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Dérive à l’italienne

À l’aube des années 1990, l’économie italienne faisait jeu égal avec celle de la Grande-Bretagne. Malgré la corruption, la Mafia et l’inefficacité des services publics, le « miracle » italien avait eu lieu. Aujourd’hui, après quinze ans de croissance presque nulle, le pays a dévissé. Pourquoi ? À cause de la « caste », martèlent deux célèbres journalistes italiens, qui fustigent le fonctionnement d’une élite d’abord soucieuse d’elle-même, souvent proche du crime organisé et qui a fait du népotisme le ressort de son pouvoir. Rien là de bien nouveau, nuance l’Américain Alexander Stille. Mais, dans une économie ouverte, le pays paie aujourd’hui au centuple des décennies de mal-gouvernement. Confrontés à ce système qui les étouffe et les protège à la fois, les Italiens hésitent entre la révolte et l’attachement. Silvio Berlusconi incarne leurs contradictions.

Fin avril 2008, l’ancien néofasciste Gianni Alemanno était élu maire de Rome, deux semaines après que Silvio Berlusconi et une coalition de droite furent revenus au pouvoir à la faveur d’une confortable victoire aux législatives. La presse internationale a alors beaucoup glosé sur les foules de jeunes néofascistes faisant le salut romain place du Capitole. Mais le cortège des chauffeurs de taxi jouant triomphalement du klaxon non loin de là était peut-être plus significatif encore. Ils jubilaient moins de l’élection d’une ancienne petite frappe de droite que de la défaite d’une équipe de centre gauche qui avait essayé d’augmenter le nombre des licences : il est devenu notoirement difficile de trouver un taxi à Rome, mais la tentative d’améliorer les transports de la ville s’est heurtée au lobby des propriétaires de médaillon, un précieux pécule dans ce monde incertain. La fête des chauffeurs de taxi témoigne d’un pays extraordinairement divisé, paralysé et dysfonctionnel, mécontent et craintif, profondément insatisfait mais peu disposé à entreprendre la moindre réforme susceptible de menacer les fragiles privilèges de tel ou tel groupe protégé. C’est un pays malade de sa fiscalité, mais qui ne bronche pas quand Berlusconi bloque la vente de la compagnie Alitalia, dont les pertes engloutissent l’argent du contribuable ; un pays qui hait l’État mais compte sur la gratuité de l’enseignement et des soins et tire profit des opportunités offertes par un vaste système clientéliste ; un pays qui s’accroche à son niveau de vie élevé et à son généreux État-providence, mais fantasme sur l’expulsion des millions de travailleurs étrangers qui produisent aujourd’hui près de 10 % de la richesse et représentent le seul espoir de survie d’un système national de retraite pour cette population vieillissante.

Écartez-moi ces preuves que je ne saurais voir

Que les Italiens aient pu réélire Silvio Berlusconi, évincé deux ans plus tôt seulement, est moins surprenant qu’il y paraît. Au moment de l’élection du gouvernement de centre gauche de Romano Prodi, en 2006, le pays sortait de cinq ans de croissance quasi nulle. L’autoglorification incessante de Berlusconi et la pléiade de conflits d’intérêt liés à ses multiples rôles – d’homme le plus riche du pays, de patron du premier groupe de presse, d’accusé le plus célèbre et de Premier ministre – avaient paralysé l’Italie. Beaucoup pensaient que, Berlusconi sur la touche, l’économie repartirait. Mais, avec une majorité d’une seule voix au Sénat et une coalition indisciplinée et hétérogène, Romano Prodi n’a guère pu faire mieux. Quand il a tenté de libéraliser l’économie, les communistes membres de son Unione l’ont menacé de rébellion. Quand il a tenté de faire adopter une loi autorisant le mariage civil – pour les couples homosexuels ou non –, c’est le parti catholique, sur sa droite, qui s’est mutiné. Un des rares textes que Prodi a réussi à faire adopter fut une loi d’amnistie pour laquelle Berlusconi avait beaucoup bataillé et clairement destinée à éviter la prison à son principal avocat d’affaires, Cesare Previti, accusé de corruption de magistrats. Dès le début du gouvernement Prodi, l’opinion italienne assistait ainsi au spectacle peu édifiant de la libération de 26 000 criminels, qui eurent généralement tôt fait de se remettre à voler, violer et tuer, tandis qu’une ribambelle de délinquants en cols blancs pouvaient continuer de jouir de leurs gains mal acquis, à l’instar de Previti. Dans la même veine, et toujours avec le concours enthousiaste de Berlusconi et de la droite, le gouvernement Prodi faisait voter une loi interdisant aux procureurs l’utilisation contre les parlementaires de preuves réunies par le biais d’écoutes téléphoniques. Ainsi, cette équipe qui avait promis un gouvernement aux mains propres ne semblait pas davantage disposée que la précédente à combattre la corruption, le clientélisme ou le noyautage de l’État par la Mafia. Les montagnes d’ordures continuèrent de s’amasser à Naples et dans ses environs (1). Mais l’essentiel, pour les électeurs italiens, c’est que l’économie continuait de stagner, avec simplement un surcroît d’instabilité politique.

L’enfer de la Caste

Désenchantés, de nombreux électeurs en ont conclu qu’il n’y avait guère de différence entre les hommes politiques de gauche et de droite, qu’ils formaient au fond une seule et même « caste » corrompue et s’autoperpétuant. Non contents de bénéficier de privilèges exorbitants et de salaires ridiculement élevés, ses membres semblaient grever aussi inutilement que substantiellement les deniers publics. Une mentalité très bien restituée dans La casta, qui a caracolé en tête des meilleures ventes d’essais pendant une bonne partie de 2007. Pourquoi, demandent les auteurs, une Italie cinq fois moins peuplée que les États-Unis a-t-elle besoin de deux fois plus de parlementaires qu’il n’y a de représentants au Congrès ? Pourquoi doivent-ils gagner plus de deux fois plus, disposer de voitures avec chauffeur et de téléphones portables gratuits, ne payer ni le train ni l’avion, et percevoir une coquette pension à vie après seulement deux mandats, a fortiori quand nombre d’entre eux ont d’autres emplois et ne sont pas particulièrement assidus au travail parlementaire ? La colère de l’électorat italien va bien au-delà de la déception suscitée par le gouvernement Prodi, qui ne méritait pas totalement une sanction publique aussi sévère. Les problèmes de l’Italie sont hélas ! beaucoup plus profonds, structurels et difficiles à résoudre. De la fin de la Seconde Guerre mondiale jusque vers 1990, l’économie italienne fut l’une des plus dynamiques du monde, non loin derrière celles du Japon et de l’Allemagne. Le pays a connu une croissance de 5 % environ en moyenne dans les années 1950 et 1960, et de quelque 3 % encore dans les années 1970 et 1980 ; un pays ayant une longue histoire d’épreuves et de misère voyait se généraliser la prospérité et l’alphabétisation, se développer généreusement les prestations sociales et les services publics. Pour les observateurs politiques, il y avait là un fascinant paradoxe. L’Italie semblait dotée d’un système politique atroce : des gouvernements assis sur un siège éjectable, des scandales et des crises gouvernementales à répétition, des niveaux élevés de corruption, une bureaucratie pléthorique et inefficace. Pourtant, d’année en année, l’économie continuait de croître. Vers 1989, le pays avait à peu près le PIB de la Grande-Bretagne. Mais, ces quinze dernières années, cet attelage précaire de corruption, de mauvais gouvernement et de forte croissance s’est brisé. Entre 1996 et 2006, le PIB de l’Italie a progressé en moyenne de 1,1 % par an, contre 2,3 % pour le Royaume-Uni, 2,8 % pour l’Espagne et 1,7 % pour l’ensemble de la zone euro. Moyennant quoi il est désormais de 20 % inférieur à celui de la Grande-Bretagne, et, selon de récents calculs, l’Italie serait même dépassée par l’Espagne. Durant cette période, le revenu disponible a, pour l’essentiel, stagné. Et l’Italie ayant désormais les plus fortes inégalités de revenus d’Europe, le niveau de vie de nombreux habitants a, en fait, diminué.

À l’université, les barons font la loi

Deux ouvrages récents offrent des diagnostics radicalement différents de ce qui a mal tourné. Avec La deriva. Perché l’Italia rischia il naufragio, les journalistes Gian Antonio Stella et Sergio Rizzo offrent la suite de leur bestseller La casta. Il s’agit d’une dénonciation cinglante du système politique italien et de ses effets dévastateurs sur le pays. Quant au second, La paura e la speranza (« Peur et espérance »), il est l’œuvre du ministre des Finances de Berlusconi, Giulio Tremonti. Plus que tout autre pays d’Europe, plaident-ils tous de manière très convaincante, l’Italie possède une élite vieillissante et massivement masculine, qui étouffe l’initiative et entrave le changement afin de perpétuer son propre pouvoir. Quelque 60 % des hommes politiques et des dirigeants syndicaux italiens ont plus de 70 ans. Le chiffre est de 20 % pour la France et d’environ 38 % pour les pays scandinaves. De tous les grands pays européens, c’est aussi en Italie que les femmes sont le moins présentes dans la vie politique et sur le marché du travail. Quand des politiciens chevronnés échouent à une élection, le système clientéliste pourvoit à leur reclassement à l’échelon politique local, à la Sécurité sociale ou au Parlement européen. Le résultat est un affligeant manque de renouvellement dans les institutions publiques italiennes. Le constat ne vaut pas seulement pour la vie politique. Les universités, par exemple, devraient être le cœur battant d’une économie de l’information en tant que centres d’innovation, de recherche et temples de la méritocratie. Elles sont bien davantage les bastions d’un monde de privilège et de népotisme où le recrutement, loin d’être transparent et équitable, est systématiquement manipulé au profit des amis, des copains ou des lèche-bottes de ceux qu’on appelle les baroni. Stella et Rizzo racontent ainsi l’histoire du système de recrutement truqué de la faculté de médecine de Naples, où les mandarins en place falsifiaient les dossiers pour permettre à leurs poulains, dont le fils du principal barone, de remporter à coup sûr cette compétition prétendument ouverte. Or, pendant les dix-huit ans que dura la bataille juridique, après avoir été reconnus maintes et maintes fois coupables, les accusés ont conservé les postes qu’ils avaient décrochés illégalement. Même après que les professeurs en cause eurent été déboutés de leur ultime appel, le ministère de l’Éducation a décidé de les maintenir en poste, grâce à un décret rédigé dans le plus bel idiome bureaucratique : « Annuler un acte ministériel ne saurait se fonder sur la seule nécessité de rétablir la légalité. » En bon français : le simple fait de n’avoir pas les qualifications requises et d’avoir été condamné en justice ne signifie pas que quelqu’un doive renoncer à avoir une chaire à l’université. Cette décision du directeur général du ministère, Antonello Masia, était une réaction parfaitement prévisible de la part d’un membre de la caste, soucieux de protéger les siens. Au ministère depuis trente-sept ans, Masia aime à répéter : « Les ministres vont et viennent, les directeurs généraux restent » – le mantra d’une bureaucratie immuable qui se considère à l’abri de tout contrôle de la classe politique ou de l’opinion publique.

Pour les grands travaux, compter six ans

Dans ce système, les étudiants les plus brillants et les plus ambitieux, qui décrochent des bourses dans les grandes universités des États-Unis, de Grande-Bretagne ou d
’ailleurs, sont souvent traités comme si les années passées à l’étranger étaient des années perdues, puisqu’ils n’étaient pas là à se bousculer au portillon pour s’attirer les faveurs des baroni. D’où une énorme fuite des cerveaux. Les entreprises, les universités, les laboratoires de recherche et les hôpitaux américains, britanniques et français regorgent de jeunes Italiens de talent qui en ont eu assez et sont partis. On ne cesse de constater à quel point les bureaucraties égoïstes entretiennent ici leur pouvoir au moyen d’une jungle de règles et de règlements ultracompliqués, qui rendent terriblement difficile, chronophage et coûteux de faire les choses. En Italie, créer une entreprise coûte en moyenne 5 012 euros en autorisations administratives, et impose au candidat une course de soixante-deux jours pour franchir seize obstacles bureaucratiques. En Grande-Bretagne, il en coûte 381 euros, pour quatre jours et cinq démarches administratives ; aux États-Unis, 167 euros pour quatre jours et quatre démarches. Mener à bien un projet de grands travaux (de 50 millions d’euros ou plus) prend en Italie 2 137 jours en moyenne – un peu moins de six ans. L’Espagne n’a mis que trois ans pour prolonger le métro de Madrid de cinquante-six kilomètres. Et la construction de lignes de TGV coûte en Italie quatre fois plus cher qu’en France ou en Espagne. Stella et Rizzo ont raison de considérer que cette ambiance d’échec crée une puissante synergie négative dans presque tous les domaines. La paralysie du système judiciaire mine l’État de droit, pilier de tout système économique efficace. La durée moyenne d’un procès pour un différend portant sur une rupture de contrat est de 1 210 jours (près de quatre ans), alors qu’elle n’est que de 515 jours en Espagne (l’avant-dernier du classement), de 331 jours en France et de 217 jours en Grande-Bretagne. En Italie, il faut le délai astronomique de quatre-vingt-dix mois, près de huit ans, pour saisir le bien hypothéqué d’un débiteur qui a cessé ses remboursements ; en Espagne, onze mois suffisent ; au Danemark, six. Un système aussi lent et pesant semblerait relever de la folie pure s’il n’y entrait tant de méthode. La multiplication des procédures, permis, règles et autres goulets d’étranglement administratifs crée un nombre extraordinaire de centres névralgiques permettant au gouvernement de contrôler, retarder, tuer ou faire avancer un projet. Autant d’occasions, pour un bureaucrate ou un politicien, d’exercer son pouvoir et de distiller sa protection, d’accorder des faveurs ou d’en solliciter. Une route deux fois plus chère ne manque pas d’intérêt, non seulement pour les politiciens qui s’en mettent plein les poches, mais aussi pour tous ceux qui y travaillent. Cela ne fait pas l’affaire du reste du pays, qui doit s’accommoder d’infrastructures de seconde zone – qu’il s’agisse des ports, des routes et des chemins de fer mal entretenus ou de la surfacturation des téléphones portables et de l’électricité – tout en supportant une fiscalité écrasante, des services médiocres et un système de promotion devenu la presque antithèse de la méritocratie. On ne s’étonnera pas que, depuis 2001, l’Italie soit tombée de la 24e à la 46e place au classement de l’Indice de compétitivité mondiale (2). Et ce n’est pas simplement une question de corruption institutionnalisée. Stella et Rizzo évoquent dans un de leurs chapitres la tendance de chaque groupe, au sein de la société italienne, à former un « ordre », une corporation, et la loyauté envers le groupe l’emporte souvent sur le sens du bien commun. Le directeur général du ministère de l’Éducation qui refuse de limoger les professeurs qui ont triché n’agit pas forcément par corruption personnelle, mais aussi en raison d’une forme de loyauté envers sa corporation : il refuse de laisser une autre « guilde », en l’occurrence celle des magistrats, se mêler de la gestion de son groupe. Sur toute la largeur du spectre idéologique, des lobbies en tous genres concourent à rendre impossible l’action résolue. Comme la plupart des pays européens, l’Italie possède très peu de ressources énergétiques naturelles et doit importer la quasi-totalité de son pétrole et de son gaz, ce qui grève de plus en plus son économie. Les autres pays du continent ont sérieusement investi dans des ressources alternatives. L’Espagne tire 7,5 % de son énergie des éoliennes, l’Italie moins de 1 %. L’Allemagne utilise cinquante-sept fois plus l’énergie solaire que l’Italie, alors même que l’ensoleillement y est évidemment bien moindre. La France tire 78 % de son électricité du nucléaire, l’Italie quasiment rien. Le pays n’a tout simplement pas la moindre politique en matière d’énergies de substitution. Malgré le tableau accablant et convaincant qu’ils brossent du problème, Stella et Rizzo n’expliquent pas pourquoi la situation s’est dégradée. Le système politique italien n’était pas exactement un parangon d’efficacité et de vertu entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et les années 1980, quand le pays a connu l’un des taux de croissance les plus élevés du monde. Qu’est-ce qui a changé au point de faire du système italien le poids mort qu’il semble devenu ?

Peu de scientifiques, peu de diplômés, peu de brevets

Le déclin de l’Italie est visible depuis les années 1990, période qui a coïncidé avec l’unification économique de l’Europe, l’adoption de l’euro et le démantèlement d’un régime tarifaire qui protégeait de nombreux produits locaux de la concurrence étrangère, notamment asiatique. Et l’Italie a beaucoup plus pâti de ces changements que les autres. Sur un marché ancien, fortement protégé, le lien avec les milieux politiques conférait traditionnellement des avantages incontestables : le gouvernement italien achetait des automobiles Fiat ou des ordinateurs Olivetti, subventionnait la construction de nouvelles usines et empêchait la concurrence japonaise. Dans les périodes de ralentissement économique, on dévaluait la lire pour rendre plus compétitifs les produits nationaux à l’exportation. Mais, après 1992, les Italiens se sont soudain retrouvés en concurrence avec le monde entier alors même que le gouvernement, en décidant de se joindre à l’Union monétaire européenne, avait perdu la possibilité de dévaluer quand les temps se faisaient rudes. L’Italie s’est aussi révélée plus vulnérable que les autres nations européennes à la concurrence des pays à bas salaires d’Asie. Les petites entreprises familiales jouent un rôle essentiel dans des secteurs comme le textile, le prêt-à-porter, la chaussure et l’ameublement, qui n’exigent généralement pas de gros investissements en capital ni beaucoup de technologie, et sont donc sensibles à la concurrence des économies émergentes. Et l’Italie est fortement sous-représentée dans les industries de la connaissance – biotechnologies, finances, aéronautique et trains à grande vitesse, développement de logiciels et de hardware –, moins exposées. La myopie des dirigeants politiques a ici une part de responsabilité. Le pays investit systématiquement moins que la plupart des pays européens en recherche et en technologie ; il est l’un des plus mal lotis par le nombre de scientifiques, le pourcentage de diplômés de l’Université et de dépôts de brevets. La corruption et la gabegie semblent avoir empiré. Dans les années 1950, écrivent Stella et Rizzo, le pays a construit en huit ans sa grande « Autoroute du soleil », entre Milan à Naples. La simple réfection de l’autoroute bien plus courte qui relie Salerne à Reggio di Calabria, toujours en cours, a déjà pris plus de vingt ans et coûté cinq fois plus cher au kilomètre que la construction de l’Autostrada del sole. Un autre problème hérité de l’après-guerre tient aux effets cumulatifs d’un quasi-système de parti unique. La domination ininterrompue de la démocratie chrétienne et de ses satellites, de 1946 à 1993, a créé un terrain fertile à la corruption, et ces gouvernements ont alors pris des engagements dont les coûts réels se font sentir seulement aujourd’hui. Malgré leur hégémonie, les démocrates-chrétiens se sont toujours montrés très attentifs à l’opposition, en particulier au Parti communiste italien. Les mouvements de protestation de la fin des années 1960 et des années 1970 prenant de l’ampleur, ils ont considérablement développé l’État-providence pour émousser les tensions sociales, créant ainsi nombre des systèmes qui ont depuis échappé à tout contrôle. D’autres pays européens ont également créé des programmes sociaux, mais la dette de l’Italie est plus de deux fois supérieure à la moyenne de la région. Dépassant 100 % du PIB, elle laisse au gouvernement peu de marge pour réduire les impôts ou dépenser utilement en faveur de l’éducation et de la recherche-développement. Certaines industries ont ainsi créé ce qu’on appelle les baby pensions, permettant à des centaines de milliers d’Italiens de prendre quasiment leur pleine retraite alors qu’ils étaient encore dans la trentaine ou la quarantaine. L’Italie compte près d’un demi-million de personnes retraitées depuis plus de quarante ans (3). Le coût de ce régime a été largement différé, alimentant l’énorme dette publique, dont le seul service absorbe près de 10 % du PIB chaque année. L’influence du leader socialiste Bettino Craxi, résolu à profiter de l’accès à l’argent et aux protections pour étendre le pouvoir de son petit parti, fut singulièrement dommageable au pays. « Rapporte des voix et de l’argent », demanda-t-il en 1980 à l’un de ses hommes au moment de le nommer au conseil d’administration de la compagnie nationale d’électricité. Impatients de diriger un grand parti à même de rivaliser avec les démocrates-chrétiens et les communistes, Craxi et ses hommes ont fait de la corruption un système codifié d’une ampleur et d’une rapacité sans précédent.

Le crime organisé, un secteur porteur

Le résultat fut une sorte de course aux armements en la matière, qui a de plus en plus dérapé : la lenteur et l’inefficacité de la justice aidant, les parlementaires jouissaient d’une véritable impunité et les hommes politiques n’allaient pour ainsi dire jamais en prison. En règle générale, ceux qui ont le plus volé sont aussi ceux qui ont connu l’ascension la plus fulgurante. Jusqu’à Berlusconi, Craxi lui-même fut le Premier ministre le plus longtemps en poste (1983-1987) de l’après-guerre, bien qu’il se soit enfui en Tunisie en 1994, quand les accusations de corruption ont fini par rendre de plus en plus vraisemblable sa condamnation à la prison. En Italie plus qu’ailleurs, la pérennité au pouvoir de cet ensemble de partis a empêché que le ménage soit fait dans le système politique, et les partis de gouvernement ont pu se débrouiller pour que les hommes politiques interviennent au cœur de l’économie. Tout projet, de la construction d’un pont à l’ouverture d’un magasin ou l’installation d’une salle de bains, est tributaire d’un ami au pouvoir. En outre, le crime organisé est beaucoup plus puissant en Italie que dans les autres grands pays européens, représentant environ 7 % du PIB, ce qui en fait l’un des secteurs économiques les plus importants. En Italie du Sud, où il est le mieux enraciné, le crime organisé détourne les contrats de travaux publics, faisant traîner les projets en longueur pour en tirer le maximum tout en chassant les entreprises légitimes – et les investisseurs étrangers – qui fuient les risques d’extorsion. Ce n’est donc pas un hasard si la Ligue du Nord est sortie grand vainqueur des dernières élections. Ce parti de droite consacre l’essentiel de sa colère au népotisme qui règne en Italie méridionale et à l’État corrompu et centralisé qui le soutient. Sa principale revendication porte sur la mise en place d’un fédéralisme fiscal qui permettrait aux collectivités locales de conserver une part significative de leurs recettes, limitant ainsi considérablement les transferts d’argent du Nord vers le Sud. Le parti a vu son score électoral doubler (passant de 4 à 8,2 % des voix), recueillant plus de 21 % des suffrages en Lombardie et plus de 27 % en Vénétie. Des citoyens en colère ont choisi le parti le plus en colère d’Italie.

« Si on les connaît, on les évite »

Dans le même temps, les élections d’avril ont éliminé de nombreuses petites formations. Comme si l’électorat avait voulu les punir de tout bousiller. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le Parti communiste et d’autres petits mouvements d’extrême gauche ont disparu. Ils étaient perçus, non sans raison, comme les « partis du non », résolus à bloquer presque toute tentative de réforme structurelle du système. Les Italiens s’en tireront-ils mieux avec le nouveau gouvernement Berlusconi ? Composée de la Ligue du Nord et du Popolo della Libertà (« Peuple de la liberté »), le parti de Berlusconi – lui-même né de la fusion de son ancien parti, Forza Italia, et d’un ancien parti d’extrême droite, l’Alliance nationale –, la coalition souffre d’une profonde contradiction. Ses partisans viennent de deux régions très différentes, le Nord et le Sud. Dans le Nord, les électeurs se défient de l’État central tributaire de la corruption et du système clientéliste investi par la Mafia ; dans le Sud, la base de Berlusconi est précisément issue de ce même système, avec ce que cela signifie de corruption et de liens avec le crime organisé. Un des livres les plus drôles et les plus populaires publiés à l’occasion des élections – Se li conosci li eviti (« Quand on les connaît, on les évite ») de Peter Gomez et Marco Travaglio – propose une sorte d’almanach des pires candidats, détaillant le casier judiciaire souvent bien garni de nombre d’entre eux. Dans le cas du Popolo della Libertà de Berlusconi, il faut aux auteurs littéralement des centaines de pages pour présenter tous ceux qui ont été arrêtés ou ont fait l’objet d’enquêtes sous diverses accusations, de la collusion avec la Mafia à l’extorsion et la fraude. Que ces mêmes personnes puissent aujourd’hui restaurer l’État de droit et en finir avec le népotisme, la corruption et l’infiltration de l’État par le crime organisé, voilà qui défie l’entendement. Berlusconi est le principal héritier politique de son grand ami Bettino Craxi, et il a court-circuité presque à lui seul la campagne anticorruption connue sous le nom d’opération « Mains propres » – qui a reconnu Craxi coupable de corruption – en raison de la menace qu’elle représentait pour lui-même et ses diverses sociétés. Il est responsable, plus que tout autre Italien, de la paralysie du système judiciaire du pays. L’essai de Giulio Tremonti, La paura e la speranza, un bestseller inattendu, en dit long sur ce qu’on peut attendre du nouveau gouvernement Berlusconi. Ancien gauchiste qui a connu gloire et fortune à droite, Tremonti est l’actuel (et ancien) ministre des Finances de Berlusconi. Son livre relève bien plus du pamphlet antimondialisation qu’on ne pourrait s’y attendre de la part du ministre des Finances d’un cabinet conservateur. Tremonti s’en prend à ce qu’il appelle le « marketisme » – la fétichisation du marché, la réduction de toutes les valeurs humaines aux espèces sonnantes et trébuchantes – et dénonce l’ouverture de l’Europe à la concurrence asiatique, à ses yeux catastrophique pour les industriels italiens. Il en appelle plutôt à une politique d’« identité », une forme de stratégie industrielle destinée à renforcer les institutions et les valeurs locales. Le message a de quoi séduire des Italiens qui aimeraient imputer leurs problèmes à une menace extérieure telle que la concurrence étrangère ou les immigrés. Mais c’est sans doute la défense à tout prix de la compagnie aérienne nationale Alitalia qui a permis de comprendre clairement ce que pourrait signifier cette politique d’identité en matière de politique économique. La compagnie perd chaque année des centaines de millions d’euros : au bord de la faillite, elle ne s’est maintenue à flot qu’aux frais du contribuable. Alitalia a des coûts plus élevés que ses principaux concurrents européens pour une efficacité moindre. Au début de 2008, le gouvernement Prodi, s’était arrangé pour céder Alitalia à Air France. Mais Berlusconi, partisan supposé de l’économie de marché, s’y est opposé, objectant que la compagnie devait rester italienne. Il a laissé entendre que ses propres enfants, qui dirigent son groupe pendant qu’il dirige le pays, pourraient s’associer au rachat de la compagnie, avant de suggérer que des hommes d’affaires italiens s’y joignent. Fait intéressant, les dirigeants de la Ligue du Nord ont protesté contre la vente, comme si c’était l’équivalent moderne de l’invasion de l’Italie du Nord par Frédéric Barberousse au Moyen Âge. Ils craignaient par-dessus tout qu’Air France ne commençât par supprimer l’aéroport milanais de Malpensa – une source de pertes considérables – comme principale tête de pont de la compagnie, montrant qu’ils sont aussi peu désireux que quiconque de renoncer au jeu clientéliste. Alitalia au bord de la faillite, Berlusconi s’est arrangé pour vendre la compagnie à un consortium italien, pressé de se concilier les bonnes grâces du gouvernement et de décrocher des contrats. Ce n’est guère ce qu’on attendrait d’un Premier ministre qui a prétendu avoir un portrait de Margaret Thatcher sur sa coiffeuse (4). Comme dans ses deux précédentes prestations de Premier ministre, en 1994 et 2001, Berlusconi s’est montré incapable de traiter efficacement les problèmes les plus épineux de l’Italie. Il a, en revanche, fait voter une loi permettant à l’une de ses chaînes de télévision de conserver sa fréquence hertzienne, alors que la loi italienne et les dispositions de l’Union européenne l’invitaient à laisser la place à une concurrente et à retransmettre, pour sa part, par satellite. Il a aussi proposé une loi interdisant les écoutes téléphoniques, sauf dans les affaires de terrorisme et de crime organisé – pas d’écoutes pour les cas de pots-de-vin, de corruption ou de fraude –, et qui exposerait les journalistes publiant le contenu d’enregistrements à des peines pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison.

On fiche bien les enfants tziganes !

La nouvelle coalition, en particulier la Ligue du Nord, a aussi exploité les angoisses concernant l’immigration. L’un des dirigeants de la Ligue, aujourd’hui ministre, a ainsi proposé d’organiser une « Journée du porc » à Bologne alors que la ville s’apprêtait à construire une mosquée. L’idée était de souiller la zone pour la rendre impropre à l’édification d’une mosquée. Une affiche de campagne de la Ligue représentait un Indien d’Amérique avec une larme coulant sur la joue et ce slogan : « Ils ont toléré l’immigration et maintenant ils vivent dans des réserves. » Le nouveau gouvernement a soigné sa popularité en organisant des rafles contre les immigrés clandestins et en relevant les empreintes digitales des enfants tziganes. Les immigrés sont certes surreprésentés dans les statistiques de la criminalité, mais le taux de délinquance est très faible chez ceux qui ont des papiers. Et la réalité est tout simplement que la main-d’œuvre étrangère est un pilier de l’économie italienne. Alors qu’ils représenteraient environ 6 % de la population, les immigrés créent 10 % de la richesse nationale. Il s’agit généralement des personnes productives en âge de travailler, alors que la population italienne vieillit, avec un retraité sur cinq habitants. Les travailleurs étrangers représentent quelque 20 % de la main-d’œuvre dans des secteurs comme la construction et l’agriculture, de même que dans la population active de Lombardie, foyer de la xénophobie de la Ligue du Nord. Le discours sur l’immigration est utile à la propagande, mais elle ne résiste pas à l’examen de la réalité économique et démographique italienne. Il existe quelques raisons de penser que le troisième gouvernement Berlusconi pourrait faire mieux que les deux précédents. Il est arrivé au pouvoir doté d’une très forte majorité parlementaire et une coalition plus resserrée. À 71 ans, avec deux échecs à son actif, Berlusconi pense à son héritage et aimerait tenir sa promesse d’être le sauveur de l’Italie. De plus, la Ligue du Nord a joué son va-tout sur l’idée de « fédéralisme fiscal » et ce qu’elle appelle la « décentralisation », un large renforcement de l’autonomie locale. Les détails de cette politique restent à préciser. Intelligemment conçue, elle pourrait faire le plus grand bien au pays ; mal pensée, elle pourrait déstabiliser le système italien et aggraver encore la crise actuelle. Mais, au vu de la paralysie profonde du pays, et faute de meilleures idées, cela vaut sans doute la peine d’essayer. Reste que sa mise en œuvre se heurterait à une vive opposition du système clientéliste méridional, auquel Berlusconi doit une bonne partie de son soutien. Et il n’a jamais fait preuve de beaucoup de courage sur le front de l’impopularité. Il a récemment retiré un projet de réforme de l’enseignement qui avait provoqué des manifestations. La réforme était d’un intérêt douteux – se résumant pour l’essentiel à des restrictions budgétaires –, mais elle s’attaquait aussi à des privilèges acquis, par exemple en fermant des établissements sous-utilisés dans des régions isolées. Cette décision augure mal de la détermination de Berlusconi à changer le système italien.   Ce texte est paru le 4 décembre 2008 dans la New York Review of Books. Il a été traduit pas Pierre-Emmanuel Dauzat
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La dérive. Pourquoi l’Italie risque le naufrage de Dérive à l’italienne, Rizzoli

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