De quoi est mort l’esclavage
par Michael Seidman

De quoi est mort l’esclavage

L’esclavage européen et américain n’a pas disparu pour cause d’inefficacité. L’indignation morale et l’évolution des rapports de puissance ont pesé plus lourd que l’intérêt économique. Sous la pression de l’Occident, l’Afrique et l’Asie suivirent, avec un temps de retard.

Publié dans le magazine Books, avril 2011. Par Michael Seidman
Le mouvement pour l’abandon de l’esclavage est né, timidement, à l’époque médiévale. Mais il n’a trouvé sa pleine expression qu’au XIXe siècle, dans le nord de l’Europe et aux États-Unis. Les chrétiens et les musulmans du Moyen Âge considéraient en effet que même la foi ne devait pas asservir les croyants. Les deux religions n’appliquèrent certes pas toujours ce principe mais, dès le XIIIe siècle, le texte des Siete Partidas – l’ensemble des lois régissant le royaume de Castille – prévoyait des sanctions contre la servitude dans la péninsule Ibérique. Ce qui n’a pas empêché les Espagnols et les Portugais de bâtir outre-mer des empires esclavagistes, plus de deux siècles avant leurs voisins d’Europe du Nord. En réduisant les infidèles (chiites compris) en servitude, les musulmans avaient fait œuvre de pionniers dans ce domaine. Sur la côte maghrébine, dont l’économie a reposé pendant des siècles sur l’esclavage et la piraterie, des musulmans noirs étaient régulièrement vendus aux chrétiens. En Afrique subsaharienne, les esclaves constituaient la seule forme légitime de propriété privée dont on pût tirer des revenus. D’où l’étonnante rapidité avec laquelle le continent a commencé d’exporter des êtres humains aux Amériques. Par contraste, dans une grande partie de l’Europe, où la terre était la principale forme de capital, les serfs étaient progressivement intégrés à la communauté chrétienne des hommes libres. Vers 1500, l’Europe du Nord dépendait beaucoup moins du travail des esclaves que l’Afrique, l’Asie ou la Méditerranée. Entre 1440 et 1540, on comptait plus d’Européens esclaves en Afrique du Nord que d’Africains asservis en Europe, aux Antilles et aux Amériques réunies. Bien que le commerce d’esclaves entre l’Afrique et le monde islamique a dépassé de loin, par sa longévité et son ampleur, la traite atlantique, les Européens ont apporté une contribution majeure à l’expansion du système en acheminant 12 millions de Noirs vers le Nouveau Monde entre 1500 et 1850. Pour mener à bien une telle entreprise d’émigration forcée – 80 % de la traite atlantique –, les Européens se sont assuré la collaboration des élites africaines en leur offrant argent et matières premières. Tous – vendeurs africains et acheteurs européens – utilisèrent les systèmes d’esclavage existants, implantés de longue date sur les côtes africaines. Arrivés au Nouveau Monde, les Africains remplacèrent les indigènes, victimes d’une mortalité record. Plus que les suppliques du frère Bartolomé de Las Casas et des autres humanistes, c’est d’ailleurs le spectre de l’anéantissement total de la main-d’œuvre, en raison des maladies et des mauvais traitements, qui incita la Couronne espagnole à restreindre l’esclavage des Indiens (1). Les coûts de transport ne permettaient pas alors aux esclaves d’Asie orientale, issus de l’empire de Philippe II d’Espagne, de rivaliser avec la main-d’œuvre noire. Le recours à d’autres viviers de travailleurs – paysans, musulmans, juifs – se heurtait à des obstacles insurmontables : les souverains européens ne voulaient pas entrer en conflit avec la noblesse ou les élites urbaines pour trouver des bras ; réduire les musulmans en esclavage aurait provoqué des représailles contre les chrétiens ; et les monarques ibériques, voulant des colonies religieusement pures, préféraient envoyer les derniers juifs aux galères plutôt qu’en Amérique (2). La rentabilité de l’esclavage Dès la fin du XVIIe siècle, la main-d’œuvre africaine avait fait des colonies européennes d’Amérique des régions parmi les plus productives du monde. Tout au long de cet épais volume, Drescher va ainsi à l’encontre des thèses défendues par les abolitionnistes et les économistes classiques en soulignant la viabilité de l’esclavage, sa capacité à rivaliser, en termes de productivité et de rendement, avec la main-d’œuvre libre (3). Au XVIIIe siècle, les Antilles britanniques étaient la principale source d’importations extra-européennes de la Grande-Bretagne, et le sucre constituait la richesse d’outre-mer la plus précieuse pour le royaume. Dans les premières décennies du XIXe siècle, la production esclavagiste du café et du coton connut une expansion encore plus rapide que celle du sucre. Le Brésil et Cuba détrôneront facilement les Antilles britanniques après l’émancipation des esclaves par la Couronne, en 1833. Les arguments moraux et religieux fournirent à l’abolitionnisme l’un de ses socles intellectuels les plus solides. Ce sont les quakers et les puritains qui lancèrent les premières offensives politiques efficaces contre la servitude en Amérique du Nord. Et, en 1780, la Pennsylvanie, sanctuaire des groupes religieux, devint le premier État au monde à décréter l’abolition de l’esclavage racial, après de longs débats publics. Le mouvement naissant bénéficia aussi, aux États-Unis, d’un désir partagé de limiter l’afflux de Noirs – esclaves ou affranchis – dans les communautés d’origine européenne. « Le rêve d’un Nouveau Monde “blanchi” n’était pas l’exclusivité des Américains, mais les États-Unis ont été les seuls à engendrer un mouvement favorable à l’inversion du flux d’Africains », rappelle Seymour Drescher. Fondée en 1817, l’American Colonization Society (4) s’employa à renvoyer les Noirs non esclaves (free blacks) en Afrique, sans succès : ils rejetèrent massivement l’offre de rapatriement gratuit, préférant rester. À la fin du XVIIIe siècle, la révolution de 1789 avait interrompu le trafic croissant d’esclaves vers les Antilles françaises, qui exportaient neuf fois plus de café que les îles britanniques. Forte de quelque 500 000 personnes, la population servile de Saint-Domingue (la future Haïti) était alors la plus importante de la Caraïbe et dépassait celle de toutes les possessions britanniques réunies. Les 30 000 Noirs et mulâtres libres de Saint-Domingue étaient…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
1
Commentaire

écrire un commentaire

  1. Porté dit :

    Peut-on avoir les sources qui permettent d’affirmer : « Toussaint Louverture […] pour assurer la viabilité économique du territoire, […] rétablit le travail forcé et envisagea même de faire venir à nouveau des esclaves africains, […] ?