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De quoi est mort l’esclavage

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L’esclavage européen et américain n’a pas disparu pour cause d’inefficacité. L’indignation morale et l’évolution des rapports de puissance ont pesé plus lourd que l’intérêt économique. Sous la pression de l’Occident, l’Afrique et l’Asie suivirent, avec un temps de retard.

Le mouvement pour l’abandon de l’esclavage est né, timidement, à l’époque médiévale. Mais il n’a trouvé sa pleine expression qu’au XIXe siècle, dans le nord de l’Europe et aux États-Unis. Les chrétiens et les musulmans du Moyen Âge considéraient en effet que même la foi ne devait pas asservir les croyants. Les deux religions n’appliquèrent certes pas toujours ce principe mais, dès le XIIIe siècle, le texte des Siete Partidas – l’ensemble des lois régissant le royaume de Castille – prévoyait des sanctions contre la servitude dans la péninsule Ibérique. Ce qui n’a pas empêché les Espagnols et les Portugais de bâtir outre-mer des empires esclavagistes, plus de deux siècles avant leurs voisins d’Europe du Nord.
En réduisant les infidèles (chiites compris) en servitude, les musulmans avaient fait œuvre de pionniers dans ce domaine. Sur la côte maghrébine, dont l’économie a reposé pendant des siècles sur l’esclavage et la piraterie, des musulmans noirs étaient régulièrement vendus aux chrétiens. En Afrique subsaharienne, les esclaves constituaient la seule forme légitime de propriété privée dont on pût tirer des revenus. D’où l’étonnante rapidité avec laquelle le continent a commencé d’exporter des êtres humains aux Amériques. Par contraste, dans une grande partie de l’Europe, où la terre était la principale forme de capital, les serfs étaient progressivement intégrés à la communauté chrétienne des hommes libres. Vers 1500, l’Europe du Nord dépendait beaucoup moins du travail des esclaves que l’Afrique, l’Asie ou la Méditerranée. Entre 1440 et 1540, on comptait plus d’Européens esclaves en Afrique du Nord que d’Africains asservis en Europe, aux Antilles et aux Amériques réunies.
Bien que le commerce d’esclaves entre l’Afrique et le monde islamique a dépassé de loin, par sa longévité et son ampleur, la traite atlantique, les Européens ont apporté une contribution majeure à l’expansion du système en acheminant 12 millions de Noirs vers le Nouveau Monde entre 1500 et 1850. Pour mener à bien une telle entreprise d’émigration forcée – 80 % de la traite atlantique –, les Européens se sont assuré la collaboration des élites africaines en leur offrant argent et matières premières. Tous – vendeurs africains et acheteurs européens – utilisèrent les systèmes d’esclavage existants, implantés de longue date sur les côtes africaines.
Arrivés au Nouveau Monde, les Africains remplacèrent les indigènes, victimes d’une mortalité record. Plus que les suppliques du frère Bartolomé de Las Casas et des autres humanistes, c’est d’ailleurs le spectre de l’anéantissement total de la main-d’œuvre, en raison des maladies et des mauvais traitements, qui incita la Couronne espagnole à restreindre l’esclavage des Indiens (1). Les coûts de transport ne permettaient pas alors aux esclaves d’Asie orientale, issus de l’empire de Philippe II d’Espagne, de rivaliser avec la main-d’œuvre noire. Le recours à d’autres viviers de travailleurs – paysans, musulmans, juifs – se heurtait à des obstacles insurmontables : les souverains européens ne voulaient pas entrer en conflit avec la noblesse ou les élites urbaines pour trouver des bras ; réduire les musulmans en esclavage aurait provoqué des représailles contre les chrétiens ; et les monarques ibériques, voulant des colonies religieusement pures, préféraient envoyer les derniers juifs aux galères plutôt qu’en Amérique (2).

La rentabilité de l’esclavage

Dès la fin du XVIIe siècle, la main-d’œuvre africaine avait fait des colonies européennes d’Amérique des régions parmi les plus productives du monde. Tout au long de cet épais volume, Drescher va ainsi à l’encontre des thèses défendues par les abolitionnistes et les économistes classiques en soulignant la viabilité de l’esclavage, sa capacité à rivaliser, en termes de productivité et de rendement, avec la main-d’œuvre libre (3). Au XVIIIe siècle, les Antilles britanniques étaient la principale source d’importations extra-européennes de la Grande-Bretagne, et le sucre constituait la richesse d’outre-mer la plus précieuse pour le royaume. Dans les premières décennies du XIXe siècle, la production esclavagiste du café et du coton connut une expansion encore plus rapide que celle du sucre. Le Brésil et Cuba détrôneront facilement les Antilles britanniques après l’émancipation des esclaves par la Couronne, en 1833.
Les arguments moraux et religieux fournirent à l’abolitionnisme l’un de ses socles intellectuels les plus solides. Ce sont les quakers et les puritains qui lancèrent les premières offensives politiques efficaces contre la servitude en Amérique du Nord. Et, en 1780, la Pennsylvanie, sanctuaire des groupes religieux, devint le premier État au monde à décréter l’abolition de l’esclavage racial, après de longs débats publics.
Le mouvement naissant bénéficia aussi, aux États-Unis, d’un désir partagé de limiter l’afflux de Noirs – esclaves ou affranchis – dans les commun
autés d’origine européenne. « Le rêve d’un Nouveau Monde “blanchi” n’était pas l’exclusivité des Américains, mais les États-Unis ont été les seuls à engendrer un mouvement favorable à l’inversion du flux d’Africains », rappelle Seymour Drescher. Fondée en 1817, l’American Colonization Society (4) s’employa à renvoyer les Noirs non esclaves (free blacks) en Afrique, sans succès : ils rejetèrent massivement l’offre de rapatriement gratuit, préférant rester.
À la fin du XVIIIe siècle, la révolution de 1789 avait interrompu le trafic croissant d’esclaves vers les Antilles françaises, qui exportaient neuf fois plus de café que les îles britanniques. Forte de quelque 500 000 personnes, la population servile de Saint-Domingue (la future Haïti) était alors la plus importante de la Caraïbe et dépassait celle de toutes les possessions britanniques réunies. Les 30 000 Noirs et mulâtres libres de Saint-Domingue étaient les personnes de couleur les plus prospères de la colonie la plus riche et la plus productive d’Amérique.
En 1794, la Convention abolit l’esclavage, et ce fut peut-être le legs le plus positif du jacobinisme. Il sacrifiait ainsi aux principes des Lumières l’importante contribution des colonies d’esclaves aux finances précaires de l’État. Cette première abrogation du système par un grand empire ne fut pas pour autant exempte de considérations de Realpolitik : on craignait surtout que les colonies antillaises de la France ne tombent aux mains des Britanniques.
Ayant déclaré sa loyauté envers la République française, le général ex-esclave Toussaint Louverture parvint à vaincre les troupes espagnoles et britanniques à Saint-Domingue. Mais, pour assurer la viabilité économique du territoire, il rétablit le travail forcé et envisagea même de faire venir à nouveau des esclaves africains, pour reconstituer une main-d’œuvre affectée par dix années de combats. Il imagina aussi le retour de propriétaires blancs pour administrer de grandes plantations, ce qui lui attira l’hostilité des anciens esclaves, ses partisans, désireux de travailler sur de petites exploitations leur appartenant. Malgré la lutte acharnée de Haïti contre le rétablissement de l’esclavage par Napoléon en 1802 – qui allait mener à l’indépendance en 1804 –, le travail forcé y restera en vigueur jusque dans les années 1830.
Seymour Drescher soutient que les révoltes d’esclaves, inspirées par la révolution haïtienne, ont moins fait pour l’abolition que les mobilisations politiques internes aux empires et aux pays esclavagistes. De fait, s’il terrorisa les propriétaires sur l’ensemble du continent, le modèle haïtien d’émancipation ne triompha jamais à Cuba ou en Jamaïque, dont les exportations de sucre redoublèrent pendant la révolte. C’est d’ailleurs entre 1792 et 1804, à l’acmé de la résistance des esclaves, que la plupart des empires ont fait venir d’Afrique le plus grand nombre de travailleurs.
Ce n’est pas la rébellion haïtienne qui déclencha le mouvement abolitionniste à travers l’Amérique hispanique, mais la crise de légitimité provoquée par la destitution du roi d’Espagne par Napoléon, en 1808 (5). Simón Bolívar, le héros des libérations nationales, était plutôt ambivalent sur cette question ; mais la lutte qui opposa les conservateurs aux libéraux en Grande-Colombie, au lendemain de l’indépendance, obligea les deux camps à promettre la fin de la servitude, afin de gagner le soutien des esclaves. Reste que, dans les faits, on achemina vers les nouvelles républiques, entre 1810 et 1825, beaucoup plus d’esclaves africains que l’on en affranchit. Quant au Brésil, la colonie la plus tributaire du système, sa dépendance s’est encore accrue après l’indépendance de 1822.

La puissance du mouvement abolitionniste britannique

L’importance économique du commerce triangulaire et de la main-d’œuvre des plantations a conduit les empires ibériques à résister beaucoup plus longtemps à l’abolitionnisme que les empires britannique et français, en voie d’industrialisation. L’Espagne ne connut aucun mouvement significatif d’opposition à l’esclavage avant la fin du XIXe siècle, ce qui lui valut l’honneur douteux d’être la première et la dernière puissance européenne à transporter des esclaves vers l’Amérique : cela dura trois siècles et demi. Les politiciens autoritaires, les élites capitalistes et la majeure partie de la société – y compris l’Église catholique – firent preuve d’une infinie tolérance à l’égard du système esclavagiste.
Le mouvement abolitionniste britannique, le plus puissant de tous, n’a pas été porté par le déclin économique de l’esclavage. Au contraire. En 1807, année où les Anglais interdirent la traite, les territoires contrôlés par la Couronne produisirent plus de la moitié du sucre importé en Europe, contre un tiers en 1775. L’anti-esclavagisme ne fut pas non plus un substitut à la lutte des classes. Ce fut bien davantage le fruit des efforts inlassables d’une importante partie de cette société civile, dont les multiples associations bénéficiaient d’un système d’information ouvert et du droit d’adresser des pétitions au Parlement. De nombreux Britanniques se demandaient comment la nation la plus libre, prospère et morale du monde pouvait perpétuer le système de main-d’œuvre le plus funeste, brutal et immoral. Cette indignation permit à de nombreux anticonformistes – c’est-à-dire, en Angleterre, ceux qui ne suivent pas la doctrine anglicane, tels les baptistes, les méthodistes, les unitaristes et les congrégationalistes – d’épouser les convictions antiesclavagistes des quakers.
De leur côté, les ouvriers de Manchester se mobilisèrent en faveur de la liberté et contre les injustices, tant pour les Africains que pour les équipages exploités des navires négriers. Enfin, le rétablissement de l’esclavage par Napoléon, en 1802, permit de rapprocher les forces des abolitionnistes et des courants antifrançais traditionnels. Les uns et les autres considéraient les rebelles haïtiens comme des alliés contre l’ennemi liberticide. En 1807, les Britanniques abolirent le commerce triangulaire et, en 1814, ils obtinrent des puissances européennes réunies au congrès de Vienne, après la chute de Napoléon, une condamnation internationale de la traite. Pour renforcer la prohibition et étendre la lutte contre les négriers, la Grande-Bretagne favorisa la création des premiers tribunaux supranationaux. Au final, les campagnes menées par cette coalition d’anticonformistes, de femmes et de Noirs conduisirent à l’abolition pure et simple de l’esclavage dans l’Empire britannique, en 1833. Le commerce triangulaire ne recula pourtant que de 5 % entre 1826 et 1850.
Dans le sud des États-Unis aussi, le système esclavagiste fut mis en cause à l’apogée de sa productivité. Au milieu du XIXe siècle, le revenu par habitant n’y avait pas grand-chose à envier à celui de la Grande-Bretagne ou du nord des États-Unis. Les secteurs industriel et marchand y étaient florissants. Mais le succès du mouvement britannique fut une source d’inspiration pour les militants du nord des États-Unis – dont beaucoup de femmes. Dans les années 1840, des centaines d’organisations antiesclavagistes virent le jour à l’échelle locale. Certains membres du mouvement avaient néanmoins des motivations assez peu humanistes. Ils s’inquiétaient surtout de voir la main-d’œuvre noire bon marché tirer les salaires vers le bas et se méfiaient de ce Sud dynamique qui s’efforçait d’étendre son système aux nouveaux territoires de l’Ouest. Les tensions entre le Nord et le Sud culminèrent dans un conflit extrêmement violent en 1860, mais l’esclavage n’est véritablement devenu l’enjeu de la guerre de Sécession qu’à partir de 1862, lorsque le président Abraham Lincoln dut recruter des soldats parmi les Noirs libres et les esclaves, pour pouvoir faire face à la résistance armée du Sud.

La traite non occidentale oubliée

Reste que l’Asie et l’Afrique comptaient trois fois plus d’esclaves que le continent américain à l’apogée du système, vers 1850, quand 5 millions et demi de travailleurs serviles y produisaient. Les premiers militants s’étaient focalisés sur le commerce transatlantique, reléguant dans un relatif oubli la traite non occidentale. C’est pourtant en Afrique et en Asie que l’abolitionnisme était confronté à ses plus grands défis. L’Inde comptait probablement, au milieu du XIXe siècle, plus d’individus serviles que n’importe quel autre pays du monde. Dans l’Empire ottoman, le commerce d’esclaves a atteint son sommet vers le troisième quart du XIXe siècle. C’est aussi à la fin du XIXe siècle que le commerce et les rafles culminèrent en Afrique. Seule la pression exercée de l’extérieur par l’abolitionnisme occidental a permis de réduire, puis de faire disparaître l’esclavage dans une grande partie de l’Afrique et de l’Asie, musulmanes comme non musulmanes, ainsi que dans le monde arabe. La pression occidentale a même favorisé des révoltes en Arabie saoudite et en Tunisie dans les années 1840 et 1850 (6). Ironie de l’histoire, l’anti-esclavagisme fournira, rétroactivement, une justification morale au colonialisme et à l’impérialisme, même si les puissances européennes répugneront concrètement à perturber des économies locales fondées sur la servitude.
Cela dit, l’insistance avec laquelle Drescher soutient la thèse de la rentabilité – voire de la supériorité – économique du système me paraît de courte vue. Les sociétés esclavagistes déprécient la main-d’œuvre et négligent de l’éduquer. Ce faisant, elles entravent sérieusement leur propre développement. Ce n’est pas un hasard si les pays les plus riches du monde furent les premiers à abolir les formes de travail non libres et à promouvoir l’abolitionnisme dans le reste du monde.
Cet article est paru dans la Revista de libros en octobre 2010. Il a été traduit par François Gaudry.
LE LIVRE
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Abolition. A History of Slavery and Antislavery de Seymour Drescher, Cambridge University Press, 2009

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