Qui sont les musulmans américains ?
par Eamonn Gearon

Qui sont les musulmans américains ?

Ils représentent 1 à 2 % de la population tout au plus, mais sont souvent stigmatisés, comme l’a encore illustré récemment l’appel de Donald Trump à interdire le territoire à tout musulman. L’islam est pourtant présent dans le pays depuis l’esclavage. Et il s’y est parfaitement acclimaté, donnant naissance à des variantes typiquement américaines. La peur de la déloyauté de cette population discrète relève du fantasme.

Publié dans le magazine Books, mars 2016. Par Eamonn Gearon

©Q. Sakamaki/Redux/REA

Des fidèles new-yorkais prient dans la rue faute de place dans la mosquée Madina Masjid. Si le nombre de lieux cultes destinés aux musulmans progresse aux États-Unis, il reste très insuffisant.

L’islam est aujourd’hui une ­religion américaine au même titre que le protestantisme sous ses différentes formes, le catholicisme, le bouddhisme, le ­judaïsme ou l’animisme des tribus ­indiennes. Et cette réalité est admise depuis plus longtemps qu’on ne l’imagine. En 1784, quand on lui demanda quel genre d’ouvriers devaient être ­recrutés pour l’entretien de sa propriété de Mount Vernon, George Washington répondit : « Si ce sont de bons ouvriers, ils peuvent bien venir d’Asie, d’Afrique ou d’Europe ; ils peuvent être mahométans, juifs, chrétiens de toute obédience, ou même athées. » La plupart des croyants se représentent Dieu comme un être immuable ; les fidèles et leurs religions, eux, ne le sont pas. Ils évoluent au gré des circonstances propres à leur temps et au lieu où ils vivent. L’islam ne fait pas exception à la règle, et les individus qui s’en récla­ment composent une palette aussi variée que ceux qui se revendiquent des autres traditions, abrahamiques ou pas. Pourtant, bien des non-musulmans se figurent que l’islam se meut dans une sorte de dimension parallèle, où la foi traverse, inaltérée, le temps et l’espace ; ils y voient une religion fondamentalement différente, totalement étrangère, intrinsèquement violente. Les premiers musulmans à poser le pied sur ce qui allait devenir le territoire des États-Unis étaient très probablement des esclaves arrachés à l’Afrique. Impossible d’étayer (ou d’infirmer) l’hypothèse selon laquelle des explorateurs venus d’Andalousie, d’Afrique de l’Ouest ou du Maroc auraient précédé Christophe Colomb. Nous sommes en revanche mieux renseignés sur les fidèles d’Allah qui sont arrivés en Amérique en tant qu’esclaves. Sur les quelque 12 millions de victimes de la traite acheminées vers le continent entre 1519 et 1867, ­environ 600 000 (un peu plus de 5 %) achevèrent leur périple dans l’une des treize colonies britanniques. Nul ne sait avec certitude combien étaient musulmans, mais des recherches sérieuses évoquent le chiffre de 10 à 30 %. Au ­total, à peu près la moitié des esclaves africains provenaient de régions du continent où ­l’islam était présent, au moins comme religion mino­ritaire. Mais les propriétaires eurent tendance à ­réprimer cette appartenance, contraignant souvent leur bétail humain à abjurer sa foi et à prendre des noms chrétiens. Sans surprise, quand un certain nombre d’organisations syncrétiques ouvertement musulmanes prirent leur essor dans les métropoles industrielles de Detroit et de Chicago, au cours des années 1920 et 1930, elles attirèrent tout particulièrement les Noirs américains. Notamment parce qu’elles présentaient l’islam comme leur vraie foi, le christianisme étant celle des anciens maîtres. La veine idéologique de ces nouveaux mouvements relevait autant de la quête de justice sociale que de l’idéal religieux. Le nationalisme noir, les droits civiques et le séparatisme étaient au cœur des mythes fondateurs du Temple de la science maure d’Amérique (fondé à Chicago en 1928 par Noble Drew Ali) et de la Nation de l’Islam (fondée à ­Detroit en 1930 par Wallace Fard ­Muhammad). Les deux organisations furent toutefois ­jugées héré­tiques par plusieurs autorités musulmanes ­influentes, en raison des dogmes particuliers qu’elles professaient.   Parmi ces conceptions inédites, Drew Ali proclamait l’existence d’un nouveau livre saint, dont certaines sections, expliquait-il, lui avaient été dictées par un grand prêtre magicien d’Égypte. ­Intitulé « Coran du Temple de la science maure d’Amérique », l’ouvrage puisait abondamment (entre autres sources) dans la tradition maçonnique et le gnosticisme, et contenait des passages prétendument omis dans l’original. ­Elijah Muhammad, le deuxième leader de la Nation de l’Islam, soutenait que son prédécesseur Fard Muhammad n’était autre que Dieu en personne. Selon lui, les Noirs représentaient le peuple élu ; apparus 6 600 ans plus tôt, les Blancs étaient le résultat d’un processus de ­sélection artificielle (aussi appelé « blanchiment ») orchestré par un savant fou, un certain Dr Yakub, originaire de La Mecque mais vivant sur l’île de Patmos. Les expériences de Yakub (surnommé « Grosse Tête » à la fois en raison de son apparence physique et de son arrogance) avaient engendré tout le mal existant dans le monde. Quand on compare cette organisation au mormonisme et à la scientologie, il est difficile de ne pas s’étonner du terreau fertile (et de la tolérance) que les États-Unis offrent aux mouvements religieux syncrétiques. Selon une étude réalisée en 2011 par le Pew Research Center, 2,5 millions de musulmans vivent aux États-Unis, représentant 0,8 % de la population et 0,2 % de l’ensemble de la communauté islamique de la planète. Un tiers d’entre eux environ sont nés aux États-Unis. Les autres sont des immigrés originaires de pays arabes, mais aussi d’Iran, ­d’Inde, de Chine et d’Europe. Une autre ­enquête, du Council on American-­Islamic Relations (Cair), estime que les États-Unis comptent 7 millions de musulmans, soit 2,2 % d’une population de 318 millions d’habitants. Cependant en 2011, on comptait 2 106 mosquées aux États-Unis, contre 1 200 en 2000. Les islamophobes voient dans cet essor spectaculaire la « preuve » que l’islam est en passe de conquérir le pays, plutôt que le déve­loppement naturel des lieux de culte pour accueil­lir les immigrés ­récemment arrivés de pays musulmans. Sur la même période, la fréquentation des églises a décliné dans le pays, ce qui n’empêche pas 4 000 nouveaux…
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