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Biologie
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Défense et illustration du bourdon

Plus sympathique que sa cousine l’abeille (il ne pique pas), le bourdon est aussi un pollinisateur redoutablement efficace. Il est même indispensable à la reproduction de certaines plantes : sans lui, nous aurions bien du mal à trouver des tomates ! L’insecte est aujourd’hui menacé. En cause, l’agriculture intensive, qui fait disparaître les fleurs sauvages dont il se nourrit.


Depuis plus d’un siècle, la protection des insectes en Angleterre dépend de la passion et de la force de persuasion d’un petit nombre d’individus extraordinaires qui connaissent à fond leurs espèces préférées et ont le don de communiquer leur enthousiasme. L’un d’eux est le professeur Dave Goulson, de l’université de Stirling, probablement le plus éloquent avocat de la protection des bourdons (espèce d’abeille du genre Bombus). Son nouveau livre fait le récit de ses recherches pionnières sur ces insectes charismatiques, évoque la genèse de sa motivation à les protéger et le résultat de ses efforts pour rallier d’autres personnes à cette cause très méritante. Il existe dans le monde quelque 250 espèces de bourdon, qui se distinguent des autres insectes en ce qu’ils sont mieux représentés dans les climats tempérés que dans les climats tropicaux. C’est l’une des raisons pour lesquelles la Grande-Bretagne peut s’enorgueillir d’héberger plus d’une vingtaine d’espèces. Les bourdons sont doués pour limiter la perte de chaleur ; leur corps velu est un bon isolant, et ils peuvent faire vibrer leurs muscles pour battre des ailes deux cents fois par seconde afin de maintenir une température corporelle de 35 °C, même quand la température ambiante descend à 5 °C. Cette thermorégulation est extrêmement énergivore ; comme l’explique Goulson, « lorsqu’il court, un homme consomme en une heure les calories d’une barre chocolatée Mars ; un bourdon de la taille d’un homme consommerait la même quantité en moins de trente secondes ». Le plus étonnant est que les bourdons arrivent à se procurer assez d’énergie pour survivre, puisque le pollen et le nectar des fleurs sont une source d’alimentation tout à fait imprévisible, très dispersée et éphémère dans le meilleur des cas. Lorsqu’ils sont en quête de pollen et de nectar, les bourdons favorisent la pollinisation de toutes sortes de plantes. Ces dernières années, ils se sont rendus presque indispensables pour gérer la pollinisation de certaines cultures. Contrairement aux abeilles plus largement exploitées, les bourdons pratiquent la pollinisation vibratile : certaines plantes ne libèrent leur pollen que si l’on fait vibrer leurs anthères à une fréquence particulière, et les bourdons ont l’art de saisir les anthères de ces plantes et de les faire vibrer pour en détacher (puis récupérer) les grains de pollen. Les tomates font partie des cultures qui reposent sur la pollinisation vibratile. Goulson explique que l’usage commercial des bourdons pour la pollinisation a longtemps été entravé, faute d’un système permettant de les élever en captivité. Mais une fois cet obstacle surmonté, la production commerciale a démarré pour de bon. On dénombre aujourd’hui dans le monde plus de trente usines produisant chaque année plus d’un million de colonies de bourdons pour la pollinisation commerciale des tomates et d’autres plantes, surtout en serre. Sur le plan économique, on peut citer parmi les avantages de la pollinisation par les bourdons un meilleur rendement, des coûts de production réduits (les tomates de serre étaient auparavant pollinisées par des humains a
gitant des « baguettes » vibrantes), et peut-être des fruits plus savoureux. Le hic, c’est quand les bourdons s’échappent de la serre ou des champs cultivés pour se promener dans des paysages étrangers, où ils sont susceptibles de transmettre des maladies aux populations à risques et de se croiser avec les bourdons locaux. L’apparition soudaine du bourdon commun d’Europe en Tasmanie, l’État le plus méridional de l’Australie, en 1992 a permis à Goulson et ses élèves d’étudier les effets négatifs possibles de l’introduction d’une espèce non indigène. Personne ne sait exactement comment ces bourdons se sont retrouvés en Tasmanie, mais, comme Goulson le souligne, « ce n’est sans doute pas une coïncidence si, vers 1988, les producteurs de tomates du monde entier se sont mis à utiliser des bourdons pour polliniser leurs plantes », créant un sérieux désavantage économique pour les cultivateurs australiens, auxquels les lois de quarantaine interdisaient d’importer des espèces non indigènes (« À vous d’en tirer les conclusions »). En Tasmanie, ce bourdon a réveillé une mauvaise herbe dormante, le lupin arbustif nord-américain, introduit il y a près d’un siècle pour stabiliser les dunes – en jouant le rôle de pollinisateur de cette plante étrangère dont la propagation avait été jusqu’alors limitée par les vains efforts de la faune pollinisatrice locale. Goulson a « commencé à étudier les bourdons non parce que ce sont des pollinisateurs de premier plan, mais parce qu’ils sont fascinants, parce que leurs manières sont intéressantes et mystérieuses et parce qu’ils sont très attachants ». Son affection transparaît à chaque page. Il y a quelque chose de sympathique dans leur comportement social complexe, leur altruisme en particulier (le soin des petits, la défense du nid et la collecte de nourriture, tout est assuré en commun), et Goulson explique en termes clairs et compréhensibles le processus génétique qui a favorisé l’évolution de ces comportements. Le chercheur n’a pourtant rien d’un romantique : il détruit froidement quelques stéréotypes, car le bourdon n’est pas non plus un modèle d’abnégation. Dans sa relation avec les fleurs, il agit parfois non comme un partenaire mutualiste mais plutôt comme un voleur de nectar, mordant dans les corolles pour le boire sans recueillir le pollen pour le livrer à des pistils en attente. Dans leurs interactions entre eux, les bourdons pratiquent allègrement le régicide (des « bourdons coucous » tuent la reine en place et usurpent la colonie), l’inceste (les frères n’ont « aucun scrupule » à s’accoupler avec la reine leur sœur) et des brassages indus (par des accouplements entre espèces qui engendrent des hybrides stériles). Goulson, qui ne se départit jamais de sa lucidité de scientifique, rappelle au lecteur que « “La Nature a rougi de sang ses griffes ainsi que ses dents (1)”, et elle n’en est que plus riche ».   Vers l’extinction des spécialistes à longue trompe Goulson montre aussi qu’il faut protéger bien davantage les bourdons contre les dégâts, essentiellement involontaires, causés par les humains. Depuis 1912, année où F.W.L. Sladen publia son essai fécond « L’humble abeille (2) », deux espèces se sont éteintes en Grande-Bretagne et six autres sont menacées. On ne connaît plus que sept populations de bourdons des forêts, espèce jadis omniprésente dans le sud de l’Angleterre. L’intensification de l’agriculture a réduit ou supprimé les prairies ; selon Goulson, 98 % des herbages britanniques riches en fleurs ont disparu depuis la Seconde Guerre mondiale. Moins de fleurs, cela signifie beaucoup moins de populations de bourdons, surtout les spécialistes à longue trompe qui vivent de légumes au pollen riche en protéines ; ces populations déjà amenuisées sont entraînées par la consanguinité, et le manque de diversité génétique qui s’ensuit, vers une inexorable extinction. Chacune de ces populations de bourdons des forêts, par exemple, comprend moins de trente nids. Un nombre très inférieur à celui qui permettrait une diversité génétique garantissant la survie. Le triste sort des bourdons d’Angleterre a poussé Goulson à créer en 2006 le Bumblebee Conservation Trust. Depuis, ses collègues et lui travaillent dur : ils ont recruté 8 000 membres, distribué 20 000 paquets de graines de fleurs sauvages et 4 000 manuels de jardinage pour abeilles, ils ont créé 2 000 hectares d’habitats riches en fleurs, en priorité dans les régions où les bourdons sont menacés. Beewalks, projet scientifique citoyen fondé sur le plan de surveillance des papillons créé dans les années 1970 par Ernest Pollard, a été lancé afin de collecter des données sur la répartition et la quantité des bourdons britanniques. Aux États-Unis aussi, les bourdons sont en danger ; quatre espèces étroitement liées sont dans une situation critique (l’une d’elles, le bourdon de Franklin, est peut-être même déjà éteinte). La Xerces Society for Invertebrate Conservation, organisation à but non lucratif pour la protection des bourdons américains, a récemment réussi à enrôler l’industrie du chocolat dans son programme de protection. Endangered Species Chocolate est une firme qui produit « du cacao et des ingrédients naturels équitables, cultivés à l’ombre » et qui sensibilise aux espèces menacées en reproduisant leur image sur les emballages et en faisant don de 10 % de ses bénéfices nets pour aider à leur préservation. Cette année, en réponse au concours « De nouveaux visages pour de nouveaux arômes » (les consommateurs étaient invités à voter pour choisir deux nouvelles espèces menacées qui figureraient sur les emballages de barres chocolatées), la Xerces Society a mené avec succès une campagne sur Internet pour « faire sortir le vote » en faveur du bourdon. Avec 18 000 voix lors du scrutin final, le 21 avril, le bourdon a été choisi (en même temps que le phoque moine d’Hawaii), battant à plate couture des concurrents vertébrés pourtant d’allure plus charismatique (l’orang-outang, le panda roux, le paon et le wallaby). Certes, nous aimons le chocolat, mais il semble bien que nous aimions aussi les bourdons.   Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 9 septembre 2013. Il a été traduit par Laurent Saintonge.
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