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Colin Crouch : « La démocratie est de plus en plus une coquille vide »

Nous sommes entrés dans l’ère de la post-démocratie. Les problèmes majeurs sont désormais supranationaux. Or, la démocratie n’est guère transposable au-delà de l’échelon national. Le pouvoir appartient de plus en plus à des élites qui agissent en roue libre.


Palais Bourbon, Sam Nabi

Colin Crouch est un politologue et sociologue britannique. Professeur émérite de l’université de Warwick, il est connu pour ses travaux sur le capitalisme.

 

Dans votre livre sur la « post-démocratie », vous expliquez que la démocratie occidentale n’existe plus.
Qu’elle dépérit peu à peu…
Le simple fait que nous puissions en parler librement ne prouve-t-il pas que nous vivons toujours en démocratie ?
Je ne dis pas que la démocratie n’existe plus, mais que nous glissons lentement vers un état que j’appelle post-démocratie. J’entends par là une situation où toutes les institutions démocratiques perdurent ; à bien des égards, elles se renforcent même. Mais toute l’énergie politique s’en est échappée. Ce ne sont plus que des coquilles vides.

Qu’entendez-vous par énergie politique ?
Les problèmes politiques actuels – qu’il s’agisse de la défense de l’environnement, de la raréfaction des ressources, du contrôle de la mondialisation de l’économie – ne peuvent plus être résolus avec les instruments démocratiques au plan national. Cela ne fonctionne tout simplement plus. Cela n’a plus de sens. D’où une frustration qui conduit à la disparition de l’énergie politique.

Les Parlements eux-mêmes ne sont-ils plus que des coquilles vides ?
Nous n’en sommes pas encore à ce stade en Europe de l’Ouest. Cependant, presque toutes les démocraties occidentales évoluent dans ce sens. L’Italie est emblématique à cet égard : Silvio Berlusconi a bien été élu démocratiquement, mais le pouvoir y est, en réalité, exercé par une minorité.

Vous dites que l’énergie politique s’est étiolée. C’est donc qu’elle a existé. La démocratie a-t-elle jamais connu des conditions idéales ?
Le modèle démocratique n’a vraiment bien fonctionné que dans une conjoncture historique très favorable. L’Amérique du Nord et l’Europe de l’Ouest ont connu une telle période après la Seconde Guerre mondiale. Non seulement deux mouvements antidémocratiques – le national-socialisme et le fascisme – venaient d’être vaincus, mais, parallèlement, le développement économique battait son plein. De telles situations font naître un enthousiasme qui pousse les hommes à développer le système. Ce n’est certainement pas le cas aujourd’hui.

Qu’est-ce qui ne fonctionne plus ?

Les démocraties occidentales continuent, certes, à organiser des élections qui, dans la majorité des cas, conduisent à la formation de gouvernements légitimes. Cependant, les thèmes politiques abordés au cours des campagnes électorales ne sont plus déterminés par les citoyens : ils sont définis par des spécialistes de la communication. Ce sont eux qui contrôlent les débats politiques. Naturellement, ils sélectionnent des problèmes que les partis sont encore en mesure de résoudre. Mais ce ne sont pas les problèmes essentiels. Ceux-là, les partis les évitent, car ils sont sûrs d’échouer s’ils interviennent sur un terrain qu’ils ne contrôlent pas.

Les partis sont-ils les seuls fautifs ?
Non. C’est la démocratie elle-même qui est défaillante. Tout indique qu’elle ne fonctionne qu’au niveau national. Toute tentative pour l’introduire à une échelle supranationale afin de résoudre les problèmes du monde se solde par un échec. Le meilleur exemple est celui de l’Union européenne, qui n’est assurément pas un modèle de démocratie. La volonté d’étendre la démocratie au-delà de l’échelon national se heurte à de grandes difficultés. Les décisions, pourtant peu astreignantes, du G8 en sont une illustration.

Se pourrait-il que ce que vous appelez post-démocratie traduise simplement une fatigue de la politique ?
Non. Si le système ne fonctionne plus, c’est que les conditions se sont modifiées. Au xxe siècle, nous nous sommes habitués à voir dans les partis les piliers de nos aspirations politiques. De nos jours, les partis sont contraints de simuler des conflits. Ils se doivent d’être en désaccord d’une manière quelconque pour que les élections paraissent un tant soit peu crédibles. Il leur faut trouver des sujets de discorde pour gagner des voix et des sièges. Mais il y a bien longtemps que les vrais conflits ne sont plus ceux que les partis mettent en scène.

Si les partis ne gèrent plus les vrais conflits, par qui sont-ils gérés ?
Nous sommes de plus en plus nombreux à adhérer à des associations ou à des organisations non gouvernementales, qui exercent leur activité en dehors des institutions démocratiques formelles. Les vrais problèmes y sont mieux abordés et mieux traités que dans le cadre étroit des partis. Dans le même temps, nous assistons à un déplacement massif du pouvoir. Celui-ci abandonne la sphère du politique au profit de la sphère économique. Contrairement au politique, l’économie est en mesure de se mondialiser. La firme multinationale se situe au-delà du concept de la démocratie. On ne peut pas appréhender le pouvoir d’une multinationale dans le cadre de la pensée démocratique. Le système démocratique ne peut plus répondre à nos attentes.

Pourtant, la démocratie continue de faire partie des fondements de la conscience politique occidentale.
C’est exact. L’Occident s’efforce d’investir l’idéal démocratique. Il est même parfois disposé – comme en Irak – à tuer pour l’imposer au monde. Nous en ressentons une grande autosatisfaction et sommes fiers de cette magnifique avancée. Mais ce que nous offrons comme démocratie aux pays concernés se réduit souvent à une seule chose : l’organisation d’élections. Un point c’est tout. Bien sûr, c’est un progrès. Mais cela signifie que nous exportons une notion fort limitée de la démocratie. Nous avons probablement besoin, pour notre conscience, de maintenir l’illusion- d’une démocratie efficace. Sinon, à quel idéal pourrions-nous encore nous rattacher ?

Jamais autant de pays n’ont été considérés comme démocratiques. En 1987, une organisation comme Freedom House en dénombrait soixante-six au niveau mondial (1). Depuis, le chiffre serait passé à cent vingt et un.
Mais la question se pose de savoir combien de ces démocraties formelles sont étayées par une société civile puissante. Ce n’est pas le cas de la Russie, par exemple, qui est pourtant dans la liste.

Si les institutions démocratiques ne fonctionnent plus, qui peut désormais combler le vide politique qu’elles laissent ?

Voyez les sociétés multinationales que j’évoquais tout à l’heure. Bon nombre d’entre elles adoptent une morale d’entreprise propre, la corporate social responsability (« responsabilité sociale d’entreprise »). Cela signifie qu’elles s’imposent une responsabilité au niveau de l’entreprise et au niveau politique. Un laboratoire pharmaceutique dit : si nous faisons des affaires en Afrique, nous nous engageons à lutter contre le travail des enfants. C’est un progrès, mais cela n’a rien à voir avec la démocratie. Quand une grande entreprise prend une décision politique de ce genre, elle agit en dehors de la démocratie. Cela ne signifie pas qu’elle soit antidémocratique, elle se place ailleurs.

Vous avez été membre, il y a quelques années, du Parti travailliste et avez observé les phénomènes politiques avec un regard de gauche. Traditionnellement-, les défaillances de la démocratie sont plutôt un thème de droite…

C’est exact ; j’ai d’ailleurs reçu, non sans surprise, un certain appui de la droite. Cela dit, lorsque nous parlons de démocratie, nous avons souvent à l’esprit la démocratie libérale telle que la pratiquent les États-Unis. C’est un système dans lequel la participation de la population à la vie politique se limite à sa participation aux élections. L’État renonce largement à intervenir au sein des structures économiques capitalistes et les lobbies disposent ainsi d’une marge de manœuvre maximale. Cette forme de démocratie ne correspond pas à ce que nous recherchons.

À l’opposé, le modèle d’une démocratie égalitaire, l’État garantissant l’équilibre social, était encore vigoureux ces dernières décennies. Peut-on affirmer qu’il est périmé ?

Ce modèle est né d’une conjoncture historique très spécifique, reposant sur une structure de classes bien particulière. Dans la post-démocratie, où le pouvoir échoit de plus en plus à des élites opérant en dehors des institutions démocratiques, les chances de s’approcher d’un tel modèle deviennent très faibles.

La démocratie va-t-elle survivre ?

Pour parler comme Churchill, la démocratie est le pire des systèmes politiques à l’exception de tous les autres. La question est la suivante : considérons-nous la démocratie comme un simple processus électoral formel permettant d’élire un chef de gouvernement ou bien la voyons-nous comme une culture fondée sur les débats, la critique autorisée, les droits civiques et la lutte contre les inégalités de toute sorte ? Dans ce cas, l’avenir s’annonce difficile.

Propos recueillis par Philipp Œhmke et Elke Schmitter

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Notes

1| Freedom House est une ONG créée aux Etats-Unis en 1941.

LE LIVRE
LE LIVRE

Post-démocratie de Colin Crouch, Diaphanes, 2013

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