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Comment dit-on shopping en latin ?

Des écailles de poisson retrouvées à Pompéi, la frise d’une villa, un poème satirique, et voilà qu’apparaît, encore un peu floue tant les sources sont rares, l’intense activité commerciale dont bruissaient les villes romaines : les rues, les forums et jusqu’aux soubassements des temples étaient bordés de boutiques, auxquelles s’ajoutait la foule braillarde des colporteurs et autres marchands d’en-cas.

Le plus mémorable récit de l’Antiquité à propos d’une virée dans les magasins se trouve dans des vers ironiques du poète Hérondas, qui vivait au IIIe siècle av. J.-C. à Alexandrie, alors la ville de beaucoup la plus sophistiquée du monde occidental. Dans le poème, une femme du nom de Metro et quelques amies se rendent chez le chausseur, un certain Kerdon (« profiteur »). À peine sont-elles entrées que des esclaves les font s’asseoir sur un banc, tandis que le propriétaire des lieux tente d’éveiller leur intérêt pour ses marchandises en portant aux nues leur style, leur finition et leurs coloris flamboyants. Tous les modèles de la boutique (« sicyoniennes », pantoufles, bottes, sandales argiennes, souliers « écarlates », ballerines) sont finalement présentés avant que les clientes se mettent à négocier le prix et à s’inquiéter de ce qu’elles porteront aux pieds lors d’une prochaine fête.

On dit souvent que le shopping, au sens où nous l’entendons aujourd’hui (ce mélange de transaction économique, de voyeurisme et de divertissement), est une invention relativement récente. L’expression anglaise « to shop » [« faire les magasins, faire des courses »] ne désigne une activité en lien avec le commerce que depuis le milieu du XVIIIe siècle (1). Ce poème montre pourtant qu’une activité très ressemblante se pratiquait dans le monde méditerranéen antique, et que le plaisir recherché était en partie le même.

Cela étant, le texte n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Le lecteur a tôt fait de remarquer que cette Metro figure également dans le poème qui précède immédiatement celui-ci. Elle y admire le godemiché rouge écarlate d’une amie, qui lui raconte qu’il a été fabriqué et lui a été vendu par un certain Kerdon. Vu la répétition des noms, la plupart des spécialistes estiment que l’histoire du magasin doit être lue comme la suite du précédent texte ; ils y ont repéré toutes sortes de doubles sens laissant entendre que ces dames étaient à la recherche d’une marchandise plus compromettante que des souliers. Ainsi, les « sicyoniennes » étaient un type de chaussures d’origine grecque, mais aussi une variété bien connue de concombre et, par extension, un terme comique pour désigner le phallus ; quant aux « souliers écarlates », ils rappellent curieusement la couleur du godemiché. Si ce texte est bien un clin d’œil parodique et ouvertement érotique, il nous laisse encore plus clairement entr’apercevoir l’existence, dans l’Antiquité, d’une culture du plaisir d’acheter proche de la nôtre.

Mais ce genre d’aperçu est fort rare ; à moins que la pratique marchande elle-même n’ait été atypique dans l’Alexandrie du IIIe siècle av. J.-C. Dans son étude minutieuse intitulée Shopping in Ancient Rome, Claire Holleran n’exhume aucun texte aussi moderne, dans le ton comme dans le style, hormis peut-être quelques épigrammes où le poète Martial brosse le portrait imaginaire de personnages faisant du lèche-vitrine autour des Saepta de Rome (2), dévorant des yeux le mobilier hors de prix et les objets décoratifs qu’ils n’ont pas les moyens de s’offrir.

L’énigme des bars romains

Comme l’indique plus précisément son sous-titre (« La vente au détail sous la République tardive et le Principat »), le livre d’Holleran porte sur le fait de vendre et d’acheter à Rome, plutôt que sur le « shopping », terme qui n’a au demeurant aucun équivalent en latin. Pour l’essentiel, il s’efforce d’analyser les traces énigmatiques laissées par le commerce dans les villes romaines, des échoppes de restauration rapide et des bars aux banques et aux marchés de gros. L’historienne rassemble une masse impressionnante de données venues de tout l’Empire romain. Ainsi, à Viroconium, dans le Shropshire [dans l’ouest de l’Angleterre], un incendie dévastateur se déclara au beau milieu d’une vente de vaisselle, dont les hautes piles se dressaient sous le portique du forum ; 1 800 ans plus tard, les archéologues ont retrouvé les assiettes, toujours en piles, bien qu’un peu noircies. Il n’empêche : l’auteure doit parfois avouer son impuissance face à l’extrême difficulté d’interpréter les vestiges.

Considérons par exemple les magasins et les bars bordant les artères des cités romaines les mieux conservées. Lorsqu’on arpente les rues principales de Pompéi ou d’Herculanum, on a l’agréable impression de se retrouver dans un environnement très proche de celui des villes modernes : des bars et des cafés (tabernae, popinae ou cauponae) dont le comptoir fait face au trottoir pour attirer le chaland, et des magasins (également appelés tabernae) aux larges ouvertures pour mieux exposer leurs produits et intéresser le client. On retrouve même la trace des grands volets qui en interdisaient l’accès pendant la nuit, et des petits battants qui permettaient au propriétaire d’entrer dans sa boutique s’il ne voulait pas ouvrir en grand. Tout cela est bel et bon. Mais Holleran le reconnaît : l’affaire se complique dès qu’on souhaite ramener à la vie les habitants des lieux ou même simplement comprendre ce qu’on y vendait et à qui.

Les bars sont une énigme bien connue. On a toujours pensé que les jarres encastrées dans le comptoir contenaient du vin et de la nourriture chaude bon marché (de la soupe, du ragoût) que le patron ou la patronne, prévenants, mettaient à la disposition de leur clientèle pauvre et famélique. Mais ces récipients n’étaient pas vernissés et on ne pouvait les retirer pour les nettoyer. Pas besoin d’être grand clerc pour comprendre qu’ils n’étaient pas conçus pour contenir des liquides, chauds ou froids. Amedeo Maiuri, qui a dirigé pendant de longues décennies au XXe siècle les recherches à Herculanum, affirma avoir retrouvé dans ces récipients toutes sortes de légumes secs et de céréales. Mais les rapports de fouilles détaillés montrent qu’il prenait ses désirs pour des réalités (les restes en question furent en fait découverts dans des amphores entreposées aux étages supérieurs). En tout et pour tout, on n’a retrouvé dans les jarres de comptoirs à Herculanum que des noisettes, souligne Holleran. Les plats à emporter destinés au client moyen étaient apparemment plus frugaux, même si l’on peut supposer que les haricots et les grains découverts à l’étage servaient à mitonner quelque chose.

Le mystère est plus épais encore pour l’autre catégorie de tabernae : les boutiques. Les fouilles ne révèlent que très épisodiquement ce qui s’y passait. L’un des bâtiments de Pompéi était à l’évidence un cabinet médical, et on a retrouvé à Herculanum l’atelier d’un forgeron (qui tirait probablement une partie de ses revenus de réparations, à en juger par le pied de lampe abîmé qui l’attendait le jour de l’éruption). La présence, ailleurs, de couteaux de boucher indique assurément qu’on y vendait de la viande. Parfois aussi, une enseigne ou une publicité à l’extérieur révèle la nature du commerce : un ensemble de peintures magnifiques représentent ainsi les différentes étapes de la fabrication du feutre, de la préparation de la laine à la vente du produit fini.

Mais, la plupart du temps, nous n’avons que très peu d’indices sur la nature des biens et des services proposés, et nous ignorons tout autant si les ateliers faisaient de la vente directe. On est encore moins bien renseigné sur les gens qui se trouvaient d’un côté comme de l’autre du comptoir. Le propriétaire (ou le tenancier) vivait-il sur place, à l’étroit avec sa femme et ses enfants sur la mezzanine dont sont pourvues nombre de ces échoppes ? Ou était-ce là qu’il entreposait ses réserves ? Et qui donc venait acheter ? Comment les familles riches, par exemple, arbitraient-elles entre la possibilité de faire confectionner les vêtements par leurs esclaves et la possibilité d’envoyer ceux-ci les acheter tout faits ? Le maître ou la maîtresse de maison s’adonnaient-ils au lèche-vitrine quand ils voulaient acquérir des bijoux ou de luxueuses soieries, ou faisaient-ils venir la marchandise à domicile pour l’examiner ?

Des souliers achetés à crédit

Le problème tient pour partie au fait que les auteurs romains ne s’intéressaient guère à la réalité triviale du commerce et de la consommation. Nous n’entendons généralement parler des magasins qu’en cas d’incident. Holleran reprend l’histoire, rapportée par Sénèque, du philosophe scrupuleux qui avait commandé une nouvelle paire de chaussures ; le cordonnier étant décédé avant qu’il n’ait eu le temps de payer la note, le sage glissa la somme due par une fissure de la boutique aux volets, on l’imagine, hermétiquement clos. Cela nous informe, dit Holleran, sur la manière dont on barricadait ce type d’établissements ; cela nous apprend aussi qu’on pouvait se faire fabriquer des souliers à crédit.

Sans grande surprise, ce sont les juristes romains qui avaient le plus souvent affaire au monde du commerce. Holleran rapporte l’histoire pittoresque d’un boutiquier (tabernarius), installé dans une ruelle, qui avait laissé une lampe allumée sur son comptoir après le crépuscule. Un passant la lui faucha et, dans la bagarre qui s’ensuivit, le commerçant creva les yeux du voleur. La question de droit qui occupa les Romains fut de savoir si le boutiquier devait verser des dommages et intérêts. À nos yeux, l’histoire rappelle combien il était dangereux de rester ouvert après la tombée de la nuit.

Les données archéologiques ne sont pas beaucoup plus claires dans les sites de plus grande taille. Holleran consacre quelques pages passionnantes à ce qu’on appelle à Rome les « marchés de Trajan ». Ce complexe de plusieurs étages, adossé à l’une des collines de la ville, est souvent présenté comme le premier hypermarché. Il est vrai que c’est exactement l’impression que donne aujourd’hui ce réseau de passages et d’allées internes bordées de tabernae identiques. Mais, comme le souligne Holleran, tout cela n’est qu’une illusion : lorsqu’elles furent mises au jour dans les années 1930, la plupart de ces boutiques avaient déjà perdu tout trait architectural distinctif. C’est l’archéologue Corrado Ricci qui entreprit de les restaurer sous leur forme actuelle, pour donner à l’ensemble l’allure d’un marché antique. Le complexe n’avait peut-être aucune fonction commerciale ; certains soutiennent de façon convaincante qu’il s’agissait d’un centre administratif impérial, ou même d’une caserne.

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Le prétendu « marché » (marcellum) de Pompéi, vaste enceinte rectangulaire située à l’extrémité du forum, est tout aussi mystérieux. Ici, Holleran est moins perplexe que d’ordinaire et décrit avec assurance sa structure et son organisation : au centre, une fontaine servant à préparer les poissons (les fouilles ont mis au jour une grande quantité d’écailles) ; un comptoir incliné, en forme de U, où l’on vendait du poisson et de la viande ; enfin une succession de tabernae, où l’on vendait probablement d’autres types d’aliments, disposées tout au long d’un des murs d’enceinte. L’auteur a peut-être raison – après tout, ces écailles de poisson ne laissent guère place au doute. Mais elle ne nous dit pas que, au cours des deux siècles écoulés depuis la découverte du site, on a attribué au bâtiment de nombreuses autres fonctions. Certains ont cru voir des lits de banquet dans le comptoir en U et, de manière moins convaincante, de petits restaurants dans les tabernae. On a aussi cru y reconnaître un bâtiment religieux ; il faut dire que le « marché » jouxte le temple de Jupiter, abrite dans son enceinte un imposant mausolée, et qu’il est décoré de sculptures et peintures murales qui n’ont pas pour thème la cuisine, la vente ou la consommation et sont d’une étonnante splendeur pour un marché. Au début du XIXe siècle, c’était l’un des bâtiments les plus admirés de la ville – mais comme panthéon, « temple dédié à tous les dieux ».

Les meilleurs passages de Shopping in Ancient Rome sont ceux qui disent l’omniprésence du commerce, bien au-delà des seuls marchés et boutiques, et jusque dans les lieux les plus inattendus. À Rome même, le forum bruissait autant des clameurs du négoce que de celles des procès ou des intrigues politiques. Un ensemble d’épitaphes merveilleusement vivantes nous font rencontrer certains des boutiquiers, artisans et autres personnages qui gagnaient leur vie en faisant des affaires dans (ou très près de) ce cœur symbolique de l’empire : des libraires aux fleuristes, de Marcus Caedicius Felix, vendeur d’épées, à Sellia Epyre, qui exploitait un marché de niche en fabriquant et vendant un onéreux tissu brodé de fils d’or.

Il arrivait même que certains des plus prestigieux bâtiments de Rome soient spécialement conçus pour accueillir des activités de négoce à côté de leur fonction rituelle. Ainsi du temple de Castor, l’un des monuments emblématiques du Forum romain, reconnaissable à son trio de colonnes encore debout. Peu de gens remarquent qu’une succession de tabernae sont aménagées directement dans le soubassement, de chaque côté. L’une d’entre elles, sous le règne de Tibère, a sans doute abrité la boutique d’un cordonnier, si l’on en croit l’histoire que raconte Pline l’Ancien à propos d’un corbeau ayant élu domicile sur le toit du temple et qui servait de compagnon au propriétaire du magasin (un autre cordonnier du quartier, excédé de voir tomber des fientes sur sa marchandise, finit par mettre le volatile hors d’état de nuire). Une autre de ces échoppes fut probablement à un moment donné l’adresse d’un dentiste, si l’on en juge par le nombre de dents arrachées retrouvées dans son tuyau d’évacuation. De toute évidence, la vie religieuse et cérémonielle du temple avait pour toile de fond les déjections et les croassements d’un corbeau, les coups de marteau des cordonniers et les cris des patients.

Glorieux capharnaüm

Le négoce se pratiquait aussi au coin de toutes les rues, dans des baraques temporaires et sur des étals montés à l’occasion sur tréteaux. Holleran évoque avec talent le glorieux capharnaüm qu’était le commerce à Rome, qui n’est pas sans rappeler la New Delhi d’aujourd’hui. Les colporteurs ont, à de très rares occasions, joué les figurants dans l’histoire politique de Rome : ainsi du vendeur de figues de Brindisi qui alpaguait les passants sur le port à propos de ses « cauneas » (figues sèches de Caunus [une ville côtière du sud-ouest de l’Anatolie]) précisément au moment où Marcus Crassus partait pour sa campagne désastreuse contre les Parthes, en 55 av. J.-C. Les cris du vendeur furent interprétés comme un mauvais présage, « cauneas » ressemblant beaucoup, dans le latin parlé, à « cave ne eas » (« n’y va pas ! »). Mais, plus souvent, les auteurs romains du beau monde se plaignent avec mépris des vendeurs de rue, et des terribles nuisances qu’ils font endurer à ceux qui traversent la ville. Les autorités romaines, habituellement peu interventionnistes, s’efforcèrent même de réguler leur activité. Dans l’amphithéâtre de Pompéi, on retrouve les traces du marquage des emplacements affectés aux marchands par les responsables locaux.

L’évocation la plus frappante de cet univers chaotique ne nous vient donc pas de la littérature mais d’une frise peinte qui décore une villa de Pompéi. La scène semble montrer le portique du forum local. Un instituteur et ses élèves ont élu domicile sous la colonnade, salle de classe improvisée ; une femme d’allure distinguée donne quelques pièces à un mendiant accompagné d’un chien ; d’autres hommes lisent un avis placardé sur les colonnes. Mais ce qui saute aux yeux avant tout, c’est l’activité marchande de fortune qui s’y déroule : des colporteurs arpentent les lieux pour essayer de fourguer du tissu aux passantes ; deux jeunes ambitieux ont disposé des pots et des ustensiles sur le trottoir pour attirer le chaland ; enfin, quelqu’un réveille le quincaillier qui s’était assoupi sans remarquer qu’une transaction était sur le point de se faire.

Ce document plein de vie paraît fort éloigné de la licencieuse visite au magasin de chaussures du poème d’Hérondas – jusqu’à ce qu’on remarque, au milieu de la scène, un cordonnier à l’étal plutôt élégant. La peinture est très abîmée, mais il semble que quatre femmes soient assises sur des bancs et que le vendeur prenne des paires de souliers sur les présentoirs pour leur permettre de les essayer et d’en discuter. Voilà peut-être l’équivalent romain des « sicyoniennes, pantoufles, bottes, sandales argiennes, souliers écarlates et ballerines » mentionnées dans le poème d’Hérondas. Mais, bien que la peinture soit très dégradée, je ne peux pas imaginer qu’il faille y voir des godemichés.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 3 janvier 2013. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Notes

1| Les équivalents français les plus proches de « to shop » sont les expressions formées autour du mot « emplettes »,  d’usage courant depuis le début du XVIIe siècle.

2| L’histoire de ces Saepta – littéralement, les « enclos » – est celle d’une métamorphose commerciale : ils furent initialement conçus par Jules César comme un vaste bâtiment censé accueillir les citoyens lors des votes, mais la République romaine céda bientôt la place à un régime autocratique qui mit fin aux élections populaires, et le lieu fut rapidement transformé en arène accueillant des spectacles de gladiateurs, puis en un bazar très chic et un marché de mobilier ancien (NdA).

LE LIVRE
LE LIVRE

Shopping in Ancient Rome de Claire Holleran, Oxford University Press, 2012

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