Croissance et cécité énergétique

Les Soviétiques croyaient que l’investissement en capital physique était la clé de la croissance. Ils s’en sont mordu les doigts. Au sein du monde dit capitaliste, cette opinion fut partagée par beaucoup d’économistes, mais pas tous. Dans son livre sur la révolution industrielle britannique, paru l’année dernière, Martin Hutchinson cite Lord Liverpool, alors Premier ministre de sa Gracieuse Majesté, qui en 1820 démolit ce mythe devant la Chambre des lords. La principale source de la « puissance commerciale » du royaume a été la faculté d’invention de ses sujets en « machinerie », soutint-il. Autrement dit, l’innovation. Cette explication a acquis valeur d’« orthodoxie économique », écrit Edward Chancellor en rendant compte dans The Times Literary Supplement d’un autre ouvrage, signé Daniel Susskind. Le Nobel Robert Solow l’a établi pour la croissance américaine dans la première partie du XXe siècle. Autre Nobel, Paul Romer a soutenu que le moteur de la croissance est le capital non pas matériel mais humain, et Susskind renchérit : ce sont les idées nouvelles qui fondent la croissance. Les idées sont des biens « non concurrents », en ce qu’elles sont mises en partage pour être exploitées : « plus d’idées assurent des rendements croissants ». À cela deux objections.

Objection n° 1 : la révolution informatique n’a pas entraîné une hausse significative de la productivité. Solow l’avait déjà constaté avant la crise de 2008 et depuis lors plusieurs économistes ont soutenu une idée supplémentaire, celle que la baisse tendancielle du taux de croissance reflétait un ralentissement de l’innovation technologique. Du moins était-ce avéré avant le déferlement de l’intelligence artificielle, tempère Chancellor. 

Objection n° 2 : la religion de la croissance a eu des effets gravement destructeurs, observe Susskind après bien d’autres. C’est indéniable sur le plan environnemental, mais selon Chancellor l’auteur en rajoute inutilement, avançant par exemple que la croissance creuse les inégalités, ce qui est historiquement faux. Reste la question centrale de savoir si la nécessaire transition énergétique est compatible avec la poursuite de la hausse du niveau de vie. Pour Susskind la réponse est oui, à condition de passer à la « croissance verte » et de respecter l’objectif du « net zéro carbone » en 2050. Or c’est un vœu pieux, jugent nombre d’économistes. Le Canadien Vaclav Smil, « pape » de l’économie de l’énergie, dont Books s’est souvent fait l’écho, estime dans son dernier livre (2022) et confirme dans un article récent que l’activité économique dépend plus que jamais des énergies fossiles et que cette dépendance va encore s’accroître dans les décennies à venir. Il estime le coût des mesures à prendre pour atteindre le « net zéro carbone » en 2050 à 20 ou 25 % du PIB dans les économies avancées, alors que Susskind s’en tient au dérisoire 0,5 % annoncé par le Climate Change Committee du Royaume-Uni.Chancellor en profite pour relever ce que l’économiste Nate Hagens, en accord avec Smil, appelle la « cécité énergétique » de la plupart de ses collègues. Les économistes ont eu raison de mettre en avant l’innovation comme facteur décisif de la croissance, mais ils ont omis de préciser que l’innovation en question avait principalement pour objet de rentabiliser l’usage de l’énergie.

LE LIVRE
LE LIVRE

Growth: A Reckoning de Daniel Susskind, Allen Lane, 2024

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