L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

La famille Mann, interdite de bonheur

Ils étaient vaniteux, narcissiques, célèbres, incestueux, complètement dysfonctionnels. Thomas Mann, son épouse Katia, leurs six enfants et leurs petits-enfants ont toujours présenté au monde l’image d’un clan de lettrés harmonieux, incarnation d’une Allemagne idéale. La plongée dans leur intimité révèle une tout autre réalité. Dans cet univers familial carcéral, le culte du non-dit associé au goût de l’exhibitionnisme était destructeur.


©Ullstein Bild/AKG

Thomas Mann, son épouse Katia et leurs enfants en 1924. De gauche à droite : Katia, Monika, Michael, Elisabeth, Thomas, Klaus et Erika. Seul manque Golo, le troisième de la fratrie.

À vrai dire, c’était une excel­lente idée qu’eut Klaus Mann, en mai 1949, peu avant la fondation de la République fédérale. Il serait tout natu­rel, écrivait-il à sa mère et à sa grande sœur Erika depuis le sud de la France, où il venait d’achever une cure de désin­toxication, « qu’on propose à Père la présidence » du nouvel État. Et la répartition des tâches au sein de la future famille présidentielle lui semblait évidente : « Je ferai en sorte que seuls les homosexuels obtiennent de bons postes ; la morphine sera en vente libre ; Erika officiera comme éminence grise, tandis que Père boira du vin du Rhin avec l’ambassadeur russe. » D’un aplomb frisant la mégalomanie mais prompts à l’autodérision, toxicomanes, fluctuants dans leurs opinions politiques, ayant des tendances homosexuelles et représentant leur patrie dans le monde entier –  tels étaient les Mann. Et aussi : la famille modèle de l’Allemagne antinazie, la bonne, la meilleure. C’est ainsi qu’ils se sont vus et c’est ainsi qu’ils ont été perçus par le monde entier, notamment quand ils ont quitté le pays après l’accession d’Hitler au pouvoir. « Where I am, there is Germany », avait dicté l’exilé Thomas Mann au New York Times le jour de son arrivée aux États-Unis, en février 1938. Il incarnait l’Allemagne, et sa famille avec lui. Le grand critique littéraire Marcel Reich-Ranicki a un jour qualifié les Mann de Windsor allemands, les souverains du royaume de l’esprit germanique, les souverains d’une Alle­magne qui n’avait été détruite ni par les nazis, ni par les bombes des Alliés. Cela ne date pas d’hier. Thomas Mann est mort il y a soixante ans, Elisabeth, la benjamine, il y a treize ans. Quant à son petit-fils chéri Frido, qu’il avait décrit avec tendresse sous le nom d’Echo comme un petit ange dans Le Docteur Faustus avant de le faire mourir de manière horrible, il a aujourd’hui 75 ans. L’histoire de cette famille sombre toujours plus profondément dans les brumes du passé. Pourtant, les Mann restent si proches de nous : à travers leurs livres, leurs lettres, leurs journaux, leurs vies entières, ils nous repré­sentent nous tous, notre Allemagne, notre époque.   Pour écrire le livre qu’il leur consacre, Tilmann Lahme ne s’est pas contenté d’éplucher des milliers de lettres et de documents qui traînaient jusqu’alors, oubliés de tous, dans un coin des archives Thomas Mann de Zurich. Il a aussi opté pour une méthode qui distingue son ouvrage de beaucoup d’autres. Car il n’a pas un, mais huit personnages principaux. Le Prix Nobel Thomas Mann n’est que l’un d’eux. Et, parce qu’il est traité ainsi, comme un membre parmi d’autres de son foyer, son histoire prend une dimension nouvelle, devient la grande saga familiale allemande de cette époque et de la nôtre. Tant de choses font de ces bons vieux Mann nos contemporains ou presque : leurs égarements, leur exhibitionnisme, leur besoin de tout mettre immédiatement « en ligne », leur mise en scène d’eux-mêmes ; ce sont des parents dépas­sés par l’éducation de leurs enfants, et la liberté qu’ils leur accordent aboutit à un désastre scolaire pour presque tous, à la capitulation parentale, au départ dans des internats et à la psychothérapie pour quatre des six rejetons. Le destin des Mann est celui d’une famille en exil – un exil, certes, on ne peut plus luxueux – dont les membres eurent des passeports hongrois, tchécoslovaques, britanniques, américains, mais plus de passeport allemand. À quoi s’ajoute la perpétuelle dépendance financière des enfants vis-à-vis des parents, leur ­refus de devenir adultes et responsables. Sans oublier l’attirance pour la mort, le narcissisme et un besoin irrépressible de tout, vraiment tout, mettre par écrit. Mais en taisant l’essentiel. Voilà, en bref, nos Mann. Très tôt, ils se sont donné l’apparence d’une sorte d’entreprise familiale. La presse mondiale les célébrait. En particulier quand ils lancèrent leur combat commun contre l’Allemagne hitlérienne et gagnèrent le surnom d’« amazing family ». Les aînés surtout, Klaus et Erika, mais aussi leur Prix Nobel de père, contribuèrent, à travers leurs déclarations publiques, leurs conférences et leurs livres, à forger cette image d’une famille de lettrés harmonieuse, géniale, politiquement unie. Qu’en était-il dans la réalité ? « Quelle enfance malheureuse n’avons-nous pas eue ! » se plaint Golo, le troisième de la fratrie, dans son journal. La plupart des six enfants se sont exprimés à un moment donné en des termes à peu près semblables. Erika, comédienne, chanteuse et ­auteure, assumera à la fin auprès de son père le rôle d’une sorte de seconde épouse. Klaus, l’aîné, ne parvint jamais à s’affranchir du style paternel dans ses écrits et souffrit toute sa vie d’être réduit au statut de « fils de ». Golo ne se fit un prénom comme historien qu’après la mort du père. Monika fut victime dès son plus jeune âge de harcèlement moral de la part de sa famille. Tous, son père le premier, la trouvaient gênante, paresseuse et idiote, et le lui faisaient ouvertement sentir. L’injustice faisait partie de la vie : c’était là l’une des convictions de l’écrivain. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que ses enfants en aient fait l’expérience dès leur plus jeune âge.   L’avant-dernière, Elisabeth, était idolâtrée par Thomas Mann et il la célébra publiquement dans un hymne effroyablement kitsch, le « Chant du petit enfant ». Mais quand elle atteignit la puberté, l’amour de son père se refroidit et elle finit par se consacrer à la défense des océans et à l’invention de machines à écrire pour les chiens. (1) Michael, enfin, mal aimé du père mais adoré de sa mère, n’écrivit plus tard quasiment aucune lettre à celle-ci sans lui demander de l’argent. C’était un ­altiste qui connut de vrais succès, jusqu’au jour où on l’accusa d’avoir agressé au couteau, avant une représentation, sa partenaire, la pianiste Yaltah Menuhin – sœur de Yehudi Menuhin –, ce qui mit fin à sa carrière. Il devint professeur de littérature allemande [à Berkeley], et sa première publication porta sur Le Docteur Faustus, dans lequel Thomas Mann tue, par des moyens littéraires, Frido, le fils de Michael. Que l’écrivain remercia pour cette « excellente analyse ».   Michael et son épouse Gret eurent tôt fait d’envoyer leurs fils Frido et Toni chez leurs grands-parents ou en internat. Ce qui ne les empêcha pas d’adopter plus tard une petite orpheline indienne. Michael Mann a expliqué un jour à Frido le principe qui avait présidé à son éducation : « La distance à laquelle nous nous sommes résolus ne devrait pas être un élément perturbateur dans ta vie. Les pères et les fils devraient s’éviter bien plus souvent que ce n’est le cas généralement. Et il me semble que nous avons plutôt bien mené notre affaire. » Si un père peut parler ainsi de soi-même, c’est déjà ça. À propos de son propre géniteur, il a écrit un jour à son frère Golo que, dans les rêves où apparaissait celui que ses enfants appelaient « le Magicien », il « lui flanquai[t] une raclée juste avant sa mort ». Il existe un motif récurrent dans la biographie de tous les enfants Mann : la souffrance éprouvée devant la froideur, la distance et le côté absent du père. C’est Monika, la méprisée, surnommée « la Mönle » dans le cercle familial, qui a le mieux décrit cette caractéristique : « Lorsqu’il a froid, il ne fait pas “brrr !” et ne tremble pas, mais tout devient ­glacé autour de lui. » Un homme a froid et ne le montre pas ; il garde le froid profondéme
nt en lui, où il ne cesse de s’intensifier au point d’atteindre les personnes qui l’entourent, bientôt transies elles aussi. Thomas Mann était le roi des glaces. C’est le drame de son existence. Il l’a reconnu lui-même dans plusieurs de ses romans, notamment dans son livre sur Goethe, Lotte à Weimar, et dans Le Docteur Faustus, sur l’art. Cette interdiction d’aimer, ce renoncement au bonheur dans la vie afin de devenir un véritable artiste. Ses coups de foudre eurent toujours pour objet des hommes. Plus de quarante ans après sa passion pour Paul Ehrenberg – c’était à l’époque des Buddenbrook, au tournant du dernier siècle, quelques années avant son mariage –, Thomas Mann écrivait dans son journal : « On ne saurait éprouver l’amour plus fortement. » Et : « Au bout du compte, je pourrai tout de même dire que j’ai trinqué pour tout cela. Le tour de force fut de donner à cette expérience un tour artistique. » Et même lorsque, à 75 ans, il tomba amoureux du serveur Franzl, il eut ­besoin de se rappeler à l’ordre, comme en témoigne son journal : « Retourner au travail pour remplacer le bonheur, il faut qu’il en soit ainsi. C’est la destinée (et l’origine ?) de tout génie. » Thomas Mann avait décidé d’épouser la riche, la belle, l’intelligente Katia Pringsheim pour donner un « cadre » à sa vie. Pour refouler ses passions secrètes et mener une existence bourgeoise, entièrement consacrée à l’art. Mais ces principes, qui firent de lui un grand artiste, en firent aussi un homme et un père froid, inaccessible et méfiant vis-à-vis de toutes les formes de sentiment. Il est étonnant de voir comment, dans cette famille où l’on gardait par ailleurs un silence obstiné sur toutes les choses essentielles, l’homosexualité du père était ouvertement évoquée. Lorsqu’en 1927 il tombe amoureux de Klaus Heuser, le fils d’un historien de l’art, l’invitant même deux semaines dans la maison familiale de la Poschingerstrasse, à Munich, il écrit avec déter­mination à ses aînés : « Je le tutoie et, au ­moment de lui dire au revoir, je l’ai serré contre mon cœur, avec son consentement expli­cite. » Aissi – c’est ainsi qu’est surnommé Klaus Mann dans la famille – est invité « à se tenir volontairement à l’écart et à ne pas jouer les trouble-fête. Je suis déjà vieux et célèbre : pourquoi devriez-vous être les seuls à pécher ? » Qu’est-ce qui est le plus surprenant dans cette lettre : la franchise avec laquelle un père parle de sa passion secrète ou le fait qu’il demande à son propre fils, ouvertement homosexuel, de ne pas lui chiper celui qu’il aime ? Son épouse Katia trouva ce franc-­parler de son époux un peu inquiétant. Elle écrivit à Erika : « C’est un gentil garçon, mais le Magicien s’est tout de même abandonné à ses sentiments de façon trop véhémente. » Et à propos du deuxième fils, Golo, qui pendant le séjour de l’amant était lui aussi à la maison, elle dit qu’il était « rongé par la jalousie ». Jaloux du père ? De Heuser ? De ce courage, de ce déchaînement de passion, de cette franchise ? Golo Mann est lui aussi homosexuel. Mais, contrairement à son frère Klaus, il le vit comme un « grand et décisif malheur ». Il se hait pour cela. L’internat de Salem est censé exorciser le mal. Sur le conseil du directeur, il est envoyé chez un psychologue qui doit l’aider à « dompter cette pulsion maladive ». Le père se tient à l’écart, mais prie tout de même une fois son fils de lui fournir une photo d’un de ses camarades, particulièrement beau garçon. À des fins littéraires.   Dans cette famille, on aime ainsi, à la fois sans retenue et tout en inhibition. Klaus a fait la paix avec sa sexualité dès la puberté. Elle fait partie de lui, il l’affiche avec assurance, fièrement, librement, de façon débridée. Sa grande sœur Erika est bisexuelle. Aux yeux des deux aînés, les conventions sont une plaisanterie qu’ils prennent avec désinvolture. Ils se sont fiancés jeunes par malice, goût de la mise en scène et pour faire de la publicité à la troupe de théâtre qu’ils avaient fondée : Klaus Mann avec Pamela Wedekind, la fille du poète Frank Wedekind, et Erika avec le futur comédien vedette Gustaf Gründgens. Dès son voyage de noces, Erika écrit à Pamela, pourtant fiancée à son frère, qu’elle n’aime évidemment qu’elle. Quant à Klaus, il écrira plus tard contre Gustaf son roman le plus remarquable, Mephisto. Longtemps l’ouvrage est resté interdit en RFA , ou non publié par lâcheté. La jalousie fut sûrement l’une des motivations qui poussèrent Klaus Mann à écrire ce texte à clés.   Jalousie, mais envers qui exactement ? Bref récapitulatif des amours familiales : Klaus aime surtout Erika ; son journal suggère à de nombreuses ­reprises que, s’il est incapable d’avoir une relation stable, c’est parce qu’au fond il aime sa sœur. Quant à Elisabeth, elle admire tellement Erika qu’elle poursuit de ses assiduités l’éditeur Fritz Landshoff, qui a lui-même conçu pour Erika un amour éperdu et non partagé. Au point qu’elle doit être envoyée par sa famille chez un thérapeute pour guérir de cette passion malsaine. Michael, surnommé Bibi par ses frères et sœurs, se sent si violemment attiré par Klaus que celui-ci, d’ordinaire tolérant pour toutes les formes de passion, note, irrité, dans son journal : « Bibi, qui a trop bu, vraiment collant avec moi. Quels sont ses complexes ? » Un jour, Michael ­attira Golo sur un bateau dans le but de s’ôter la vie, là, en plein milieu du lac de ­Zurich, en présence de son grand frère, au moyen de somnifères. Il en fut quitte pour une bonne nausée. À un autre moment, ­Michael avoue à Golo qu’il est toujours parti du principe que son fils Toni était en réalité de lui, le grand frère. Il y a enfin la liaison amoureuse assez dérangeante qu’Erika, durant la dernière décennie de l’existence de Thomas Mann, a entretenue avec le chef d’orchestre Bruno Walter. C’était à l’époque où elle endossait de plus en plus le rôle d’épouse à la maison, écrivait la correspondance du père, etc. Cette liaison avec Walter fut la seule histoire d’amour de ses enfants que la mère, d’une tolérance d’ordinaire infinie, ait désapprouvée : « Je ne vois pas comment, sur la durée, quoi que ce soit de bon pourrait sortir de cette relation, qui me semble une grande erreur : c’est comme si une fille épousait son propre père. » Seule « la Mönle » ne participait pas à ces égarements familiaux. Comment l’aurait-elle pu, méprisée de tous comme elle l’était ? Quand finalement, dans les années 1930, elle trouve un homme respectable qui l’aime et veut l’épouser, les membres de la famille ­s’envoient des lettres étonnées. Qu’est-ce à dire ? La Mönle ? Mais comment peut-on l’aimer ? Le plus tragique de cette existence tragique, c’est que ce fut précisément elle, Monika, qui perdit son mari tôt et d’une façon particulièrement effroyable. Le bateau sur lequel elle avait embarqué en septembre 1940 avec son époux, l’historien de l’art hongrois Jenö Lányi, pour se rendre d’Europe en Amérique, fut coulé par un sous-marin allemand. Monika s’accrocha pendant des heures à un morceau de bois au milieu de l’océan avant d’être secourue. Dans ses lettres, Erika raconte les ­détails du drame : « La Mönle a entendu Jenö l’appeler trois fois au milieu des vagues, “mais la troisième fois, sa voix était déjà très faible”. Elle est persuadée (et pourrait bien avoir raison) qu’il a renoncé à lutter parce qu’il la croyait perdue. » Quand Klaus Mann lit cela, il a aussitôt l’idée d’une sorte de comédie tragique : il se pourrait que Lányi resur­gisse quelque part, « peut-être près du pôle Nord, accroché à un bout de bois à la dérive, les cheveux blanchis par l’épouvante ». Plus tard, il écrit bel et bien une pièce de théâtre inspirée du drame. Mais il ne la publie pas. Ce qui est inhabituel, très inhabituel chez eux. Car si tout n’était pas toujours ­exprimé ouvertement, tout était mis par écrit. Les Mann sont avant tout une famille d’écrivains, une famille de lettrés qui trouve la matière de ses livres directement dans la vie privée. Avec Les Buddenbrook, le roman qui le rendit ­célèbre et dans lequel il prit des membres de sa famille comme modèles, Thomas Mann a écrit le livre fondateur de cette méthode. Klaus Mann a 25 ans lorsqu’il écrit sa première autobiographie. Le premier récit de Golo Mann traite d’un élève de pension qui lui ressemble fort et souffre de son ­homosexualité. Jusqu’alors, Golo n’avait parlé quasiment à personne de son secret. Son ami Pierre Bertraux, l’un des rares à être au courant, s’interrogea, après avoir lu le texte, dans une lettre à ses parents : « Mais bon Dieu, pourquoi l’a-t-il publié ? » Et il donne lui-même la réponse. C’est une maladie familiale : « La manie de la famille Mann, ce n’est pas tant d’écrire que de publier. » Tout doit sortir. Le premier récit de Klaus Mann, déjà, se déroulait à l’Odenwaldschule, où il avait été pensionnaire : le directeur, que l’on reconnaît aisément derrière son masque littéraire, côtoie de façon inconvenante les élèves qui lui sont confiés. Le directeur en question adressa des plaintes au père de son ancien élève et attira son attention sur la responsabilité de son jeune écrivain de fils. Et sur la différence entre la réalité, dans laquelle il ne s’était rendu coupable d’aucune agression sexuelle, et la fiction.   La littérature servait chez les Mann d’agrégateur de vérités. Si les enfants voulaient savoir ce que leur père pensait vraiment d’eux, rien n’était plus utile qu’un coup d’œil dans ses livres. Dans sa nouvelle Désordre, Thomas Mann fait apparaître les membres de sa famille dans leurs propres rôles. Erika, qui s’appelle ici Ingrid, décrochera son diplôme de fin d’études à grand renfort d’œillades à ses professeurs. Klaus, alias Bert, n’obtiendra aucun diplôme ; c’est un rêveur, qui déclare vouloir devenir danseur ou serveur au Caire. Klaus Mann réagit à ce récit par sa nouvelle Le Cinquième Enfant, dans laquelle il décrit son frère Golo, qu’il y appelle Fridolin, comme un jeune homme intelligent, mais petit, laid, démoniaque, servile et animé d’un orgueil étrange. Si les Mann restent si proches de nous aujourd’hui, c’est parce qu’ils éprouvaient tous ce besoin éminemment moderne de communiquer. Comme ils étaient souvent dispersés à travers le monde, ils s’envoyaient et recevaient sans arrêt des lettres par-­delà les océans. Dans les missives que les enfants adressaient à leur mère, il est presque toujours question d’argent. Tilmann Lahme y voit une véritable « règle d’or » de la correspondance ­familiale. Michael, en particulier, était un virtuose de ces suppliques. Lorsque, pour ses 18 ans, Katia lui verse une grosse somme afin qu’il puisse s’acheter une jolie Fiat, il jette son dévolu sur une Bugatti et la charge de régler le surcoût. Si la mère a un jour le malheur de formuler le plus léger reproche à propos de ces éternelles exigences, on lui ­réplique ­illico qu’elle ne peut s’en prendre qu’à elle-même et à sa complaisance. « T’imagines-tu donc, lui écrivait-il, que tes faiblesses envers moi sont agréables au fond ? » Cela aussi, cette façon de taxer de l’argent, est un trait que les enfants ont appris de leur père. Il suffit de voir la manière dont il plume l’épouse de millionnaire Agnes E. Meyer, qui le vénère comme un demi-dieu et est peut-être amoureuse de lui. Il lui réclame de l’argent avec toujours plus d’impudence (pour reconstruire la maison, par exemple) et des cadeaux (une bague en émeraude). Il va jusqu’à lui envoyer par courrier les souhaits de ses enfants pour Noël. Dans le même temps, on parle d’elle avec mépris dans le cercle familial. Katia se plaint ainsi de « l’insolence croissante des riches », signe à ses yeux d’une incroyable présomption. Ils étaient pourtant nantis eux-mêmes. Thomas Mann, à vrai dire, comptait parmi les rares émigrants à pouvoir vivre extrêmement bien de ses revenus, y compris à l’étranger. C’est aussi cette fortune qui rend les photographies de sa vie d’alors si agréables à contempler aujourd’hui. La gigantesque maison moderne sous les palmiers de Californie, les splendides automobiles, conduites la plupart du temps par les femmes, bien entendu : Thomas ne conduisait jamais, Klaus s’y essaya sur le tard et les conséquences furent désas­treuses. Ainsi était-ce Katia, cette femme forte et follement fière, qui prenait en général le volant. Elle vivait avec un homme qui, lorsqu’un fournisseur sonnait et qu’il était seul à la maison, devait le renvoyer car il ne savait pas où se trouvait l’argent.   Katia a piloté cette entreprise familiale à travers le monde, avec son époux déconnecté des contingences du quotidien et ses enfants libérés mais immatures. La famille Mann a été diri­gée par une femme. Cette conscience de sa propre valeur, elle l’a transmise à sa fille aînée, qui annonça très tôt : « Il existe depuis peu un nouveau type d’écrivain qui, pour le moment, me semble le plus prometteur : la femme qui réalise des reportages, sous forme d’essais, de pièces de théâtre, de romans. Elle connaît le monde, ne s’en laisse pas conter, elle a de l’humour, est intelligente, et elle a la force de se taire. » Notons que cette force, Erika, comme la plupart de ses frères et sœurs, ne l’avait pas. Encore une fois, c’est une force qui caractérise plutôt sa mère. Sa sagesse désintéressée se manifesta notamment dans sa décision d’être la seule de la maisonnée à ne pas écrire : pas d’ouvrages littéraires et surtout pas de Mémoires. Ce qui, bien entendu, n’empêcha pas d’autres membres de la famille de composer à partir de discussions et d’anecdotes ses « Mémoires non écrits » (2). On constate en les lisant à quel point elle a contribué à la grande mystification de l’« amazing family ». Elle y raconte que le gouvernement nazi aurait contraint les avions de ligne, en Allemagne, à voler suffisamment bas pour qu’on puisse reconnaître les passagers et que, lors d’un de ces vols, un homme confondu avec son mari aurait été abattu depuis le sol. Cette histoire fait partie du riche réservoir de légendes qui a rendu cette famille si exceptionnelle. Les Mann étaient de grands racon­teurs d’histoires, des créateurs de mythes. Ils incarnaient la famille allemande adversaire d’Hitler. Les enfants et l’épouse avaient convaincu l’hésitant Thomas Mann d’entrer en lutte contre l’Allemagne nazie. Ils étaient vaniteux, narcissiques, injustes, et ils ont écrit des livres formidables. Quel dommage que le conseil de Klaus Mann ne soit pas parvenu aux oreilles des responsables de la nouvelle Allemagne et que Thomas Mann ne soit pas devenu président ! Quelques jours après avoir fait cette suggestion, Klaus s’est suicidé. Mais, en réalité, ils sont restés notre famille présidentielle. Et nous ne cessons pas de nous reconnaître dans cette tribu disparate, dysfonctionnelle, extravagante, narcissique. Les Mann, c’est nous.   — Cet article est paru dans le Spiegel le 10 octobre 2015. Il a été traduit par Baptiste Touverey.
LE LIVRE
LE LIVRE

Les Mann. Histoire d’une famille de Tilmann Lahme, S. Fischer Verlag, 2015

SUR LE MÊME THÈME

Biographie Les mille et une vies de Nikola Tesla
Biographie La fabuleuse odyssée de l’Atlantique
Biographie Dans le Paris d'Alexander von Humboldt

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.