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Désordres mentaux

Nous avons tous un grain, cela va sans dire. Surtout, la réalité perçue par chacun de nous est différente de celle perçue par tout autre. Or ce qui distingue la folie au sens psychiatrique du terme, c’est le basculement dans une réalité différente. Différente en un sens plus lourd, car elle s’oppose à celle qui fait plus ou moins consensus et s’accompagne de comportements jugés anormaux. Mais, bien sûr, les frontières sont floues. Est-il fou, le terroriste qui pense rejoindre le paradis en se faisant exploser ? La réalité qu’il vit est différente de celle de la plupart d’entre nous, mais elle est partagée par suffisamment de gens pour qu’il ait de bonnes raisons de la vivre, cette réalité, comme étant la vraie et la seule. Sauf à commettre un blasphème, on pourrait en penser autant de la vocation monastique, heureusement plus pacifique.

Le philosophe Thomas Nagel posait la question : « What is it like to be a bat ? » (« À quoi cela ressemble-t-il d’être une chauve-souris ? »). Autrement dit : à quoi cela ressemble-t-il d’être un autre ? Et à quoi cela ressemble-t-il d’être fou ?

Les mots « folie » et « fou » n’ont plus guère droit de cité en psychiatrie, mais les psychiatres sont eux-mêmes bien en peine d’utiliser des mots efficaces pour désigner les pathologies auxquelles ils sont confrontés. À preuve le conflit aigu qui vient de naître aux États-Unis sur la valeur du manuel de référence, le DSM, lequel nomme et décrit ces pathologies. Conçu par l’Association des psychiatres américains (APA), ce manuel s’est imposé au reste du monde. Or voilà que le psychiatre ayant présidé les travaux de l’édition actuelle renie son bébé. Il assène des formules assassines, du genre : « Il n’existe pas de définition d’un désordre mental », « On ne peut pas tracer de frontière nette entre les concepts », « Nos erreurs ont des conséquences dramatiques ». Il accuse ses collègues de faire de la mauvaise science et de travailler dans la mauvaise foi, créant à tort et à travers de nouvelles catégories et sous-catégories de désordres mentaux, qui ouvrent de nouveaux boulevards à l’industrie pharmaceutique. En retour, l’APA a obligeamment établi le diagnostic de la pathologie dont souffre à l’évidence son ancien mentor : « Vanité d’auteur ». Du désordre mental au désordre de la psychiatrie, il n’y a qu’un pas.

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