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Histoire
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Dans la tête des soldats de la Wehrmacht

En combien de temps un homme normal devient-il une machine à tuer ? Quelques jours, tout au plus. C’est l’enseignement troublant d’un document exceptionnel : le recueil des conversations de soldats allemands prisonniers entre 1939 et 1945.


Wehrmacht / Bundesarchiv, Bild 183-B15023 / Fremke, Heinz /
Le 6 mars 1943, deux soldats allemands parlent de la guerre. Budde, le pilote de chasse, et Bartels, le sous-officier, ont été faits prisonniers par les Anglais quelques semaines auparavant. Pour eux, les combats sont finis, et le temps est venu d’échanger leurs souvenirs : « Budde : J’ai participé à deux raids aériens, on a bombardé des maisons. Bartels : Tu parles de bombardements stratégiques, comme nous, avec des cibles précises ? Budde : Non, des bombardements au hasard, pour déstabiliser l’ennemi. On prenait la première cible venue, des villas sur une colline par exemple. Tu vois, on les survole comme ça et tout à coup, pssssst, on fond dessus, les fenêtres explosent, le toit s’envole. Une fois à Ashford, sur la place du marché, il y avait un attroupement, des tas de gens, des discours… bah, je peux t’assurer qu’on les a pulvérisés ! C’est très amusant ! » Les pilotes Baümer et Greim ont eux aussi vécu de beaux moments, comme ils se plaisent à le raconter : « Baümer : On a fait installer à l’avant de l’avion un canon de deux centimètres. On volait en rase-mottes, et quand on croisait des voitures, on allumait les phares, pour qu’elles croient qu’une autre automobile arrivait en face. Et là, avec les canons, on nettoyait tout. Ça marchait du tonnerre. C’était du beau travail, on s’en donnait à cœur joie ! On a fait ça aussi avec des trains et des convois.   Un ton inhabituel et dérangeant Greim : Un jour, on a mené un raid sur Eastbourne. On est arrivés et on a vu un château. Apparemment, il y avait un bal ou quelque chose comme ça, en tout cas plein de dames en tenue de soirée et un orchestre. La première fois, on s’est contentés de survoler, mais ensuite on a piqué et tout canardé. Ah ! Mon ami, c’était vraiment le pied ! » Le ton des soldats Budde, Bartels, Baümer et Greim est inhabituel et dérangeant. Rien à voir avec celui qu’on trouve dans les documentaires télévisés ou les Mémoires de guerre : c’est le ton de soldats qui bavardent entre eux et se racontent leurs expériences. Dix-huit millions d’hommes ont servi pendant la Seconde Guerre mondiale dans la Wehrmacht et la Waffen-SS, soit plus de 40 % de la population masculine du Reich. Aucune période n’est mieux documentée que les six années qui séparent l’invasion de la Pologne, en septembre 1939, et la capitulation de l’Allemagne, en mai 1945. L’historien lui-même peine désormais à avoir une vision globale des ouvrages consacrés au conflit. L’histoire de la Seconde Guerre mondiale que l’Institut de recherche sur l’histoire militaire de Potsdam a achevé de publier il y a trois ans, la référence allemande en la matière, représente à elle seule dix volumes (1). Chaque bataille de ce combat monstrueux pour la domination de l’Europe a aujourd’hui sa place réservée dans les livres d’histoire, au même titre que les horreurs provoquées par cette dévastation qui fit soixante millions de morts : la souffrance des populations civiles, l’extermination des Juifs, la guerre contre les partisans à l’Est. Cependant, la façon dont les soldats ont vécu la guerre, dont la confrontation permanente avec la mort et la violence les a transformés, ce qu’ils ont ressenti, ce qu’ils ont craint, mais aussi ce à quoi ils ont pris plaisir, tout cela n’est qu’effleuré dans les ouvrages savants. Il est vrai que l’historiographie s’est longtemps méfiée des points de vue subjectifs sur les événements, préférant se contenter des dates et des faits. Mais cela tient aussi aux lacunes des sources potentielles. La correspondance du front, les récits personnels, les Mémoires de guerre ne renvoient qu’une image édulcorée de la réalité. Les destinataires de ces témoignages sont les femmes des soldats, leurs familles, ou plus généralement l’opinion publique. Les descriptions du quotidien, le village qu’on rase ou les quelques filles qu’on « culbute », comme on désigne les viols dans le jargon des soldats, n’y ont pas leur place. Non seulement les attentes des destinataires font obstacle à une peinture réaliste, mais le temps transforme à lui seul le regard porté sur le passé. Pour avoir une image fidèle de la façon dont les militaires ont vécu la guerre, il faudrait pouvoir les interroger à chaud et jouir de leur entière confiance afin qu’ils s’expriment librement, sans craindre de devoir rendre ensuite des comptes. Ce qui paraît déjà difficile pour des conflits contemporains, comme l’Afghanistan, relève quasiment de l’impossible concernant un événement bien antérieur comme la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, deux chercheurs allemands ont réussi à reconstituer ce vécu grâce à des enregistrements d’époque. C’est une découverte sensationnelle qu’a faite l’historien Sönke Neitzel dans les archives britanniques et américaines. En 2001, il effectuait des recherches sur la bataille de l’Atlantique quand il est tombé par hasard sur des retranscriptions d’écoutes d’officiers allemands faits prisonniers par les Alliés, s’exprimant avec une liberté inouïe. Plus Neitzel creuse, plus il trouve de matériau. Au total, ce sont 150 000 pages de comptes rendus originaux qu’il a dépouillés avec le spécialiste de psychologie sociale Harald Welzer. Le livre qu’ils en tirent est de nature à bouleverser notre vision de la guerre. Ces enregistrements offrent sur la Seconde Guerre mondiale un regard « de l’intérieur » et détruisent à jamais le mythe d’une Wehrmacht « propre ». Dans ces récits, les soldats nous livrent leur vision de l’ennemi et de leurs chefs, ils se racontent par le menu telle ou telle opération militaire et rapportent avec un luxe de détails étonnant les atrocités qu’ils ont vues et auxquelles ils ont pris part. Toutes les raisons sont bonnes pour tuer. Parfois il suffit qu’un homme ne change pas de trottoir assez vite ou rechigne à donner un objet : « Zotlöterer : J’ai tiré sur un Français par-derrière. Il était à vélo. Weber : De très près ? Zotlöterer : Oui. Heuser : Il voulait te faire prison­nier ? Zotlöterer : Tu parles ! Je voulais le vélo. » Jusqu’au printemps 1945, près d’un million de soldats de la Wehrmacht ou des Waffen-SS furent capturés par les Anglais ou les Américains, pour la plupart envoyés dans des camps de prisonniers ordinaires. Mais plus de treize mille d’entre eux firent l’objet d’une « observation » plus étroite dans les installations conçues à cet effet que les Alliés édifièrent d’abord dans le domaine de Trent Park, au nord de Londres, dans la Latimer House située dans le Bucking­hamshire, puis, à partir de l’été 1942, à Fort Hunt, en Virginie. Il s’agissait d’arracher aux soldats des secrets militaires susceptibles de donner aux Alliés un avantage stratégique. Les cellules étaient truffées de micros ; de nombreux indics se mêlaient par ailleurs aux détenus, avec pour mission d’orienter la conversation dans la bonne direction. n peut penser que la plupart des prisonniers ignoraient qu’ils étaient sur écoute ; quoi qu’il en soit, s’ils le savaient, ils abandonnaient très vite toute prudence, portés par la conversation avec leurs camarades. Le besoin humain de parler est manifestement plus fort que la crainte d’être entendu par l’ennemi. La quantité de matériau retrouvé dans les archives est impressionnante : les Britanniques ont rédigé 17 500 comptes rendus d’écoute ; si certains ne font qu’une demi-page, d’autres s’étendent sur plus de vingt feuillets. Les Américains ont conservé des milliers d’autres transcriptions ; ce sont des relevés mot à mot en allemand, auxquels on a adjoint une traduction anglaise.   « J’avais mal pour les chevaux » La décision d’interner les prisonniers à Trent Park ou à Fort Hunt était prise par des officiers des renseignements alliés, qui désignaient les candidats appropriés. Alors que les Anglais ont mis sur écoute avant tout l’élite de la Wehrmacht, les Américains se sont plutôt intéressés au soldat moyen. Près de la moitié des détenus de Fort Hunt étaient de simples hommes de troupe, en particulier de l’armée de terre, les sous-officiers ne représentant qu’un petit tiers des effectifs, et les officiers de plus haut rang, un sixième. Et, de fait, la diversité des voix donne un aperçu très complet du regard que portent les soldats sur la guerre. Presque toutes les carrières sont représentées, du nageur de combat au général d’armée. De même, les propos recueillis couvrent à peu près tous les théâtres d’opérations. Certes, la quasi-totalité des soldats mis sur écoute avaient été faits prisonniers sur le front de l’Ouest ou en Afrique mais, la plupart ayant combattu dans différentes zones, nous disposons également de descriptions du front de l’Est. La science s’est toujours demandé à quelle vitesse des hommes en tous points normaux se transforment en machines à tuer. La réponse qui s’impose à la lecture de ces récits tient en deux mots : très rapidement. Pour beaucoup, la phase d’accoutumance dure à peine quelques jours, après quoi ils s’acquittent de leur tâche sans difficulté. Plus d’un avoue même ouvertement en tirer du plaisir. Parfois, une arme ou un avion suffit, comme le montre cette discussion du 30 avril 1940 entre un pilote de la Luftwaffe et un éclaireur : « Pohl : Le deuxième jour de la campagne de Pologne, j’ai dû bombarder une gare de Pozna´n. Huit des seize bombes sont tombées dans la ville, en plein milieu des maisons. Ça ne m’a pas vraiment réjoui. Le troisième jour, ça m’était égal, et le quatrième, j’y ai pris plaisir. Pour se mettre en appétit, on poursuivait des soldats isolés à travers champs et on les laissait gisant les bras en croix avec quelques balles dans la peau. Meyer : C’étaient toujours des soldats ? Pohl : Non, des civils aussi. On attaquait les files dans la rue. Je faisais partie d’une escadre de trois appareils. Les avions plongent, les uns derrière les autres, et là, dans un virage à gauche, c’est parti, avec les mitrailleuses et tout ce qu’on avait sous la main. On
a vu des chevaux voltiger. Meyer : Diable, avec les chevaux. Je n’arrive pas à y croire. Pohl : J’avais mal pour les chevaux, pas du tout pour les hommes. Mais les chevaux m’ont fait de la peine jusqu’au dernier jour. » Quand des soldats parlent de la guerre, des mots comme « mort » ou « tuer » ne surgissent que rarement dans la conversation. Parce que c’est le résultat qui compte, pas le travail en lui-même, qui va de soi. Un maçon ne discuterait pas pendant la pause de pierre et de ciment, remarquent à juste titre Neitzel et Welzer. Nombre de discussions retranscrites sont des joutes oratoires. Il ne s’agit pas pour les prisonniers de s’épancher ; ils se montrent indifférents aux horreurs qui sont derrière eux. Ils veulent plutôt se distraire, rigoler ensemble. Comme souvent lorsque des hommes parlent de leurs expériences devant un cercle de confrères, leurs récits ont quelque chose de vantard. Les réactions à ce qui se dit sont au moins aussi révélatrices que la nature de ce qui est dit. Un comportement qui va de soi ne suscite pas la contradiction ou la protestation. Une frontière se dessine ainsi entre ce que l’on juge normal et ce qui représente au contraire une violation de la norme. Le soldat parle peu de la mort, et tout aussi peu de ses sentiments ou de ses peurs. La crainte de mourir ou le désespoir ne sont pas de nature à amuser les camarades. Dans le monde des soldats, l’aveu de n’avoir pas su faire face à une situation extrême est interprété comme une preuve de faiblesse ; ce n’est d’ailleurs pas fondamentalement différent parmi les civils. On n’avouera qu’à de très proches amis s’être fait dessus de peur ou avoir dû se rendre. Les hommes adorent la technique, c’est un sujet sur lequel ils s’entendent vite. Aussi de nombreuses discussions portent-elles sur l’équipement, l’armement, les calibres, et, avec des variations à l’infini, sur comment on a « tué », « abattu », « descendu ». Le succès et la fierté du travail accompli existent aussi à la guerre.   Des frontières morales déplacées La victime vaut seulement comme cible à toucher et anéantir, que ce soit un bateau, une maison, une voie de chemin de fer, voire un cycliste, un piéton ou une femme avec une poussette. On ne regrette que très rarement le destin des innocents, et jamais il n’est question de compassion. « La victime au sens empathique du terme est absente de ces récits », concluent les auteurs. Nombre des soldats mis sur écoute ne font pas de distinction entre les cibles militaires et civiles ; très vite après le début de la guerre, ces différences n’existent plus que sur le papier, et, à partir de l’invasion de l’URSS, elles disparaissent totalement. Certains soldats sont même très fiers d’avoir eu l’occasion de tuer de nombreux civils. Le lieutenant Hans Hartigs, du 26e escadron de chasseurs, raconte en janvier 1945 un raid contre l’Angleterre, au cours duquel il s’agissait expressément de « tirer sur tout ce qui bougeait, pourvu que ça ne soit pas militaire » : « Nous avons abattu des femmes et des enfants en poussettes », rapporte l’officier avec satisfaction. Le caporal de sous-marin Solm explique en mars 1943 comment il a « coulé un bateau transportant des enfants », provoquant la noyade de plus de cinquante d’entre eux. Il s’agit très vraisemblablement du paquebot britannique City of Benares, torpillé le 17 septembre 1940 dans l’Atlantique Nord. « Ils sont tous morts noyés ? – Oui, tous. – Un bateau de quelle taille ? – Un 6 000 tonnes. – Comment vous l’avez su ? – Par la radio. » La guerre n’abolit pas les catégories morales, comme on pourrait le penser, elle en déplace le champ d’application. Aussi longtemps que le soldat agit dans les limites de ce qui est considéré comme nécessaire, il juge son action légitime, même quand il s’agit d’actes d’une brutalité extrême. C’est la raison pour laquelle des agissements qui provoqueraient un dégoût profond en temps de paix ne lui posent ici pas de cas de conscience particulier. Quand la morale n’est pas abolie, mais que ses frontières sont redessinées, il subsiste des règles : on ne tire pas sur des pilotes dont l’avion a été abattu et qui ont sauté en parachute ; en revanche, tout est permis avec l’équipage des tanks détruits. Les partisans étaient par principe immédiatement fusillés ; quiconque assaille un camarade par-derrière a, du point de vue de l’homme de troupe, bien mérité son sort. En revanche, fusiller en masse des femmes et des enfants était considéré, même dans la Wehrmacht, comme une pratique cruelle, ce qui ne l’empêcha pas d’être très répandue. En octobre 1944, l’opérateur radio Eberhard Kehrle et le soldat d’infanterie SS Franz Kneipp discutent très librement de la guerre contre les partisans : « Kehrle : Dans le Caucase, lorsque l’un de nous a été abattu, on n’a pas attendu l’ordre d’un lieutenant. On a sorti nos pistolets, et hop, femmes, enfants, tout ce qui bougeait, liquidé… Kneipp : Chez nous, une fois, un groupe de partisans avait attaqué un convoi de blessés et les avait tous achevés. Une demi-heure plus tard, ils avaient été pris près de Novgorod. On les a mis dans une fosse creusée dans le sable, et on a mitraillé de tous les côtés. Kehrle : Ceux-là méritent une mort lente, pas d’être fusillés. » Les récits du caporal Sommer à propos d’un lieutenant qui servait sur le front italien montrent également à quel point la terreur contre les civils était habituelle : « Sommer : En Italie, dans chaque village où nous arrivions, il disait toujours : “On commence par en tuer vingt, histoire d’avoir un peu la paix, qu’il ne leur vienne pas des idées stupides” (rires). On faisait une petite fusillade, puis il déclarait : “Au premier qui bronche, on en descend cinquante autres.” Bender : C’était quoi les critères pour choisir les hommes ? C’était au hasard ? Sommer : Oui, c’est ça, vingt hommes et c’est tout : “Venez là !”, il les mettait sur la place du marché, et là taratatatata… avec les trois mitrailleuses, ils étaient tous abattus. Et puis c’était fini. Et là il disait “Bravo ! Cochons !” Il avait une de ces rages contre les Italiens, c’était pas croyable ! » Personne n’est assuré de résister à l’attrait d’« actes inhumains promis à l’impunité » comme l’écrivain Günther Anders a un jour désigné la terreur exercée sans entrave. Quand s’ouvre un espace pour la violence, même les bons pères de famille perdent rapidement leurs derniers scrupules. Cependant, les armées ne se conduisent pas toutes de la même façon. L’Armée rouge n’avait pas grand-chose à envier à la Wehrmacht. La culture de la violence qui prévalait de part et d’autre a radicalisé sensiblement la guerre à l’Est. Les forces anglo-saxonnes, en revanche, se sont montrées bien plus civilisées, du moins après la première phase des combats en Normandie, où elles n’ont pas fait de prisonniers. La violence exercée par une armée au quotidien ne dépend pas des individus qui la composent. Croire à la capacité individuelle de se contrôler serait méconnaître la dynamique psychologique des combats. Bien plus décisive est la discipline insufflée d’en haut. Des crimes de guerre sont commis dans presque tous les conflits de longue durée. C’est l’attitude des chefs à leur égard qui fait la différence : les considèrent-ils et les punissent-ils comme tels, ou pas ? Avant même l’entrée en guerre contre l’URSS, le commandement de la Wehrmacht avait décrété que les exactions contre les civils russes ne seraient pas punies. Il fallait exécuter immédiatement les commissaires de l’Armée rouge.   Des touristes sexuels avertis La vie sexuelle est l’un des aspects du quotidien les plus volontiers passés sous silence dans la correspondance du front ou les Mémoires de guerre. Elle joue pourtant un rôle important dans toutes les armées. Les recherches historiques ont montré que les généraux avaient le plus grand mal à confiner les pulsions des troupes dans les bordels. Les maladies vénériennes étaient si répandues que des compagnies entières devaient régulièrement se faire soigner. Une retranscription d’écoute datée de juin 1944, qui renonce à entrer dans le détail des dialogues, témoigne de l’importance du sujet pour les soldats : « 18 h 45 : les femmes. 19 h 15 : les femmes. 19 h 45 : les femmes. 20 h 00 : les femmes. » Les conversations que l’on s’est donné la peine de transcrire dans leur intégralité abordent, comme on peut s’y attendre, la question de savoir où se trouvent les meilleures filles, pour combien, et s’étendent sur les opportunités rencontrées à l’arrière. Les soldats discutent de ces affaires en touristes sexuels avertis : « Wallus : À Varsovie, notre compagnie faisait la queue devant la porte. À Radom la première chambre était pleine, pendant que d’autres attendaient dans les camions dehors. Chaque femme avait quatorze à quinze hommes en une heure. Elles étaient remplacées tous les deux jours. Niwiem : J’avoue qu’on n’était pas toujours irréprochables en France. À Paris, j’ai vu nos pilotes de chasse attraper des femmes au milieu d’un bistrot, les coucher sur la table et hop, fini !… Même des femmes mariées ! » On a tendance à oublier aujourd’hui que la grande majorité de ces soldats franchissait pour la première fois les frontières. À la prise de pouvoir des nazis, 4 % à peine des Allemands possédaient un passeport. L’attrait de la vie à l’étranger, loin de leurs femmes et de leurs enfants, tenait pour ces hommes à la nourriture exotique et à l’excitation des combats, mais aussi à la possibilité de jouir d’une liberté sexuelle totale. Ce n’est pas un hasard si beaucoup en viennent à s’enthousiasmer : « Müller : Lorsque j’étais à Kharkov, tout était détruit, sauf le centre. Une ville magnifique, un très beau souvenir. Tout le monde parlait plus ou moins allemand, on l’apprenait à l’école. À Taganrog, c’était pareil, des cinémas superbes et des cafés splendides au bord de la mer. J’étais partout en camion. On ne voyait que des femmes employées au travail forcé. Faust : Merde, petits veinards ! Müller : Elles faisaient les routes, des filles belles à mourir. On est passé devant elles, on les a tout simplement embarquées dans les camions, culbutées et jetées dehors. Tu peux me croire, elles ont fui sans demander leur reste ! » Si un viol collectif peut ne provoquer qu’une petite réprimande, on voit aussi qu’avec la violence sexuelle à grande échelle on touche parfois à une limite difficile à franchir, même dans l’atmosphère de camaraderie d’une cellule de prisonniers. Les données recueillies contiennent de nombreuses descriptions de violences sexuelles que leur sadisme rend difficilement soutenables pour le lecteur d’aujourd’hui. En général, elles sont racontées à la troisième personne, procédé par lequel l’auteur du récit tente de se distancier des faits qu’il expose. Il n’est pas rare aussi qu’il exprime sans équivoque son dégoût : « Reimbold : Dans le premier camp d’officiers où j’ai été détenu, il y avait un soldat de Francfort très bête, un jeune sous-lieutenant, un petit morveux. On était huit à une table à parler de la Russie. Il racontait : “Nous avons attrapé une espionne qui rôdait dans les parages. On a commencé par lui frapper les seins avec un bâton, puis on a roué son derrière de coups de baïonnette. Ensuite on l’a baisée, après quoi on l’a jetée dehors, et on lui a tiré dessus. Elle gisait sur le dos, alors on lui a lancé des grenades. Et à chaque fois qu’une d’elles explosait, elle criait.” Imaginez, il y avait huit officiers allemands assis à table avec moi, qui riaient aux éclats. Je n’ai pas pu en supporter davantage, je me suis levé, et j’ai dit : “Messieurs, c’en est trop.” » Si tous ne se montrent pas indignés, la réprobation est unanime lorsqu’il est question de rapports avec des femmes juives. En principe, toute relation sexuelle avec les Juifs était interdite, y compris dans la Wehrmacht. Les chefs ne connaissaient pas le pardon en matière de « honte raciale ». Cela n’empêchait pas les soldats de violer des Juives ou de leur faire miroiter une protection en échange de leurs faveurs. Beaucoup finissaient fusillées, car les coupables craignaient qu’elles ne les dénoncent. Que savaient les soldats de l’extermination ? Manifestement plus que ce qu’ils ont bien voulu avouer par la suite. Dans les conversations, le génocide n’occupe qu’une place assez marginale. Il est mentionné sur trois cents pages de transcriptions seulement ; rapporté à la monstruosité des faits, cela paraît peu. On pourrait en conclure que les soldats avaient rarement connaissance de ce qui se passait. Mais une autre explication est bien plus convaincante. Si l’extermination planifiée des Juifs occupe une maigre place dans les conversations de cellule, c’est que celle-ci ne possède pas l’attrait de la nouveauté. Lorsque la discussion aborde le sujet, ce sont les conditions de sa mise en œuvre qui apparaissent au premier plan. Rares sont les moments où les soldats se montrent surpris de ce qu’ils entendent ; presque personne ne remet en cause la crédibilité du récit ni ne prétend en entendre parler pour la première fois. « La conclusion à en tirer est claire : l’extermination des Juifs fait partie de l’horizon de connaissance des soldats, et dans une bien plus large mesure que ce que les recherches récentes sur le sujet laissaient supposer », estiment Neitzel et Welzer. Le phénomène est évoqué dans tous ses aspects – fusillades de masse, exécutions au monoxyde de carbone dans des wagons conçus à cet effet, enterrements et inhumations des corps dans le cadre de la Sonderaktion 1005, par laquelle les SS tentèrent à partir de 1943 d’effacer les traces de l’Holocauste. Il est très rare qu’un soldat raconte qu’il a lui-même participé, mais beaucoup peuvent témoigner de ce qu’ils ont observé ou entendu. Les descriptions sont alors souvent incroyablement détaillées ou en tout cas bien plus précises que la plupart des témoignages recueillis ultérieurement par les commissions d’enquête. En avril 1945, le général de brigade Walter Bruns décrit le déroulement d’une « opération antijuive » typique dont il a été témoin : « Bruns : Les fosses faisaient vingt-quatre mètres de long sur environ trois mètres de large. Ils devaient s’y étendre comme des sardines dans une boîte, avec les têtes vers le milieu. En haut, six fusils-mitrailleurs tiraient ensuite à bout portant. Quand je suis arrivé, c’était déjà plein, et ceux qu’il restait à exécuter devaient s’allonger sur les morts ; pour gagner de la place, ils étaient obligés de se tasser. Il y avait une queue de cinq cents mètres qui avançait très lentement. C’était une file d’attente pour la mort. Quand ils arrivaient plus près, ils voyaient ce qui les attendait. C’est là qu’ils devaient abandonner leurs bijoux et leurs valises. Un peu plus loin ils devaient se déshabiller, ne garder que les chemises et les culottes. Il n’y avait que des femmes et des petits enfants, de deux ans et quelques. » Sur les six millions de victimes de l’Holocauste, la moitié finirent dans les camps. Près de trois millions moururent dans les ghettos ou furent tués par balles, le plus souvent à bout portant, ce qui rendit nécessaire la création de commandos spéciaux. Les soldats de la Wehrmacht furent en principe dispensés de participer aux mises à mort ; c’était la besogne d’unités SS et de bataillons de policiers. Dans de nombreux récits, il est question principalement des exigences excessives auxquelles étaient soumis les tireurs, de la monotonie de la tâche dont les commandos de la mort, « malgré le surmenage », s’acquittaient toutes les deux heures, des contraintes particulières de ce type de travail à la chaîne. L’exécution des enfants en bas âge posait des problèmes, non pas pour des raisons éthiques, mais parce que les petits se tenaient moins tranquilles que les adultes.   Une « sainte mission » De nombreux soldats de la Wehrmacht furent témoins de mises à mort de Juifs, parce qu’ils se trouvaient dans les parages ou parce qu’ils étaient invités à participer à un massacre de masse. Ainsi le général Edwin, comte de Rothkirch et de Trach, raconte-t-il son séjour à Kutno, en Pologne : « Je connaissais très bien un chef SS ; on parlait de choses et d’autres et tout à coup il m’a demandé : “Mais j’y pense, ça vous dirait de venir filmer ce genre d’exécution ?… Je veux dire, ça change pas grand-chose, les gens sont toujours fusillés le matin, mais si vous voulez, il nous en reste quelques-uns, on pourrait pour une fois les fusiller l’après-midi.” » Une certaine routine doit s’être installée pour qu’une telle proposition soit formulée. Un autre fait montre combien les « fusillades massives de Juifs », pour reprendre l’expression d’un prisonnier de Trent Park, étaient naturelles aux yeux des soldats : les bourreaux ne se donnaient pas la moindre peine pour garder secrète leur activité. Un véritable tourisme lié aux exécutions se développait dans les régions occupées. Il attirait les soldats qui stationnaient dans les environs, mais aussi les habitants, qui souvent venaient y assister en tenant leurs enfants par la main. Les hommes ayant naturellement des tendances sadiques ou violentes représentaient, dans la Wehrmacht comme ailleurs, environ 5 % du groupe. Les chercheurs ont montré que c’est la proportion approximative de personnes dont les penchants sociopathes sont, en temps de paix, bridés par la menace de la répression. Or, à partir de 1939 au plus tard, l’armée représentait la population moyenne, l’Allemagne ordinaire. Le plus étonnant, pour ne pas dire le plus déprimant, c’est la rapidité avec laquelle la morale nazie fondée sur l’idée de supériorité raciale a remplacé les représentations et les normes de l’Allemagne démocratique d’avant-guerre. Six années exactement s’écoulent entre les lois raciales de Nuremberg qui excluent tous les Juifs de la « communauté du peuple » et les débuts des déportations et de l’extermination. « Les mêmes citoyens qui, en 1933, réagissaient encore avec scepticisme à la prise de pouvoir nazie virent à partir de 1941 les trains quitter la gare de Grünewald sans sourciller ; une part non négligeable d’entre eux avait entre-temps acheté des meubles de cuisine, de salle à manger ou des œuvres d’art “aryanisés” ; quelques-uns avaient des boutiques ou vivaient dans des appartements confisqués à des Juifs. Et trouvaient cela parfaitement normal », écrivent Neitzel et Welzer. Ce qui apparaît rétrospectivement comme un déplacement colossal du sens des catégories morales vaut naturellement aussi pour la Wehrmacht et sa conduite de la guerre. Cela plaide en faveur de l’hypothèse selon laquelle la plupart des soldats allemands se sentaient liés par un juste devoir, au détriment de l’idée selon laquelle ils remettaient leurs actes secrètement en question. Une partie des hommes commis aux exécutions de masse percevaient même leur tâche comme une « sainte mission », pour reprendre le langage emphatique du national-socialisme. Heinrich Himmler ne dit pas autre chose dans la fameuse déclaration où il estime que les SS sous son commandement pouvaient être fiers d’avoir su « rester dignes » malgré les attaques. Ce qui apparaît aux générations ultérieures comme le comble du cynisme exprime en fait la conviction de servir une morale supérieure, qui se croyait en l’occurrence légitimée scientifiquement dans sa folie meurtrière. Et en un sens, c’est l’enseignement le plus dérangeant de ces comptes rendus d’écoutes : la morale qui guide les actions de l’homme n’a pas son fondement en lui, mais dans les structures qui l’entourent. Que celles-ci se transforment, et tout devient possible, même l’horreur absolue.   Cet article est paru dans le Spiegel le 31 mars 2011. Il a été traduit par Dorothée Benhamou.
LE LIVRE
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Soldats. Combattre, tuer, mourir de Sönke Neitzel, Gallimard

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