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Le crépuscule des caricaturistes

De l’URSS d’antan à la Chine d’aujourd’hui, les dictatures se sont toujours méfiées du rire et de la plaisanterie. Aujourd’hui, c’est pourtant dans les démocraties libérales les plus avancées que les caricaturistes et adeptes de l’humour grinçant et libérateur se font violemment attaquer et censurer au nom du politiquement correct. Le rire vide et béat, lui, prolifère.

Où en est-on avec le rire qui « mord », pour reprendre le terme de Baudelaire dans un texte de 1857, De ­l’essence du rire ? Autrement dit, avec l’esprit critique quand il prend la forme du comique ? Les dictatures ont toujours très mal toléré ce « mauvais » esprit rigolard. Dans les jours les plus noirs de l’URSS, la seule manière de supporter la pénurie communiste a longtemps été – faute de liberté d’expression – de faire circuler des anekdoty, des blagues qui déchiquetaient les mensonges de la propagande. Comme celle-ci, typique des années 1980 : le commissaire à la production promet la livraison de la voiture commandée par un camarade ouvrier « un jeudi dans dix ans ». L’heureux futur récipiendaire du véhicule demande : « Le matin ou l’après-midi ? » Le commissaire, interloqué : « Mais quelle importance ? » Et le camarade de répondre : « C’est que le plombier passe le matin… » L’anekdot était si célèbre qu’elle fut exploitée par Ronald Reagan dans un discours aux ouvriers de General Motors à Detroit. En URSS, elle pouvait se payer cash de trois ans de goulag – comme aujourd’hui en Chine les plaisanteries sur Xi Jinping.

 

Pourchassé dans les systèmes totalitaires, le « rire qui mord » s’est en revanche bien acclimaté à la démocratie au XXe siècle. Signe de la bonne santé d’une société acceptant de rire d’elle-même. Mais cette économie du rire politique a été secouée au début du XXIe siècle par des remises en question récurrentes. La publication, en septembre 2005, par douze dessinateurs de presse de « caricatures de Mahomet » dans le quotidien danois Jyllands-Posten a déclenché l’une des plus spectaculaires atteintes au droit de rire. Contre ces caricatures, et à l’heure de la mondialisation, des foules furieuses se sont alors levées à des milliers de kilomètres de Copenhague, dans de très nombreux pays musulmans. Les menaces adressées au journal, coupable d’avoir insulté le Prophète et la foi de ses fidèles, ont mobilisé la presse du monde entier. Depuis, les litiges se sont accumulés entre la foi et la loi, la première tentant d’imposer la catégorie de « blasphème » – c’est-à-dire la sanctuarisation de pans entiers du langage et de la représentation –, l’autre défendant la « liberté d’expression ». C’est parce qu’il a toujours refusé de respecter cette ligne de démarcation entre le sacré et le profane que, un matin de janvier 2015, le journal satirique Charlie Hebdo, adepte du rire « bête et méchant », a été victime d’un effroyable attentat. Il payait ainsi et définitivement (ses locaux avaient déjà été incendiés en novembre 2011) le fait d’avoir maintenu le principe du rire critique. Fini de rire !

 

Sans doute n’est-ce pas la première fois dans l’histoire que la foi entend interdire le rire – et, derrière lui, la capacité de l’esprit critique à s’exercer contre les croyances. Le doute contre le dogme. Dieu ne rigole pas. Témoin le christianisme. Au VIe siècle, la règle de saint Benoît avait formellement interdit le rire aux moines, au motif que, dans les Écritures, le Christ n’avait jamais ri. Sans doute conformément à l’idéal de la dignitas antique, le sage ne rit pas, sous peine de déchoir, car la manifestation physiologique du rire – hoquets, rictus – fait perdre toute contenance. L’image du désordre du corps l’emporte sur l’équanimité de l’esprit. Pascal ­Quignard rappelle dans ses Petits ­traités que le Sénat romain avait autrefois refusé d’intégrer dans l’alphabet latin le zêta grec (la lettre z), car, disait-on, en prononçant cette lettre maudite, le visage se déformait et faisait apparaître alors un instant, à travers un horrible rictus, la tête de mort ! Le rire au risque de la mort, donc. Et puis enfin, ­comment Dieu pourrait-il rire puisque rire, c’est toujours rire de… l’homme, laid ou faible ? Le Créateur ne peut se moquer de sa créature, sauf à trahir du mépris, voire de la haine – ce qui ne se peut chez un dieu d’amour ! Le rire, dans sa forme acceptable du sourire, habite les saints et l’homme au jardin d’Éden sous la forme de la béatitude. Seuls les hommes, proclame Aristote, peuvent célébrer dans la comédie ce rire cathartique, un peu méchant, qui ­« corrige » et purge la société de ses vices et de ses faiblesses.

 

Se faire interdire de rire par Dieu est une chose. Se l’interdire soi-même fait franchir une étape dans le progrès de nos sociétés tristes. Quinze ans après l’affaire des caricatures du Prophète, voici que The New York Times a banni définitivement le dessin de presse de ses colonnes le 10 juin dernier. Raison de ce bannissement ? La publication dans son édition internationale du dessin du caricaturiste António Moreira Antunes : un Trump aveugle et affublé d’une kippa tient en laisse le Premier ministre israélien Netanyahou, représenté en chien portant un collier avec l’étoile de David. Cette charge contre un président bien peu maître de sa politique au Proche-Orient a fait naître une violente polémique. Sans doute la scène pouvait-elle apparaître comme grossièrement antisémite. Quoi qu’il en soit, le dessin a été immédiatement retiré par la direction et avec lui pour toujours – dans une précipitation inquiétante eu égard à une telle décision – tout dessin de presse « politique » dans The New York Times ! Le quotidien a incriminé un manque de vigilance de l’éditeur, qui n’aurait jamais dû laisser passer cette caricature. Mais il est probable que le journal, craignant de s’aliéner une partie de son lectorat, a surtout répondu à la grogne montante des réseaux sociaux. Cette palinodie a donc conduit à interdire le rire dans un fleuron de la presse de l’une des plus grandes démocraties du monde, censée jusqu’alors défendre la liberté d’expression des caricaturistes.

 

Comme l’a écrit en réaction le dessinateur Patrick Chappatte, « les caricatures politiques sont nées avec la démocratie. Elles sont menacées quand la liberté l’est ». En moins de quinze ans, les démocraties sont ainsi passées d’une position à l’autre, sans solution de continuité, de la défense acharnée du droit de rire de tout jusqu’à son interdiction. Que s’est-il donc passé ? Les démocraties, réputées saines à proportion de leur capacité à accueillir le rire, sont-elles devenues malades ?

 

D’un côté le fanatisme, la foi maladive qui interdit de rire. De l’autre l’intériorisation de ces interdits – l’auto­censure, plus difficile à combattre que la censure. C’est comme si aujourd’hui nous n’avions plus besoin de personne pour proclamer des interdits. Nous nous les imposons nous-mêmes. Historiquement, depuis le XIXe siècle, c’est le Pouvoir avec un grand P qui interdisait. Le « roi-poire », Louis-Philippe, fustigeait les journaux satiriques (La Caricature et Le Charivari) de Charles Philipon, occupés à saper son autorité. Aujourd’hui, ce sont les groupes de pression, avec un petit p, qui pèsent et tentent d’étouffer l’esprit critique.

 

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Les journaux, les humoristes, les films doivent ainsi se garder de toutes parts. On entend souvent dire que Rabbi Jacob (1973) ne pourrait plus être produit pour l’image caricaturale qu’il donne du juif et de l’Arabe. La déprogrammation des Suppliantes d’Eschyle, pourtant une tragédie, en est une illustration. Des militants se réclamant de l’antiracisme ont en effet empêché en mars 2019 la représentation de la pièce à la Sorbonne : les masques sombres des acteurs étaient assimilés à leurs yeux à la pratique du blackface de l’Amérique ségrégationniste ! L’ignorance multipliée par la stupidité a abouti à la terreur et à la censure. Il est déjà difficile dans cette société de ne pas risquer, en créant, de froisser telle ou telle sensibilité, mais, s’il faut en plus anticiper les contresens imbéciles, la tâche devient impossible.

 

Comme des corps embarrassés d’eux-mêmes, affectés d’une sorte de polyarthrite des expressions, les esprits libres – caricaturistes, dessinateurs, journalistes, auteurs, créateurs… – finissent par se figer et ne plus bouger une oreille. Les chasseurs-censeurs sont en embuscade partout, prêts à tirer sur tout ce qui bouge. C’est que notre monde commun s’est fragmenté. L’espace public, patiemment construit au fil du temps comme un lieu démo­cratique d’échanges et de confrontations, s’est fissuré avant de céder sous la pression, silencieuse d’abord puis fracassante, des communautés. D’invisibles mais puissantes lignes de séparation se sont mises en place, derrière lesquelles chacun veut vivre selon sa loi, sa foi ou ses convictions. Or le rire s’accommode mal des bornes et même n’existe que pour les franchir. La tolérance est devenue indifférence réciproque – garantie qu’aucun esprit fort ne viendra contester ou interroger le statu quo. À la pluralité des opinions s’est substituée la multiplicité des intérêts communautaires.

 

Le dessinateur de presse est en quelque sorte le témoin privilégié de cet éclatement du monde commun en microprincipautés. Il en est aussi la première victime – comme le canari qui, premier à suffoquer au fond de la mine, annonce à tous l’imminence du coup de grisou. Le voilà donc à sa table, placé sous le regard inquisiteur de toutes sortes de représentants, déclarés ou pas, de groupes, de minorités ou de communautés, qui ne peuvent ni ne veulent plus rien partager. Mais ce qui rend la tâche critique plus redoutable encore, c’est que ces groupes de pression appliquent dans leur combat contre le rire des stratégies presque imparables. Pour disqualifier le rire, rien de tel que de le criminaliser : il serait ainsi coupable de s’attaquer à des cibles qui réclament le statut de victimes. Comment oser alors rire de qui se proclame « faible » ? Ainsi désarme-t-on l’esprit critique et invite-t-on à pleurer sur le sort d’une cible au statut victimaire souvent largement fantasmé – et ce pour mieux exclure la possibilité du rire. Cette démocratie des pleurs est dévastatrice. Elle sangle serré le « rire qui mord » dans la muselière du politiquement correct.

 

Le paradoxe, c’est que, au moment où la possibilité du « rire qui mord » s’éteint, nos sociétés se vautrent dans un rire anesthésiant. Les pires cauchemars de romanciers de science-fiction n’ont pas encore exploité, je crois, cette image d’une société « hilare » – qu’on dirait placée en permanence sous l’effet d’un gaz hilarant. C’est que nous devrions prendre conscience de la guerre à bas bruit qui fait rage – et dont nous sommes les otages. Sans doute sommes-nous déjà vaincus : nous vivons le triomphe planétaire du rire automate. Le rire de « résistance » résiste, mais avec peine, face aux funestes escadrons du rire ahuri, sans objet et sans but, rire vide, à la fonction purement phatique, comme on le dirait du langage. On rit pour rire. En boucle. Comme si le monde entier devait rire depuis qu’il se voit sombrer dans un état de « crise » chronique. Nouvel opium, administré au peuple, réclamé par le peuple et même fabriqué par le peuple sur les réseaux sociaux ! Apparu dans le dernier quart du XXe siècle (à la fin des Trente Glorieuses) à travers ces rires enregistrés qui dispensent le téléspectateur de s’interroger sur les moments où il faut rire, il s’est imposé massivement et totalement sur la Toile et les portables. Sur le registre du « lol » (laughing out loud) ou du « mdr » (« mort de rire »). Internet est devenu ce grand collecteur du risible. La culture Web s’acharne à produire et à faire la promotion du dérisoire à une échelle inconnue auparavant. À ce titre, cette culture s’est plus que compromise avec ce rire totalitaire, cette tyrannie majoritaire de l’esclaffement – qui refuse au rire l’ombre même de la pensée. Exemple de cette démission de l’esprit critique : le 15 juillet 2012, le chanteur coréen Psy mettait en circulation sur le Web dans un clip grand-guignolesque son Gangnam Style – ridicule, assumé comme tel, et premier hit à avoir atteint 1 milliard de vues ! Un septième de l’humanité ahurie, plébiscitant cette figure grotesque en train d’improviser la danse du cheval, répercutée à l’infini à travers les milliers de mèmes, ces parodies fabriquées par les internautes… Monté en boucles vides, le rire comme une machine célibataire ne se nourrit plus que de lui-même. Serait-ce donc le rire de la fin du monde, celui qui emporte tout dans un grand hoquet zygomatique ?

 

Péguy nous avait jadis mis en garde, dans Notre jeunesse (1910), contre « un monde non seulement fait de blagues, mais qui ne fait que des blagues, et qui fait toutes les blagues, qui fait blague de tout ». Est-ce le signe de la démission des esprits, incapables non seulement de distinguer ce qui vaut de ce qui ne vaut rien (l’esprit critique, c’est ­l’esprit qui trie), mais heureux de jouir en riant de se dissoudre dans le vide ? Allons-nous définitivement ressembler à ces figures des toiles du peintre chinois Yue Minjun, foules qui affichent un même spectaculaire rictus, toutes dents dehors, plaqué à la manière d’un bâillon sur les visages ? Sommes-nous condamnés à voir, élection après élection, des bateleurs et des clowns (Beppe Grillo, Donald Trump, et tout récemment l’humoriste Volodymyr Zelensky, élu en avril président de l’Ukraine) se hisser aux plus hautes responsabilités ?

 

Entre l’interdiction du rire et sa prolifération insignifiante, nos démocraties doivent trouver une voie. Dans l’un ou l’autre cas, se passer de rire c’est se priver de la pensée. En grec ancien, il y a un verbe pour « rire » dont l’étymologie fait réfléchir. Ce mot, gelan, a une racine indo-européenne, gel, qui signifie « briller, scintiller ». Comment mieux faire comprendre que dans le rire véritable, tout à coup, quelque chose brille, éclaire et fait sortir de l’obscur ? Socrate, à cet égard, ne fait rien d’autre dans la cité, au hasard des rencontres, que produire ces éclats (de rire), tournant en ridicule les idées et les hommes qui se prennent trop au sérieux et sont trop pénétrés de leur importance. Ne faut-il pas en conclure que toute pensée n’est véritablement pensée que si elle est capable de trouver le ressort de rire, et ainsi de se déprendre d’elle-même ? À la fin du Nom de la rose, d’Umberto Eco (1980), polar théologique qui tourne autour du livre perdu d’Aristote sur le rire, un des personnages tire une leçon qui résonne avec force aujourd’hui : « Redoute […] les prophètes et ceux qui sont disposés à mourir pour la vérité […]. Jorge avait peur du deuxième livre d’Aristote, car celui-ci enseignait peut-être vraiment à déformer la face de toute vérité afin que nous ne devenions pas esclaves de nos fantasmes. Le devoir de qui aime les hommes est peut-être de faire rire de la vérité, faire rire la vérité, car l’unique vérité est d’apprendre à nous libérer de la passion insensée pour la vérité. »

 

— Ce texte a été écrit pour Books.

LE LIVRE
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Le Nom de la rose de Umberto Eco, Le Livre de poche, 2002

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