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Etgar Keret : « C’est la détérioration de soi qui mène à l’écriture »

Pas facile, en Israël, d’être le fils de rescapés de la Shoah, ces êtres faibles qui contredisent l’ethos de l’État hébreu, et que l’on réduit au statut de victimes pour mieux confisquer leur mémoire.

 

La littérature semble littéralement une question de vie ou de mort pour vous. Je pense à « Soudain, un coup à la porte », où différents personnages frappent chez vous en déclarant « Raconte-moi une histoire ou je te tue »…

Pour moi, ce n’est pas l’inspiration, mais la détérioration de soi qui mène à l’écriture. Disons que vous aimez une jeune fille. Soit elle vous le rend et vous entamez une relation avec elle : soit elle vous rejette et vous écrivez sur cet échec… Si vous êtes avec elle, vous serez trop occupé à l’embrasser pour décrire vos sentiments, vous n’en aurez ni le temps, ni le désir. Écrire – sauf en matière politique – revient à se retirer de la vie. Sur les champs de bataille de l’existence, mon armée a été battue ; mais je peux peut-être remporter une victoire sur le front de la fiction. J’ai rencontré toutes sortes de gens, des millionnaires, des pilotes de chasse, des généraux, me disant qu’ils avaient toujours voulu écrire, qu’ils écriraient un jour. Je leur ai toujours dit que ce ne serait pas le cas. « Et pourquoi donc ? me demandaient-ils. – Parce que vous n’êtes pas assez désespéré, leur ai-je répondu. » Je m’assieds pour écrire alors que je pourrais jouer avec mon fils, faire l’amour à ma femme, rire avec des amis. Je fais ce choix de la même façon que je choisis de saisir mon inhalateur de Ventoline quand j’ai une crise d’asthme : parce que la situation est devenue trop insupportable et que je ne peux pas faire autrement.

 

Est-ce la raison pour laquelle nombre de vos histoires décrivent l’existence de mondes insoupçonnés, comme la dimension inconnue où s’évanouit une bille dans Pipelines, l’univers réunissant tous ceux qui se sont suicidés dans La Colo de Kneller ou encore le pays où tous les mensonges deviennent réalité dans Au pays des mensonges ?

Oui. Pour moi, l’écriture est le lieu où je peux être moi-même sans que personne n’ait à en souffrir. Cela ne signifie pas pour autant que je place la vie en second ; si j’avais le choix entre devenir un meilleur écrivain et une meilleure personne, je choisirais de devenir une meilleure personne. Si je pouvais vivre dans un monde beau et aimant, où il n’y aurait pas besoin d’art, j’essaierais. Cela posé, ce n’est qu’en m’adonnant à l’écriture que je peux me libérer d’un certain sentiment d’empêchement. Quand j’étais enfant, j’avais une idée fixe : que ma mère ne fasse plus jamais l’expérience de la peine ou de la tristesse, car elle avait déjà subi d’indicibles douleurs. Quand elle me demandait si je préférais aller jouer ou l’accompagner à un concert classique terriblement ennuyeux, je disais toujours que j’aimais mieux venir avec elle. J’ai un tel désir de rendre heureux les gens que j’aime que j’en oublie ce qui pourrait me rendre heureux moi – je ne le sais même plus. L’espace littéraire est le seul où je peux retrouver une identité et une authenticité complètes.

 

Avec Sept années de bonheur, où vous contez la naissance de votre fils, qui coïncide avec un attentat terroriste, mais aussi le parcours de votre sœur devenue ultra-orthodoxe ou encore de savoureux épisodes de vos tournées littéraires, vous publiez pour la première fois de la non-fiction. Qu’est-ce qui vous y a poussé ?

C’est le jour de la naissance de mon fils que j’ai eu pour la première fois l’idée d’écrire sur ma vie, mais ce n’est que le jour où mon père est mort, sept ans après, que m’est venue la pensée d’en faire un livre. Personnellement, je préfère lire de la fiction plutôt que de la non-fiction, et quitte à lire de la non-fiction, je préfère éviter les autobiographies, car les auteurs cessent dès lors d’être des anthropologues examinant la vie pour devenir des avocats plaidant leur cause. Je n’aurais jamais cru que j’écrirais un jour sur ma propre existence, et j’ai donc voulu différencier autant que possible ces chroniques du reste de mon travail. J’ai confié leur publication à des maisons autres que celles qui éditent d’habitude mes fictions, et elles ne paraîtront pas en Israël (1). Le processus a été très différent de celui de la fiction. Quand j’écris une nouvelle, je n’ai aucune idée de ce que je vais faire. Je rencontre un personnage, je m’assieds à sa table, je me lève quand il se lève, j’entre après lui dans son appartement… Je suis autant le lecteur que l’auteur de mon histoire ; je l’écris afin de pouvoir la lire. Tandis que, dans la non-fiction, vous racontez quelque chose dont vous avez fait l’expérience. Jusque-là, écrire signifiait vivre une aventure, et non faire le récit d’une aventure vécue. Je n’en ai pas moins été surpris du résultat – par les éléments que j’ai omis ou au contraire soulignés, et certaines des chutes auxquelles j’ai abouti.

 

Que signifie « sept années de bonheur » ?

Ce titre vient du rêve de Pharaon dans la Bible. Il a la vision de sept vaches grasses suivies de sept vaches maigres, qui symbolisent sept bonnes années suivies de sept mauvaises. J’ai voulu témoigner de ce laps de temps durant lequel j’ai été à la fois père de mon fils et fils de mon père. Je pense que c’est lié au fait que mes parents sont des survivants de la Shoah. On est enclin à penser que tout le monde a une famille, mais pour mes parents, et pour ma mère en particulier, cela relevait du rêve inaccessible. Elle a perdu sa mère et son frère dans le ghetto de Varsovie, et, peu de temps avant de mourir à son tour, son père lui a dit de rester vivante pour que leur nom subsiste. Rester vivante signifiait avoir une famille, objectif qui semblait alors hors d’atteinte. Aussi, s’asseoir à table avec son mari et ses enfants était-il plus merveilleux pour elle que si elle avait reçu le Nobel. Ce n’était pas donné à tous : beaucoup de survivants de la Shoah ont subi un traumatisme trop profond pour pouvoir établir une relation de couple ou avoir des enfants. Mes parents m’ont légué ce sentiment de gratitude et de joie lié au fait d’avoir une famille.

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La dimension fantastique de vos nouvelles est-elle liée au fait que vos parents sont des rescapés de la Shoah ?

Mes histoires sont une projection de la façon dont je raisonne. Quand mes parents me parlaient de leur vie avant la Shoah, je la trouvais proche de la mienne : c’étaient des enfants, ils allaient à l’école, leurs parents riaient… Et puis, un beau jour, les gens se sont mis à leur cracher dessus, ils ont perdu le droit d’avoir des jouets, on les a chassés de leur maison. Depuis tout petit, j’ai l’impression d’être un invité dans le monde où je vis, je suis persuadé qu’on va me déplacer dans une autre réalité et mon idée, c’est que si je suis capable de prédire dans quelle réalité je vais aller, j’aurai un avantage. Rien n’est acquis ; ce n’est pas parce que les choses se sont déroulées de telle façon hier qu’elles vont se passer de la même façon aujourd’hui. Mes nouvelles peuvent sembler absurdes, étranges, métaphoriques, fantaisistes, mais pour moi, elles sont réalistes – c’est la façon dont je considère mon existence.

Dans vos fictions comme vos chroniques, vous vous en prenez à des tabous. Ainsi dans « Sirène (2) », un garçon, pour éviter de se faire tabasser, marche alors que retentit la sirène du jour du souvenir, moment où chacun est censé rester immobile.

Ma vie tout entière est imprégnée de tabous. En votant pour Yitzhak Rabin, j’ai violé un tabou. Un autre exemple me vient à l’esprit. Mon meilleur ami est mort alors qu’il servait dans l’armée israélienne. À ses funérailles, un colonel a déclaré à quel point il était courageux et adoré de tout le régiment. J’aurais aimé me lever pour dire la vérité : qu’il était lâche et qu’il ne s’entendait avec personne, mais que c’était quelqu’un d’unique. Je ne voulais pas dire cela pour blesser ses parents ou provoquer qui que ce soit, mais parce que c’était ce que je ressentais. Mais je n’ai pas pu. Ce sentiment d’empêchement a tout autant oppressé mon père (3). Les années de guerre ont été les pires années de sa vie, mais elles ont été des années de sa vie durant lesquelles il a embrassé une fille pour la première fois ou fumé une cigarette pour la première fois – et il ne lui était pas permis de partager ces moments avec qui que ce soit parce que la Shoah, c’était la mort, le génocide.

 

Vous vous en prenez même, d’une certaine façon, au tabou de la Shoah ?

Une de mes nouvelles, « Des chaussures (4) », raconte que chaque fois que l’on se rend dans un lieu ayant trait à la Shoah, deux phrases reviennent toujours : « Restez silencieux » et « Ne touchez pas ». Tout visiteur se sent irrémédiablement exclu. Comme s’il se trouvait chez un parent atteint d’une maladie contagieuse ! Cela peut paraître surprenant, mais être un survivant de la Shoah est contraire à l’ethos de la société israélienne – cela sous-entend qu’on a été faible, pareil à l’agneau allant à l’abattoir. Plus profondément, on est réduit à une victime, un symbole, on cesse d’être un homme. « Sirène » et « Des chaussures » sont des histoires qui racontent comment des gens tentent de créer une intimité vis-à-vis de la mémoire. Pendant les quelques années où nous avons eu un gouvernement de gauche, « Sirène » a été inscrit au programme scolaire. Certains professeurs ont refusé de l’étudier car bouger pendant cette sirène revient à commettre un sacrilège. L’idée qu’on puisse tenter de s’approprier cette mémoire, de l’humaniser, les a choqués. Pour moi, c’est précisément cette rigidité qui vide la mémoire de son contenu.

 

Qu’il s’agisse de fiction ou de non-fiction, vous affichez une prédilection pour les formes brèves. Pour quelle raison ?

Ce que je recherche en prenant la plume, c’est l’honnêteté, et pour atteindre celle-ci, je m’impose de ne rien prévoir, de me placer dans des situations de surprise. Planifier, pour moi, revient un peu à tricher. La spontanéité – lors du premier jet du moins – vous oblige à une certaine sincérité, comme quand on vous pose une question à laquelle vous devez répondre instantanément. Au lieu d’user de détours diplomatiques, vous me direz ce que vous pensez. À travers mes nouvelles ou mes chroniques, j’essaie de créer une intimité avec ma propre vie, et avec celle des autres. Dans certaines de mes histoires, des personnages font ce que j’aurais aimé faire, sans que les choses tournent forcément à leur avantage, d’ailleurs. Dans d’autres, je me suis mis à la place de gens que je détestais – à la fin, ils ne devenaient pas pour autant mes meilleurs amis, mais la fiction offrait un compromis entre mon expérience de l’existence et la leur. L’art et la littérature sont pour moi les lieux où l’on apprend à aimer l’humanité. Je n’ai pas besoin qu’on me dise que la vie peut être épouvantable. Je le sais déjà – je vis au Moyen-Orient. Je préfère qu’on me dise qu’il existe des choses qui valent la peine qu’on se batte pour elles. C’est pour ça qu’on invente des histoires, et c’est pour ça que mon père m’en racontait autrefois avant de me coucher.

 

Votre œuvre est extrêmement variée : outre les nouvelles et les chroniques, vous avez publié des livres pour enfants, des bandes dessinées et même réalisé un film, avec votre épouse Shira Geffen, Les Méduses (2007), qui a reçu la Caméra d’or à Cannes. Que recherchez-vous dans cette diversité ?

Après la Shoah, mon père a décidé qu’il ne voulait pas mener une seule existence, mais plusieurs ; dès lors, tous les sept ans, il a changé de métier. Nous avons d’abord été très pauvres, puis aisés, puis pauvres à nouveau, selon ses professions… En tant qu’artiste, j’essaie de raconter une histoire et quand je change de média, qu’il s’agisse d’écrire des paroles de chansons, de jouer la comédie ou de travailler sur un spectacle de danse comme je le fais en ce moment, j’ouvre mon esprit et j’apprends des choses qui me permettront d’améliorer l’art qui est véritablement le mien, l’écriture de nouvelles.

 

Propos recueillis par Minh Tran Huy.

Notes

1| Écrites d’abord en hébreu, puis en anglais, ces chroniques ont aussi été publiées en Turquie, au Mexique et aux Pays-Bas.

2| Nouvelle du recueil Pipelines.

3| Son père, originaire d’un village de la frontière russo-polonaise où l’on parlait yiddish, « a passé deux ans dans un trou », dit Keret, pour se cacher des nazis.

4| Nouvelle du recueil Crise d’asthme.

Pour aller plus loin

Hormis Sept années de bonheur, tous les ouvrages d’Etgar Keret ont été traduits de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpech.

La Colo de Kneller, Actes Sud, 2001.
Crise d’asthme, Actes Sud, 2002.
Un homme sans tête et autres nouvelles, Actes Sud, 2005.
Pipelines, Actes Sud, 2008.
Pizzeria Kamikaze, Actes Sud, 2008.
Au pays des mensonges, Actes Sud, 2011.

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