La famille Mann, interdite de bonheur
par Volker Weidermann

La famille Mann, interdite de bonheur

Ils étaient vaniteux, narcissiques, célèbres, incestueux, complètement dysfonctionnels. Thomas Mann, son épouse Katia, leurs six enfants et leurs petits-enfants ont toujours présenté au monde l’image d’un clan de lettrés harmonieux, incarnation d’une Allemagne idéale. La plongée dans leur intimité révèle une tout autre réalité. Dans cet univers familial carcéral, le culte du non-dit associé au goût de l’exhibitionnisme était destructeur.

Publié dans le magazine Books, mars 2016. Par Volker Weidermann

©Ullstein Bild/AKG

Thomas Mann, son épouse Katia et leurs enfants en 1924. De gauche à droite : Katia, Monika, Michael, Elisabeth, Thomas, Klaus et Erika. Seul manque Golo, le troisième de la fratrie.

À vrai dire, c’était une excel­lente idée qu’eut Klaus Mann, en mai 1949, peu avant la fondation de la République fédérale. Il serait tout natu­rel, écrivait-il à sa mère et à sa grande sœur Erika depuis le sud de la France, où il venait d’achever une cure de désin­toxication, « qu’on propose à Père la présidence » du nouvel État. Et la répartition des tâches au sein de la future famille présidentielle lui semblait évidente : « Je ferai en sorte que seuls les homosexuels obtiennent de bons postes ; la morphine sera en vente libre ; Erika officiera comme éminence grise, tandis que Père boira du vin du Rhin avec l’ambassadeur russe. » D’un aplomb frisant la mégalomanie mais prompts à l’autodérision, toxicomanes, fluctuants dans leurs opinions politiques, ayant des tendances homosexuelles et représentant leur patrie dans le monde entier –  tels étaient les Mann. Et aussi : la famille modèle de l’Allemagne antinazie, la bonne, la meilleure. C’est ainsi qu’ils se sont vus et c’est ainsi qu’ils ont été perçus par le monde entier, notamment quand ils ont quitté le pays après l’accession d’Hitler au pouvoir. « Where I am, there is Germany », avait dicté l’exilé Thomas Mann au New York Times le jour de son arrivée aux États-Unis, en février 1938. Il incarnait l’Allemagne, et sa famille avec lui. Le grand critique littéraire Marcel Reich-Ranicki a un jour qualifié les Mann de Windsor allemands, les souverains du royaume de l’esprit germanique, les souverains d’une Alle­magne qui n’avait été détruite ni par les nazis, ni par les bombes des Alliés. Cela ne date pas d’hier. Thomas Mann est mort il y a soixante ans, Elisabeth, la benjamine, il y a treize ans. Quant à son petit-fils chéri Frido, qu’il avait décrit avec tendresse sous le nom d’Echo comme un petit ange dans Le Docteur Faustus avant de le faire mourir de manière horrible, il a aujourd’hui 75 ans. L’histoire de cette famille sombre toujours plus profondément dans les brumes du passé. Pourtant, les Mann restent si proches de nous : à travers leurs livres, leurs lettres, leurs journaux, leurs vies entières, ils nous repré­sentent nous tous, notre Allemagne, notre époque.   Pour écrire le livre qu’il leur consacre, Tilmann Lahme ne s’est pas contenté d’éplucher des milliers de lettres et de documents qui traînaient jusqu’alors, oubliés de tous, dans un coin des archives Thomas Mann de Zurich. Il a aussi opté pour une méthode qui distingue son ouvrage de beaucoup d’autres. Car il n’a pas un, mais huit personnages principaux. Le Prix Nobel Thomas Mann n’est que l’un d’eux. Et, parce qu’il est traité ainsi, comme un membre parmi d’autres de son foyer, son histoire prend une dimension nouvelle, devient la grande saga familiale allemande de cette époque et de la nôtre. Tant de choses font de ces bons vieux Mann nos contemporains ou presque : leurs égarements, leur exhibitionnisme, leur besoin de tout mettre immédiatement « en ligne », leur mise en scène d’eux-mêmes ; ce sont des parents dépas­sés par l’éducation de leurs enfants, et la liberté qu’ils leur accordent aboutit à un désastre scolaire pour presque tous, à la capitulation parentale, au départ dans des internats et à la psychothérapie pour quatre des six rejetons. Le destin des Mann est celui d’une famille en exil – un exil, certes, on ne peut plus luxueux – dont les membres eurent des passeports hongrois, tchécoslovaques, britanniques, américains, mais plus de passeport allemand. À quoi s’ajoute la perpétuelle dépendance financière des enfants vis-à-vis des parents, leur ­refus de devenir adultes et responsables. Sans oublier l’attirance pour la mort, le narcissisme et un besoin irrépressible de tout, vraiment tout, mettre par écrit. Mais en taisant l’essentiel. Voilà, en bref, nos Mann. Très tôt, ils se sont donné l’apparence d’une sorte d’entreprise familiale. La presse mondiale les célébrait. En particulier quand ils lancèrent leur combat commun contre l’Allemagne hitlérienne et gagnèrent le surnom d’« amazing family ». Les aînés surtout, Klaus et Erika, mais aussi leur Prix Nobel de père, contribuèrent, à travers leurs déclarations publiques, leurs conférences et leurs livres, à forger cette image d’une famille de lettrés harmonieuse, géniale, politiquement unie. Qu’en était-il dans la réalité ? « Quelle enfance malheureuse n’avons-nous pas eue ! » se plaint Golo, le troisième de la fratrie, dans son journal. La plupart des six enfants se sont exprimés à un moment donné en des termes à peu près semblables. Erika, comédienne, chanteuse et ­auteure, assumera à la fin auprès de son père le rôle d’une sorte de seconde épouse. Klaus, l’aîné, ne parvint jamais à s’affranchir du style paternel dans ses écrits et souffrit toute sa vie d’être réduit au statut de « fils de ». Golo ne se fit un prénom comme historien qu’après la mort du père. Monika fut victime dès son plus jeune âge de harcèlement moral de la part de sa famille. Tous, son père le premier, la trouvaient gênante, paresseuse et idiote, et le lui faisaient ouvertement sentir. L’injustice faisait partie de la vie : c’était là l’une des convictions de l’écrivain. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que ses enfants en aient fait l’expérience dès leur plus jeune âge.   L’avant-dernière, Elisabeth, était idolâtrée par Thomas Mann et il la célébra publiquement dans un hymne effroyablement kitsch, le « Chant du petit enfant ». Mais quand elle atteignit la puberté, l’amour de son père se refroidit et elle finit par se consacrer à la défense des océans et à l’invention de machines à écrire pour les chiens. (1) Michael, enfin, mal aimé du père mais adoré de sa mère, n’écrivit plus tard quasiment aucune lettre à celle-ci sans lui demander de l’argent. C’était un ­altiste qui connut de vrais succès, jusqu’au jour où on l’accusa d’avoir agressé au couteau, avant une représentation, sa partenaire, la pianiste Yaltah Menuhin – sœur de Yehudi Menuhin –, ce qui mit fin à sa carrière. Il devint professeur de littérature allemande [à Berkeley], et sa première publication porta sur Le Docteur Faustus, dans lequel Thomas Mann tue, par des moyens littéraires, Frido, le fils de Michael. Que l’écrivain remercia pour cette « excellente analyse ».   Michael et son épouse Gret eurent tôt fait d’envoyer leurs fils Frido et Toni chez leurs grands-parents ou en internat. Ce qui ne les empêcha pas d’adopter plus tard une petite orpheline indienne. Michael Mann a expliqué un jour à Frido le principe qui avait présidé à son éducation : « La distance à laquelle nous nous sommes résolus ne devrait pas être un élément perturbateur dans ta vie. Les pères et les fils devraient s’éviter bien plus souvent que ce n’est le cas généralement. Et il me semble que nous avons plutôt bien mené notre affaire. » Si un père peut parler ainsi de soi-même, c’est déjà ça. À propos de son propre géniteur, il a écrit un jour à son frère Golo que, dans les rêves où apparaissait celui que ses enfants appelaient « le Magicien », il « lui flanquai[t] une raclée juste avant sa mort ». Il existe un motif récurrent dans la biographie de tous les enfants Mann : la souffrance éprouvée devant la froideur, la distance et le côté absent du père. C’est Monika, la méprisée, surnommée « la Mönle » dans le cercle familial, qui a le mieux décrit cette caractéristique : « Lorsqu’il a froid, il ne fait pas “brrr !” et ne tremble pas, mais tout devient ­glacé autour de lui. » Un homme a froid et ne le montre pas ; il garde le froid profondément en lui, où il ne cesse de s’intensifier au point d’atteindre les personnes qui l’entourent, bientôt transies elles aussi. Thomas Mann était le roi des glaces. C’est le drame de son existence. Il l’a reconnu lui-même dans plusieurs de ses romans, notamment dans son livre sur Goethe, Lotte à Weimar, et dans Le Docteur Faustus, sur l’art. Cette interdiction d’aimer, ce renoncement au bonheur dans la vie afin de devenir un véritable artiste. Ses coups de foudre eurent toujours pour objet des hommes. Plus de quarante ans après sa passion pour Paul Ehrenberg – c’était à l’époque des Buddenbrook, au tournant du dernier siècle, quelques années avant son mariage –, Thomas Mann écrivait dans son journal : « On ne saurait éprouver l’amour plus fortement. » Et : « Au bout du compte, je pourrai tout de même dire que j’ai trinqué pour tout cela. Le tour de force fut de donner à cette expérience un tour artistique. » Et même lorsque, à 75 ans, il tomba amoureux du serveur Franzl, il eut ­besoin de se rappeler à l’ordre, comme en témoigne son journal : « Retourner au travail pour remplacer le bonheur, il faut qu’il en soit ainsi. C’est…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire