, nos villes scintillantes sont bâties sur du sable volé et des spéculations frauduleuses, nos biens de consommation et les matières premières sont produits par du travail forcé ». Eh bien, vous vous tromperiez, écrit Tim Judah dans le Financial Times. C’est la pure réalité, décrite avec talent par le journaliste Mark Galeotti, auteur notamment des Guerres de Poutine (Gremese, 2023).
Tim Judah en profite pour évoquer son expérience personnelle. La dernière fois qu’il a écrit quelque chose de « vaguement gênant » pour un chef de guerre albanais, un cabinet d’avocats londonien, bien introduit à Westminster, l’a inondé de lettres le priant de la boucler. Certes, la réalité en question n’est pas neuve, rappelle Galeotti, qui nourrit son livre d’exemples distrayants, comme les sommes monstrueuses payées par les jeunes États-Unis pour se débarrasser des pirates barbaresques. Mais la façon dont le crime organisé, souvent soutenu par un État, phagocyte les cellules du corps social a pris une nouvelle dimension. La cybercriminalité a peut-être coûté au monde 10 000 milliards de dollars cette année. Le trafic de drogue alimente plusieurs dizaines de millions de toxicomanes. Et quand vous remplacez votre frigidaire, ajoute Judah, vous ignorez si l’ancien ne sera pas tout simplement jeté à la mer. De tout cela « nous sommes hélas bien plus complices que nous nous plaisons à l’admettre », conclut-il.
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