Des brutes épaisses, mais très chrétiennes : les chevaliers teutoniques
Publié en février 2026. Par Jean-Louis de Montesquiou.
Les chevaliers teutoniques ont plutôt mauvaise presse. C’étaient des brutes épaisses surgissant dans les brumes nordiques pour massacrer brutalement des paysans en haillons pratiquant des cultes attardés au fond de forêts de conifères, puis mettre en coupe réglée les territoires ainsi obtenus. Or ces Teutons-là étaient des soldats du Christ, et leurs expéditions militaires étaient, officiellement et initialement du moins, d’authentiques croisades bénies par le pape et assorties de tous les avantages spirituels de rigueur. « Mourir en croisade étant la chose la plus proche de la sainteté », les courageux chevaliers tombés au pieux combat bénéficiaient d’une « indulgence plénière » leur permettant d’aller directement au paradis sans passer par le sas de décontamination du purgatoire.
L’Ordre, né en Terre Sainte (en 1190 à Saint-Jean-d’Acre), avait en effet pour sainte mission d’apporter secours hospitalier et protection aux pèlerins venus du Nord de l’Europe ; et ses membres étaient de quasi-moines (cisterciens), soumis à quasiment toutes les obligations spirituelles et autres, notamment la chasteté. Mais nos chevaliers à la croix noire (sur fond blanc) – tout comme leurs confrères à la croix rouge (les Templiers) ou à la croix blanche (les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem qui deviendraient plus tard l’Ordre de Malte) voire ceux à la croix verte (opérant dans la péninsule Ibérique au bénéfice des lépreux et au détriment des Arabes) – ont rapidement ripé du spirituel-humanitaire au militaire pur et surtout dur. De la protection des chrétiens en voyage ils ont passé en moins d’un siècle (le XIIIe) à celle des chrétiens vivant aux marges de la chrétienté européenne, ce qui impliquait de christianiser leurs voisins, des païens (du latin paysan) perçus comme « de rustiques naïfs, des simples d’esprit vivant dans les campagnes à l’extrême opposé du spectre de la civilisation urbaine » écrit Aleksander Pluskowski, un archéologue britannique féru « d’histoire culturelle ».
À vrai dire la stratégie n’était pas nouvelle ; Charlemagne avait déjà passé une bonne partie de son règne à batailler contre les Saxons polythéistes. Mais avec les chevaliers teutoniques s’est enclenché ce que l’on hésite à appeler un cercle vertueux : d’abord, conquête de nouveaux territoires ; d’où richesse et puissance politique ; d’où augmentation de la puissance militaire – hommes, chevaux, armes de dernier cri ; d’où nouvelles conquêtes, et ainsi de suite. Sous couvert de jihad chrétien – alias « ecclesia militans » en bon latin – tous ces chevaliers en croisade qui s’efforçaient d’agrandir « le Vignoble de Dieu » élargissaient du même coup leur pré carré. L’Église n’était pas dupe – en tout cas pas Bernard de Clairvaux, qui bénit en 1147 la croisade contre les Wendes, des païens slaves, d’un retentissant « Convertantur aut deleantur » (« Qu’ils se convertissent ou qu’ils périssent »). Avec le remarquable Hermann von Salza, grand maître de l’Ordre au début du XIIIe siècle, celui-ci allait franchir un grand pas : la papauté et le Saint-Empire romain germanique autoriseraient l’établissement d’une souveraineté teutonique sur les terres conquises (pardon, rattachées à la chrétienté). Hermann put mettre alors en place une administration rigoureuse quoique volontiers bureaucratique et parsemer les nouveaux territoires de forteresses spectaculaires qui feraient grande impression tant sur les peuplades locales (elles ne connaissent guère que les abris en bois) que sur les touristes d’aujourd’hui. Les conversions obtenues à la pointe de l’épée ou par le prestige de la truelle n’étaient d’abord pas bien sincères. Sitôt baptisés, les catéchumènes se précipitaient dans la rivière voisine pour se laver de l’eau baptismale ; et l’on continuerait longtemps à sournoisement aller dans les bois vénérer les vieux arbres sacrés. Mais à une époque où le reste de l’Europe vivait dans les épidémies et les tumultes de tout genre, les régions teutonisées allaient prospérer d’autant plus que la Ligue hanséatique viendrait bientôt épauler commercialement les soldats du Christ.
Ce « christianisme militarisé » durera jusqu’au XVIe siècle, car les dissensions au sein des royaumes conquis devenus catholiques et surtout la Réforme auront raison des chevaliers. Mais leur marque sur les pays baltiques et sur l’Europe tout entière est aussi indélébile que leurs indestructibles forteresses. Ce sont eux qui ont permis à l’Allemagne de s’étendre loin vers le nord et la Baltique, et (moins loin) vers l’est et l’Europe centrale. Le XIXe siècle les remettra au goût du jour – exaltation du pangermanisme, Wagner et Parsifal, etc. – tandis que le XXe reprendra à son compte le combat contre « les barbares de l’Est ». La croix noire teutonique reprendra du service sous le Deuxième Reich comme symbole de valeur militaire, la Croix de fer ; et peut-être même sous le Troisième Reich, dissimulée dans les complexifications pseudo aryennes de la swastika. Himmler souhaitera créer « un nouvel ordre de chevalerie germanique » – les SS !
